Chapitre 1 053
La complexité d’un mécha avait de nombreuses implications. Souvent, concepteurs de méchas et marché estimaient que les méchas plus complexes avaient davantage de chances d’être plus performants que les méchas « simples ».
C’était généralement le cas. Pourtant, en pratique, la règle était bien plus floue, car il était difficile d’exploiter pleinement le potentiel d’un mécha.
De nombreux pilotes de mécha, en particulier ceux dont les aptitudes génétiques étaient inférieures à la moyenne, peinaient souvent à tirer pleinement parti des méchas standards. Certains ne dépassaient même jamais les bases lorsqu’ils pilotaient un mécha de première ligne, dont de nombreuses fonctions — comme le système de ciblage ou celui de locomotion — étaient fortement automatisées.
Si de simples méchas chevaliers ou fusiliers étaient déjà trop complexes à appréhender pour les pilotes ordinaires, qu’en était-il des méchas avancés ?
Chaque fonction ou particularité ajoutée à un mécha augmentait le nombre de variables que son pilote devait prendre en compte.
Ils devaient déjà surveiller des centaines de paramètres : leurs réserves d’énergie, l’état de leur blindage, les dégâts subis, la pression atmosphérique locale, la température ambiante, la chaleur dégagée par les différents composants du mécha, et bien, bien d’autres encore.
En ajouter d’autres risquait fort de les submerger, au point de les paralyser mentalement ou de les pousser à prendre la mauvaise habitude d’ignorer purement et simplement certaines variables.
Tout n’était pas perdu pour autant. Si la plupart des méchas exigeaient un apprentissage conséquent, les pilotes qui persévéraient à s’entraîner sur des modèles compliqués finissaient par mieux en exploiter les points forts.
Mais cela demandait beaucoup de temps et d’efforts. Plus le mécha était complexe, plus son apprentissage était long.
Une chose était sûre : le modèle que Ves avait en tête serait assez difficile à prendre en main, malgré ses origines parmi les types de méchas les plus simples. Les méchas chevaliers et leurs cousins spatiaux étaient réputés faire partie des modèles les plus faciles à piloter.
Mais cette fois, ce ne serait pas le cas. Le super-chevalier spatial de classe moyenne imaginé par Ves offrait de nombreuses nouvelles possibilités.
« Est-ce qu’il va faire un tabac ? »
Sans réaliser d’étude de marché approfondie, il ne pouvait vraiment pas le savoir. Pourtant, son expérience lui indiquait qu’il occupait une niche intéressante, quoique restreinte, du marché des méchas. Compte tenu du rôle essentiel des chevaliers spatiaux dans de nombreuses forces de méchas spatiaux, la demande réelle pourrait le surprendre.
Son modèle offrait des possibilités très séduisantes aux acheteurs avertis, qui n’avaient pas peur de s’écarter des doctrines habituelles.
Tandis que Ves réfléchissait à la complexité croissante de son concept et y apportait les dernières touches, le temps passa jusqu’à ce que les négociateurs s’accordent enfin sur toutes les clauses du traité de paix.
Tout le monde avait été invité à assister à la cérémonie de clôture des pourparlers. Le secrétaire Lowe le força à revêtir son grand uniforme, la version la plus élégante et la plus solennelle de ses tenues militaires. Toutes ses médailles étaient mises en évidence, étincelant ou luisant de façon à attirer les regards.
Le secrétaire lui adressa un sourire. « La cérémonie sera filmée. Tous les portails d’information diffuseront les images lorsque le traité de paix sera rendu public. N’oubliez pas que cet événement entrera dans les livres d’histoire. Gardez votre sang-froid et faites comme si vous étiez à votre place. Votre impressionnante collection de médailles fera bonne figure dans les archives historiques.
— En gros, je suis là pour servir de porte-médailles et rendre les images plus impressionnantes, dit Ves avec un sourire contrit.
— Ne faites pas comme si vous n’en tiriez aucun avantage. Vous attirerez l’attention, jeune homme au milieu de tous ces vieillards. Rien que le fait d’appartenir à la délégation du sénateur Tovar suffit à rehausser votre réputation.
— Est-ce que je peux prétendre à d’autres médailles ? J’ai récemment accumulé beaucoup de mérites. Ça devrait compter, non ?
Le secrétaire Lowe secoua la tête. « Malheureusement, le sénateur Tovar a épuisé ses relations parmi les hauts gradés du Corps des méchas. Il lui sera difficile de vous obtenir de nouvelles récompenses alors que vous avez déjà reçu plusieurs distinctions majeures tout récemment. Certains généraux et fonctionnaires pourraient l’accuser d’exagérer vos mérites à des fins politiques, plutôt que de vous récompenser pour vos véritables exploits.
— Mes mérites ne devraient pas être remis en question !
— Je ne vous contredis pas, mais les généraux ne le verront pas comme ça. D’après ce que j’ai compris, le sénateur Tovar veillera à ce que le Corps des méchas vous accorde une forme de reconnaissance à notre retour dans la République Lumineuse. Il lui est très difficile de défendre votre cause alors que nous sommes à des années-lumière de New Foundation V.
Le secrétaire Lowe laissait entendre que le sénateur Tovar se battait pour obtenir les récompenses que Ves méritait, mais la réalité était sans doute moins glorieuse.
Ves supposa que le sénateur Tovar était trop occupé à façonner le traité de paix et à gérer les remous politiques provoqués par les attaques ratées contre sa personne et les pourparlers pour se soucier d’autre chose.
Il s’efforça de ne pas se laisser abattre par cette occasion manquée d’étoffer sa collection de médailles. Il ne se considérait pas comme un chasseur de gloire avide de récompenses et de reconnaissance militaires, comme ses oncles et ses tantes l’en avaient autrefois accusé.
Il était honoré d’avoir reçu toutes ces distinctions, mais bien des militaires ordinaires se donnaient à fond sans jamais recevoir plus qu’une tape dans le dos chaque jour.
Une décoration conférait honneur et reconnaissance, mais, au bout du compte, une médaille n’était qu’un morceau de métal accroché à un ruban. La valeur sociale qu’on accordait à ces bouts de métal était considérable, mais était-elle essentielle aux yeux de Ves ?
Pas vraiment.
Il abandonna donc le sujet et laissa le secrétaire Lowe ajuster son grand uniforme. En contemplant son reflet dans le miroir holographique, il dut admettre qu’il avait plutôt fière allure. Sans l’éclat verdâtre de son uniforme de concepteur de méchas, on aurait pu le prendre pour un pilote de mécha !
« Très bien, monsieur Larkinson, vous êtes prêt pour le spectacle. Allez-y et faites honneur à la République en vous montrant sous votre meilleur jour ! »
Une fois tout le monde sur son trente et un, ils gagnèrent la salle de conférence, que les Reinaldais avaient rapidement réparée et renforcée après l’attaque précédente. Ils se rangèrent sur les côtés tandis que le sénateur Tovar et le prince Colchester s’avançaient côte à côte.
Ils s’approchèrent d’une tablette de données exagérément grande et signèrent de leurs noms le document électronique qui s’y trouvait.
« Le sénateur Camden Tovar et le prince Colchester, de la Maison royale de Vesia, ont finalisé les clauses du traité de paix au nom de leurs États respectifs ! » annonça quelqu’un d’une voix forte et solennelle. « Le traité de paix est prêt à être ratifié par les gouvernements de leurs États respectifs ! »
Tout le monde applaudit poliment, conscient de l’image que les enregistrements renverraient plus tard. Personne ne dépassa les limites de son rang. Même si Ves eut envie de se gratter l’oreille, il résista à la tentation de ce geste si peu digne en public.
Le fait que les principaux représentants des deux États signent le traité ne signifiait pas qu’il entrait en vigueur. En réalité, la bataille ne faisait que commencer.
Ves savait que la prochaine étape, après la finalisation des clauses du traité de paix, consistait à les rapporter dans leurs États respectifs pour que leurs gouvernements ratifient le traité dans son intégralité.
Abstraction faite de l’écheveau inextricable de la politique vésienne, le processus de ratification de la République Lumineuse était relativement simple. En théorie, le Sénat de la République Lumineuse pouvait examiner le traité de paix et consentir à sa ratification. Une fois cette étape franchie, le président de la République signait le traité, le ratifiant officiellement au nom de l’État.
Avant l’attaque contre Kester Hills, Ves avait toujours douté que le Sénat de la République Lumineuse donne son accord. Les factions politiques qui le composaient avaient des positions variées sur la guerre, mais la plupart y étaient plutôt favorables. Comment aurait-on pu les convaincre de renoncer à leur opposition au traité de paix ?
De toute évidence, le sénateur Tovar les tenait par les couilles. En leur opposant des preuves concrètes de leurs manigances, il avait obtenu de quoi les réduire au silence, de peur qu’il ne révèle leurs sales petits secrets.
Ves devait reconnaître que c’était un excellent moyen d’étouffer l’opposition au traité de paix. Malgré cela, le Sénat de la République Lumineuse ne représentait pas le reste de la République. Les citoyens ordinaires accepteraient-ils une paix prématurée avec les Vesiens ?
Probablement. La République Lumineuse avait toujours été la partie la plus désavantagée dans ces guerres.
Ves s’inquiétait davantage de savoir comment les Vesiens parviendraient à convaincre leurs propres sujets d’accepter le traité de paix. Ils étaient beaucoup plus fervents dans leur soutien à la guerre et risquaient donc d’être les plus réfractaires à une paix prématurée.
Le prince Colchester avait du pain sur la planche. Pour le prince d’une Maison royale affaiblie, il devait être bien plus difficile de parvenir à un consensus sur le traité de paix entre toutes les maisons ducales.
Après avoir signé le document virtuel, les deux hommes d’État s’éloignèrent lentement, non sans prendre la pose devant les appareils d’enregistrement. Ils étaient bien trop vieux pour se mêler à la foule des petites gens, après tout.
À leur place, le colonel Xelven et le comte Reginald reprirent leurs fonctions de représentants en chef de leurs patrons respectifs. Leurs têtes avaient été solidement rattachées à leurs corps et Ves ne remarqua rien d’anormal, même si cela ne signifiait pas forcément qu’ils s’étaient complètement remis.
À sa grande surprise, le colonel Xelven s’approcha directement de Ves avec un sourire. « Monsieur Larkinson ! Je n’ai jamais eu l’occasion de vous remercier de m’avoir sauvé ! Je vous prie de m’excuser de ne pas vous avoir exprimé ma gratitude plus tôt. Les opérations que j’ai subies n’étaient pas pour les âmes sensibles, voyez-vous.
Ves eut un petit rire. « Je comprends. Peu de gens ont la chance de vivre ce que vous avez vécu.
— Je crois que vous avez reçu de l’aide quand vous m’avez sauvé, n’est-ce pas ?
— La présence de la Vénérable Foster s’est effectivement révélée utile pour repousser les intrus, répondit Ves. Il ne précisa pas qu’il s’était surtout servi d’elle comme d’un bouclier humain pour dissuader les traîtres de lui tirer dessus. Il devait rester diplomate, ne serait-ce que pour la postérité. Je crois que c’est rare, de voir un Républicain et un Vésien accomplir quelque chose en travaillant ensemble.
C’était bien dit, non ? Ves se félicita intérieurement d’avoir trouvé une formule aussi positive.
Mais, pour une raison ou une autre, le colonel Xelven élargit son sourire. « Ah, peut-être devrions-nous vous réunir avec votre partenaire vésienne. Je suis sûr qu’elle sera ravie de revoir une dernière fois son compagnon d’armes. Venez avec moi !
Le colonel saisit brusquement le bras de Ves et l’entraîna presque de force vers un petit groupe où se trouvaient le comte Reginald et la Vénérable Foster.
« Ah, on dirait que nos honorables invités républicains ont pris l’initiative de venir à notre rencontre, dit le comte vésien d’un air satisfait. Monsieur Larkinson, merci d’avoir sauvé la vie de ce pauvre vieillard.
— Je n’ai fait que mon devoir, répondit Ves avec un sourire crispé. Il s’efforça de ne pas regarder la Vénérable Foster, qui se tenait à côté du vieux comte. La paix est trop précieuse pour laisser quelques fauteurs de troubles gâcher la fête.
— Bien dit ! » approuva le comte Reginald avant de pousser doucement la Vénérable Foster en avant. La pilote experte aurait pu facilement résister à cette poussée, ou même assommer le noble, mais elle savait mieux que cela. « Vénérable Foster, pourquoi ne pas vous placer à côté de monsieur Larkinson ? Vous êtes tous deux des héros. Vous serez ravissants sur les enregistrements.
La Vénérable Foster eut l’air aussi raide que Ves à cette suggestion. « Ce ne serait peut-être pas approprié. Nous servons dans des armées ennemies.
— Nous ne sommes plus en temps de guerre. À nos yeux, une nouvelle ère s’ouvre. Le temps où les Républicains et les Vesiens étaient contraints de prendre les armes dès qu’ils se croisaient est révolu. Quel meilleur symbole de nos efforts que de vous voir tous deux devant le traité de paix ?
— Quelle idée splendide ! Organisons cela sans attendre ! » renchérit le colonel Xelven avec enthousiasme. « Ce traité de paix doit garantir l’avenir de notre jeune génération !
Les images de la signature par le sénateur Tovar et le prince Colchester seront parfaites pour les archives, mais je suis sûr que les portails d’information seraient ravis de montrer le traité de paix accompagné de deux jeunes héros ! »
Sous les instances du colonel Xelven et du comte Reginald, Ves et la Vénérable Foster se prêtèrent à l’une des séances photo improvisées les plus gênantes qu’ils aient jamais vécues.
Quand Ves tenta de passer son bras derrière le dos de Foster pour avoir l’air un peu plus amical, elle gronda entre ses dents.
« Touche-moi et tu es mort. »