Chapitre 1 064
Au bout d’un long moment, Ves finit par se débarrasser de son uniforme militaire et de ses médailles et rubans voyants. Il les rangea tout au fond de son coffre à bagages flottant, avec l’intention de les fourrer dans son placard dès son retour chez lui.
Ves était assis dans une luxueuse salle d’attente d’une station spatiale commerciale de New Foundation. La station servait de plaque tournante aux voyageurs qui entraient dans le système stellaire stratégique ou en sortaient.
Peu de gens dans le salon le reconnurent, malgré les images de son visage qui avaient récemment envahi les médias. Il s’inspira de Ketis et acheta un béret hors de prix dans l’une des boutiques de mode branchées de la station spatiale.
Le béret noir reposait confortablement sur sa tignasse de cheveux de jais, mais il n’était pas assez bouffant pour aider Ketis à dissimuler ses cornes.
Pour passer encore plus inaperçu, il imita aussi Melkor et acheta une large visière violette qui lui couvrait la moitié supérieure du visage. Sa couleur vive lui donnait un air criard, mais c’était le plus grand modèle proposé par le magasin d’électronique.
Pour une raison ou une autre, les visières fines et minuscules étaient à la mode ces temps-ci.
Avec sa tenue décontractée et terne, Ves ne ressemblait plus du tout à l’homme à l’allure impeccable et soignée que l’on voyait dans les médias. Une fois ses accessoires en place, presque personne sur la station spatiale ne le dévisagea.
Une seule personne s’approcha de lui. Quand Ves leva les yeux de son siège, il reconnut l’uniforme de la marine marchande de la nouvelle venue.
« Capitaine Silvestra ! »
« Monsieur Larkinson, le Barracuda attend votre arrivée. »
« Parfait. Allons-y. »
Ves suivit la capitaine de sa corvette hors du salon, puis dans une succession de vastes couloirs, jusqu’à un quai réservé aux petits vaisseaux spatiaux. Après plusieurs contrôles de sécurité, ils furent enfin autorisés à monter à bord du Barracuda.
Peu après leur arrivée, le Barracuda demanda et obtint l’autorisation de se détacher de la station spatiale et de partir. La corvette élancée suivit un itinéraire prédéfini et se mit lentement dans la file d’attente, en attendant son tour pour quitter le Système de la Nouvelle Fondation depuis le point de Lagrange le plus proche.
Après avoir installé ses bagages dans sa cabine personnelle, Ves entra sur la passerelle et assista aux opérations.
Plusieurs années avaient beau s’être écoulées, le Barracuda et son équipage attitré avaient à peine changé. L’intérieur du vaisseau avait peut-être été doté de quelques nouveautés, mais il s’agissait essentiellement de la même corvette que Ves avait reçue après avoir atteint la finale du Concours ouvert de Leemar.
Le petit équipage entièrement féminin du Barracuda semblait toujours aussi en forme et séduisant. Les membres d’équipage connaissaient le vaisseau sur le bout des doigts, ce qui n’avait rien d’étonnant après y avoir servi pendant des années.
Ves resta silencieux dans son siège d’observateur, tandis que la capitaine Silvestra gérait calmement le contrôle du trafic et donnait en même temps ses instructions à Miranda Pham, la pilote du vaisseau.
Ce ne fut qu’une fois le vaisseau passé en FTL que tout le monde se détendit. Naviguer dans une partie aussi fréquentée d’un système stellaire aussi animé était toujours un moment frénétique.
« Nous faisons maintenant route vers le système de Rittersberg, monsieur Larkinson », annonça la capitaine Silvestra.
« Bien compris. Continuez comme ça. »
Le Système de la Nouvelle Fondation était très proche du système de Rittersberg ; le voyage ne prendrait donc que quelques jours. Ves se dit que, puisqu’il se trouvait déjà près du Domaine Larkinson, autant y faire un détour avant de se rendre dans la région de Bentheim.
Ves comptait avoir une longue discussion avec son grand-père et peut-être conclure quelques affaires avec le comité directeur de la famille. Il n’oubliait pas qu’en raison de ses réussites commerciales, il était un Ancien de la famille.
« Comment vont-ils me traiter, maintenant que j’ai survécu à la guerre et que j’en suis sorti grandi ? »
Maintenant qu’il avait un communicateur commercial ordinaire, Ves put se tenir au courant des événements récents. Il fit de son mieux pour ignorer les articles sur sa prétendue romance avec la Vénérable Foster, puis passa aux nouvelles concernant les Larkinson.
Les articles ne manquaient pas. En tant que célèbre famille militaire, les Larkinson attiraient une attention considérable partout où ils se montraient. Certains vétérans de la dernière guerre s’étaient à nouveau distingués lors du conflit de la génération actuelle, mais ils n’attiraient pas autant l’attention que les étoiles montantes de la famille.
Le Larkinson de la jeune génération qui se démarquait peut-être le plus était le Vénérable Ghanso Larkinson.
« Il est déjà devenu Vénérable ? »
Il n’était resté que peu de temps candidat expert avant de progresser rapidement et de devenir le plus récent pilote expert du 1er régiment Starhawks de Volari ! Grâce à cette ascension fulgurante, qui semblait ne lui avoir demandé aucun effort, tout le monde croyait que Ghanso avait un brillant avenir dans le Corps des Méchas !
« Cela dit, ce n’est pas le seul Larkinson à s’être illustré pendant la guerre. »
Peut-être en raison de la durée écourtée du conflit, aucun des autres pilotes de mécha Larkinson remarquables n’avait réussi à devenir pilote expert. Malgré tout, deux autres membres de la famille étaient devenus candidats experts, ce qui leur donnait l’espoir de rattraper un jour Ghanso Larkinson.
La première à se distinguer fut Porellia Larkinson, la petite-fille d’Ovrin Larkinson. Contrairement à beaucoup d’autres Larkinson, Porellia avait délaissé les méchas plus mobiles, avec lesquels elle aurait pu mettre à profit son excellent entraînement à la mobilité, et choisi de se spécialiser dans le pilotage de méchas d’artillerie lourde terrestres !
Elle était devenue si douée pour manier ces machines pataudes qu’elle avait atteint un niveau de performance surhumain ! Tous les affrontements auxquels elle avait participé avaient accéléré son évolution en tant que candidate experte, et il ne semblait plus qu’une question de temps avant qu’elle ne devienne pilote experte.
« Tant mieux pour elle. »
L’autre candidat expert de la famille était Tusa Billingsley-Larkinson, le petit-fils de Raymond Billingsley-Larkinson.
Ves n’avait pas une très bonne opinion de Raymond. Le vieil homme n’avait jamais connu la moindre épreuve. En tant que troisième Ancien de la famille, il gérait le fonds fiduciaire et les autres finances de la famille.
Heureusement, Tusa avait échappé au destin de son grand-père grâce à ses prédispositions génétiques. Il s’était spécialisé dans le pilotage de méchas légers d’escarmouche aériens, que tout le monde considérait comme l’un des types de méchas les plus dangereux à piloter.
Les dangers associés au pilotage d’un mécha léger à l’armure fragile au-dessus de champs de bataille particulièrement chaotiques dissuadaient la plupart des pilotes de mécha de choisir cette spécialité. Savoir qu’un mécha de tir de précision pouvait réussir un coup chanceux et l’envoyer s’écraser au sol signifiait que seuls de véritables têtes brûlées avaient assez confiance en elles pour se spécialiser dans ces machines risquées, mais incroyablement polyvalentes.
Malgré l’intensité des combats, Tusa n’était devenu candidat expert que récemment. Ves en déduisit qu’il n’était pas certain que ses chances de devenir pilote expert soient aussi bonnes que celles de sa cousine Porellia.
« Maintenant que la guerre est terminée, Tusa ne pourra plus stimuler son potentiel aussi facilement. »
C’était dommage. Peut-être Tusa avait-il fini par en vouloir à Ves, étant donné qu’on l’associait à la rédaction du traité de paix.
« Enfin, il ne va pas débarquer pour me coller son poing dans la figure. » Ves sourit. « En tant que carriériste, il restera longtemps au Corps des Méchas, tandis que moi, j’ai retrouvé ma liberté. »
Bien sûr, Tusa aurait toujours droit à des permissions et pourrait rentrer chez lui entre deux déploiements. En temps de paix, les pilotes de mécha du Corps des Méchas n’enchaînaient jamais les missions. Sinon, comment auraient-ils le temps de fonder leur propre famille ?
« Mon père s’est mis en ménage avec ma mère peu après la guerre de la génération précédente », se souvint Ves.
La fin d’une guerre marquait un nouveau départ pour beaucoup de gens. Après chaque conflit, nombreux étaient ceux qui se mariaient et nombreux les enfants qui naissaient. C’était comme si les citoyens de la République Lumineuse avaient hâte d’insuffler un peu de bonheur à leur existence pour oublier les horreurs qu’ils avaient subies pendant la guerre.
Ves savait pertinemment que les hauts responsables, comme le sénateur Tovar, entretenaient délibérément cette atmosphère. Dans ce climat général, la pression sociale qui poussait les hommes et les femmes célibataires à se mettre en couple et à fonder leur propre famille était devenue une force majeure dans la République Lumineuse.
« Les Vesiens sont probablement pareils de ce point de vue. »
Le Barracuda ne resta pas longtemps en FTL. Il en ressortit dans la sphère d’influence de l’un des ancrages gravitationnels exercés par l’une des quatre forteresses stellaires du système capital.
Ves admira la forteresse stellaire la plus proche tandis que le Barracuda se soumettait à une inspection approfondie des patrouilles locales. Les inspecteurs s’acquittaient de leur tâche avec sérieux, comme si la guerre n’était pas encore terminée. La cessation des hostilités ne signifiait pas que la menace avait disparu.
« Les Vesiens pourraient encore nous trahir, et je ne crois pas que le Mouvement de libération de Bentheim acceptera la paix anticipée sans broncher. »
Le MLiB avait comploté pendant si longtemps pour coordonner une attaque contre Bentheim avec la Légion de Méchas que l’annulation soudaine de cette opération majeure avait dû le frustrer au plus haut point.
Ves savait que le MLiB s’accrochait avec une ténacité incroyable à son rêve irréaliste de faire du système de Bentheim le cœur d’un État indépendant. Il finirait sûrement par tenter quelque chose, tôt ou tard, et tout le monde le savait. En raison de toutes les mesures de sécurité du système de Rittersberg, le Barracuda mit une journée de plus à atteindre l’orbite de Rittersberg I.
La corvette n’obtint même pas l’autorisation de s’amarrer à une station spatiale, d’atterrir dans un spatioport à la surface ou de rester en orbite. Ves n’eut d’autre choix que de demander une navette de transport, qui le prit à bord du Barracuda et l’emmena, après un délai, au spatioport de Kelnar.
À son arrivée dans le majestueux spatioport, il dut se soumettre à de nouveaux contrôles et franchir d’autres obstacles bureaucratiques avant de pouvoir monter à bord d’une navette envoyée par les Larkinson.
La navette le transporta de la capitale de Kelnar à Varleton, une ville plus petite à vocation militaire. Là, elle se posa sur la plateforme d’atterrissage du Domaine Larkinson.
En descendant de la navette, Ves inspira l’air pur de cette planète bien réglementée et se sentit revigoré. « Pas étonnant que les Larkinson aient élu domicile à Varleton. C’est si paisible et si tranquille, ici. »
La végétation abondante et les vastes domaines entretenaient un environnement paisible, idéal pour aider les vétérans à se remettre des traumatismes de la guerre.
Ves fut lui-même tenté d’y passer quelques mois. Hélas, ses obligations professionnelles et sa carrière l’empêchaient de prendre de longues vacances. Son projet de conception actuel exigeait énormément de travail en raison de sa grande complexité.
Dès que Ves pénétra dans le vaste jardin ouvert du Domaine Larkinson, il attira beaucoup d’attention.
Son béret et sa visière lui donnaient une allure des plus étranges. Malgré son déguisement, il ne fallut pas longtemps à quelqu’un pour le reconnaître.
« C’est Ves Larkinson ! »
Les plus jeunes enfants Larkinson laissèrent tomber leurs jouets et accoururent vers Ves. Il ne put s’empêcher de rire en les voyant. Ses tantes et ses oncles les regardaient depuis leurs chaises, le sourire compréhensif.
Bien qu’ils ne se fussent pas encore approchés de lui, Ves se sentait lié à la génération plus âgée. Ils avaient traversé la guerre de la génération précédente et en portaient encore les stigmates.
Par rapport à sa dernière visite, bien moins de Larkinson vivaient dans le domaine. Beaucoup avaient repris du service à cause de la guerre récente. D’autres avaient simplement déménagé pour s’installer ailleurs.
Une jeune fille lui tira le bras. Il reconnut Lanie Larkinson, qui était bien plus petite et mignonne lors de sa dernière visite. Un sourire lui vint aux lèvres.
« Qu’y a-t-il, Lanie ? »
« Tu m’avais promis un mécha. Quand est-ce que tu me le donneras ? »
« Vraiment ? » Ves prit un air perplexe.
« Oui ! Tu m’avais promis un mécha pour mon anniversaire ! »
« Je ne crois pas que tu sois assez âgée pour passer le test de prédisposition génétique. »
« Ce n’est pas grave ! Je deviendrai forcément pilote de mécha ! » La petite Lanie fit la moue.
Tous les autres garnements se mirent à réclamer des méchas, eux aussi !