Chapitre 1 065
Il fallut un certain temps à Ves pour se débarrasser des garnements qui s’accrochaient à lui. Certains de leurs parents vinrent les chasser, lui permettant de poursuivre son chemin jusqu’au bâtiment principal.
Une fois à l’intérieur, il retira sa visière et son béret, puis salua Ovrin Larkinson, le Cinquième Ancien de la Famille Larkinson.
« On dirait que les histoires qu’on a entendues dans les médias ne sont pas sans fondement. Tu as changé, Ves. » Ovrin parla d’un ton calme, la voix sifflante.
Ves reconnut chez Ovrin la même aura que chez les autres vétérans de l’armée. « Je suis des vôtres, maintenant. »
Ovrin secoua la tête. « Tu as toujours été des nôtres, Ves. Que tu aies participé à une guerre ou non, tu resteras toujours un Larkinson aux yeux du reste de la famille. »
Tu parles. Ves savait parfaitement que les Larkinson faisaient pression sur les jeunes générations pour les pousser à servir dans l’armée. Ceux qui ne se portaient pas volontaires étaient exclus des cercles les plus importants de la famille et recevaient clairement moins d’attention lors de la répartition de l’argent et des avantages.
Quoi qu’il en soit, Ves faisait indéniablement partie des Larkinson qui avaient accompli leur temps de service. Ses décorations et son attitude changée prouvaient amplement qu’il n’avait pas passé toute sa carrière à se terrer dans une paisible base de recherche, loin du front.
Il avait certes passé six mois dans une relative sécurité, mais il ne pouvait pas parler de quoi que ce soit en rapport avec Flashlight.
Il changea de sujet. « Grand-père Benjamin est disponible ? »
« Benjamin rentrera dans la soirée. Ces derniers temps, le Ministère de la Défense le retient à cause des opérations de démobilisation. Tu es arrivé à un moment calme, Ves. Beaucoup de Larkinson sont encore en mission. Ne t’attends donc pas à rencontrer beaucoup de membres de la famille pendant ton séjour. »
« Je comprends. Je suis seulement venu discuter avec mon grand-père avant de retourner au Rideau Nuageux. »
Il passa le reste de l’après-midi au Domaine Larkinson, assis avec ses tantes et ses oncles dans la cour avant. Il avait l’impression d’être devenu un vieil homme, à les voir bavarder tranquillement de toutes sortes de sujets futiles.
À sa grande surprise, ils ne se montrèrent guère curieux à son sujet. Pour ces vieux briscards, Ves avait gagné le droit de s’asseoir parmi eux, voilà tout. Chacun avait ses propres récits de guerre, mais libre à chacun de prendre l’initiative de les raconter aux autres.
Tout le monde n’avait pas envie de raconter ses souvenirs de guerre. Certains ne voulaient pas revivre ces moments. Ves avait le sentiment que beaucoup préféraient simplement éviter de se vanter ou d’attirer une attention particulière.
Quant à une poignée de Larkinson comme lui, la nature confidentielle de leurs missions leur interdisait de révéler quoi que ce soit de leurs expériences les plus importantes.
Les autres Larkinson comprirent que Ves était soumis à cette restriction et en tinrent dûment compte dans leur comportement par la suite.
Ves se sentait bien au milieu de sa famille. Il n’était particulièrement proche d’aucun d’entre eux, mais le sang qu’ils avaient en commun les unissait d’un lien puissant, comme rien d’autre n’aurait pu le faire.
Voilà ce qu’était une véritable parenté !
Les Larkinson du domaine ne faisaient pas grand-chose, sinon se tenir compagnie. Pourtant, dans cet environnement paisible, ils s’aidaient les uns les autres à guérir et à trouver la paix grâce à leur compréhension mutuelle.
Le temps passa et, avant même qu’il s’en rende compte, Benjamin Larkinson rentra du Ministère de la Défense. Dès qu’il apprit que son petit-fils était arrivé au domaine, il le fit appeler.
Dans le bureau principal de Benjamin, au sein du domaine, son grand-père commença par serrer son petit-fils dans ses bras. « Ves ! Je suis tellement heureux de te voir entier et en bonne santé ! Quand j’ai appris que tu avais failli mourir dans une tentative d’assassinat, j’étais à deux doigts de mettre le Ministère de la Défense sens dessus dessous ! »
Ves fut touché par l’inquiétude de son grand-père. « Ce n’était qu’une blessure superficielle. »
Tous deux rirent de cette plaisanterie.
« Je suis heureux que tu n’aies pas perdu ton sens de l’humour. C’est bon signe. »
Après s’être étreints, ils prirent place et commencèrent à parler affaires.
Benjamin Larkinson aborda d’emblée le sujet qui fâchait. « Dernièrement, le Domaine Larkinson a fait l’objet d’une surveillance de plus en plus étroite. Après quelques recherches, j’ai découvert que nous avions attiré l’attention de puissants acteurs politiques. En creusant davantage, nous avons appris que leurs récentes actions étaient liées d’une manière ou d’une autre à toi, Ves. Qu’est-ce que tu as fabriqué ces derniers temps ? »
« Je ne peux pas t’en dire beaucoup, grand-père, mais j’ai rendu quelques services à la Famille Tovar, et elle m’en a rendu d’autres en retour. À un moment donné, je me suis retrouvé dans son camp. »
Grand-père Benjamin prit un air grave. « C’est dangereux. Très dangereux. Je ne t’ai jamais expliqué les risques que comporte le fait de s’associer aux familles fondatrices. Je ne pensais pas que tu entrerais si vite en contact avec les puissants de la République Lumineuse. »
Ves haussa les épaules. « C’est déjà fait. Difficile de se débarrasser de leurs griffes dès qu’ils ont repéré quelque chose d’intéressant chez moi. Tu crois que je peux dire non à quelqu’un comme le sénateur Tovar ? En plus, j’ai appris qu’une entreprise en pleine croissance comme la Société des Méchas Vivants finira par dépendre d’un soutien politique pour éviter que le gouvernement n’abuse de sa position. Pour le meilleur ou pour le pire, je suis maintenant du côté des Tovars. »
« Et tu entraînes ainsi le reste de la famille dans leur camp. »
« Je ne crois pas que ce soit le cas. » Ves secoua la tête. « Les Tovars ne semblent rien attendre du reste de la famille. C’est moi et mon entreprise qui les intéressons. Leurs rivaux politiques ne vont tout de même pas s’en prendre aux autres Larkinson, si ? »
L’humeur sombre de Benjamin indiquait déjà à Ves que cet espoir était vain.
« Beaucoup de membres de la famille désapprouvent tes décisions unilatérales. Quelles que soient les circonstances, c’est la première fois en quatre cents ans d’histoire que notre famille renonce à sa neutralité. Je n’ai pas besoin de t’expliquer pourquoi nous tenons tant à rester à l’écart de la politique. »
Ves hocha la tête. Il avait déjà tiré cette conclusion tout seul. « Je suis désolé, si ça peut te consoler. Je peux officiellement me séparer de la famille si c’est ce qu’il faut pour nous distinguer. Je pourrais faire comme Raella, qui n’est plus officiellement liée à la Famille Larkinson. »
Benjamin secoua aussitôt la tête. « Ça ne marchera pas. Raella est… une marginale, mais elle n’a rien de différent des autres Larkinson qui ont suivi leur propre voie. Toi, en revanche, tu n’es pas seulement un Larkinson : tu es le premier concepteur de méchas à avoir réussi à sortir de nos rangs.
Les sommes colossales que ta Société des Méchas Vivants nous a rapportées en dividendes nous ont poussés à reconsidérer notre… position. »
« Notre position sur quoi ? »
« Sur la question de savoir si nous devons nous en tenir à la tradition ou nous adapter à la nouvelle situation. »
« Et qu’avez-vous décidé ? »
« Le comité directeur — du moins ceux qui ne se battent pas en première ligne — s’est réuni il y a un mois et a décidé de renforcer nos liens avec ton entreprise. »
« Je croyais t’avoir dit que je voulais que ma société reste indépendante de la famille. »
« Tu sais comment certains d’entre nous raisonnent. Tu es un Larkinson : pourquoi ne partagerais-tu pas une partie de ta fortune avec le reste de la famille ? Écoute, je sais que ça te paraît mal. Tu dois penser qu’on cherche à profiter de ta réussite. »
« C’est à peu près ça. »
« Pourtant, tu profites aussi de la famille, Ves, non ? Non seulement nous t’avons aidé à grandir, mais nous pouvons aussi continuer à te soutenir. Nous ne sommes pas de la même trempe que la Famille Tovar, mais nous avons nos propres relations. En particulier, nous sommes très bien liés au Corps des méchas, ce qui peut être fort utile à un concepteur de méchas comme toi.
En outre, notre famille compte de nombreux pilotes de méchas très bien formés, qui seraient ravis de s’installer sur une planète tranquille comme le Rideau Nuageux. »
Ves eut l’impression que Benjamin ne céderait pas sur ce point. « Pourquoi la famille insiste-t-elle tant pour planter ses tentacules dans mon entreprise ? C’est une question d’argent ? »
« Quelle autre raison pourrait-il y avoir ? » Benjamin soupira. « Aucune de nos entreprises n’arrive à la cheville de ta Deuxième Compagnie de Méchas. En fait, beaucoup de nos anciens en ont honte. Il ne t’a fallu que quelques années pour développer ton entreprise au point qu’elle génère des milliards de crédits par an.
Pendant ce temps, il a fallu quatre siècles à plusieurs générations de Larkinson pour accumuler assez de biens afin de ne nous rapporter que cinquante ou soixante millions de crédits par an. »
Les Larkinson n’étaient ni des investisseurs avisés ni des hommes d’affaires accomplis. Et ils investissaient l’essentiel de leurs excédents dans l’achat de nouveaux biens immobiliers sur Rittersberg.
Les propriétés de la planète capitale coûtaient notoirement cher. Si elles garantissaient des bénéfices réguliers, les dépenses courantes, entre les impôts fonciers élevés et les autres frais, empêchaient le Domaine Larkinson d’espérer un rendement important sur ses investissements.
Au vu des maigres profits tirés de leur portefeuille d’actifs stable et sans éclat, obtenir soudainement une participation de vingt-cinq pour cent dans une entreprise de méchas en plein essor devait être un choc énorme pour les Larkinson !
Avec plus d’argent qu’ils n’en avaient jamais eu à leur disposition en une seule fois, les Larkinson découvrirent qu’ils pouvaient l’utiliser à toutes sortes de fins utiles. Leur avidité prit le dessus, au point qu’ils pardonnèrent même à Ves de les avoir rapprochés de la Famille Tovar !
« Alors, qu’est-ce que tu attends précisément de moi ? » Ves fronça les sourcils. « La famille ne peut-elle pas se contenter de profiter de sa participation de vingt-cinq pour cent dans mon entreprise ? »
« C’est justement parce que nous possédons vingt-cinq pour cent de ton entreprise que nous ne sommes pas tout à fait rassurés à l’idée de te laisser la diriger seul. Tu as fait un travail remarquable jusqu’ici, mais tu es encore jeune et tu peux commettre des erreurs. Si quelques anciens de la famille t’aidaient, cela rassurerait beaucoup les nôtres quant à la pérennité de ton entreprise. »
« Je n’ai pas besoin d’aide. »
« Nous insistons. »
Ves et Benjamin se dévisagèrent un bref instant en silence. Benjamin avait beau être un ancien pilote expert, qui avait accumulé les distinctions à l’époque, Ves n’était plus un jeune agneau sans défense.
Finalement, Benjamin renifla. « Tu as appris à tenir tête aux autres. »
« Comparé à quelqu’un comme le sénateur Tovar, tu ne fais pas peur du tout. »
Voyant que Ves ne céderait pas, son grand-père fit un pas en arrière. « Très bien. Je dirai à la famille de se calmer, d’accord ? Mais tu devrais lui accorder quelque chose. Puisque tu tiens tant à garder le contrôle de l’entreprise, nous n’insisterons pas pour y envoyer d’autres gestionnaires. »
« Bien. » Ves sourit. « Je suis content que tu aies renoncé à cette idée. »
« Pas si vite, Ves. Je te conseille vivement d’accepter nos pilotes de méchas. La Pépinière de Méchas n’a cessé d’accroître sa capacité de production et elle est devenue un complexe industriel extrêmement vulnérable. Tu auras besoin de toute l’aide possible et, si la rumeur se répand que de véritables pilotes de méchas Larkinson gardent ton site, tu pourras faire fuir bon nombre d’opportunistes avides. »
Ves n’avait pas de chiffres précis, mais si la Pépinière de Méchas de la Société des Méchas Vivants abritait plus d’une douzaine de chaînes de production, son grand-père marquait effectivement un point. Avec des dizaines de milliards de crédits d’équipement en train de produire des méchas à la chaîne, une attaque contre la Pépinière de Méchas serait une véritable catastrophe.
Ves parut intéressé. Cette proposition le séduisait davantage. Les pilotes de méchas Larkinson jouissaient d’une excellente réputation grâce à leur solide formation. Même s’ils n’étaient pas aussi impressionnants que Ghanso ou Porellia, ils restaient de loin supérieurs à pratiquement tous les autres pilotes de méchas.
« Quels Larkinson comptes-tu envoyer pour renforcer mes forces ? »