Chapitre 1 050
Quand Kester Hills eut surmonté l’attaque, les pourparlers de paix reprirent peu à peu. La plupart des personnes touchées par le poison se rétablirent sans complications. Tout le matériel saboté avait été réparé ou remplacé par de l’équipement plus sûr.
Du jour au lendemain, la sécurité tripla pratiquement. Des méchas patrouillaient ouvertement aux abords de la retraite, sans se soucier de troubler les membres des délégations par leur proximité.
À vrai dire, leur présence les rassurait. Saboter des méchas était bien plus difficile, même si ce n’était pas impossible, comme l’avait montré l’incident précédent : des hommes infiltrés avaient alors semé le chaos dans leurs systèmes d’exploitation.
Les Honorés continuaient de passer au crible les unités chargées d’assurer la sécurité de Kester Hills, à la recherche d’agents traîtres.
Les pourparlers de paix avaient subi une interruption majeure, qui avait presque entraîné leur rupture définitive. Pourtant, les négociateurs qui les avaient repris ne se montraient guère réservés, malgré l’absence de leurs anciens dirigeants.
Peu de gens savaient exactement ce qui était arrivé au colonel Xelven et au comte Reginald. Seules quelques personnes, dont Ves, savaient que leurs têtes décapitées avaient été transportées dans un centre médical spécialisé reinaldais, ailleurs sur Harkensen II, pour être rattachées à des corps sains.
Même avec les meilleurs soins que les Reinaldais pouvaient leur offrir, il faudrait au moins deux mois pour garantir une réimplantation complète et réussie.
Quant à Ves, il passait le plus clair de son temps dans ses quartiers, seul avec ses pensées. Il voulait s’isoler un peu pour faire le vide et revenir sur les événements récents.
De toute façon, la Vénérable Foster ne semblait plus vouloir le voir. Depuis qu’il s’était servi d’elle comme bouclier humain et l’avait prise au dépourvu avec quelques-uns de ses tours, elle ne souhaitait plus passer du temps avec lui, pour une raison ou une autre.
Ves eut un petit rire. « Évidemment qu’elle me déteste, maintenant. Comme si c’était différent avant. »
Cela n’eut pas vraiment de conséquences pour lui. Ves avait l’impression d’avoir fait son temps au sein de la délégation. Il était devenu une carte usée, tout comme la Vénérable Foster. Avec le recul, son ancienne mission, qui consistait à nouer des liens avec les Vesiens, lui semblait être une plaisanterie monumentale. Le sénateur ne l’avait jamais emmené pour qu’il se lie d’amitié avec eux.
« Je ne suis qu’un joker qu’on peut jouer quand toutes les autres cartes sont neutralisées. »
Le sénateur Tovar gardait ses autres cartes bien serrées contre lui et ne révélait presque rien à Ves. Celui-ci passait donc son temps à méditer, en tentant de deviner les manigances du sénateur et du prince.
« Tous deux savent qu’ils ont attiré l’attention d’ennemis au sein même de leurs États, observa Ves. Ils ont pris plusieurs précautions en attendant que leurs ennemis passent à l’action. »
Il fit une autre observation importante. Même s’il restait la plupart du temps dans ses quartiers, il lui arrivait d’entendre des rumeurs lorsqu’il sortait manger. Les négociateurs étaient rapidement parvenus à un accord sur l’inextricable question de Bentheim.
Deux jours seulement après l’attaque, ils avaient conclu un compromis qui obligeait la République Lumineuse à céder au Royaume de Vesia une part modeste, mais non précisée, de ses recettes fiscales pour les dix années à venir !
« Avant l’attaque, les pourparlers étaient au point mort depuis des semaines, sans qu’aucune solution se profile. Comment ont-ils pu surmonter leurs différends si facilement, tout à coup ? »
À présent, les négociateurs étaient déjà passés à la dernière étape : régler la question de la souveraineté sur des dizaines de systèmes stellaires des régions frontalières. Ce rythme effréné mettait tout le monde mal à l’aise, mais certains se réjouissaient de ne pas avoir à rester sur place des mois durant.
Ves avait l’impression que tout ce qui s’était passé auparavant relevait, d’une certaine manière, de la mise en scène. Les menaces et les ultimatums lancés dans toutes les directions visaient à donner l’impression trompeuse que les délégations de paix luminoise et vésienne ne s’entendaient pas.
« Si les conspirateurs frappaient pendant cette période précaire, ils pourraient facilement rejeter la faute sur les délégations de paix. »
Les pourparlers auraient certainement sombré sous une vague d’accusations mutuelles et de soupçons. À ce stade, peu importait qu’ils croient ou non que d’autres étaient à l’origine des attaques.
Cependant, les conspirateurs avaient commis deux erreurs.
Premièrement, ils n’avaient pas tenu compte de tous les jokers en jeu. La présence de la Vénérable Foster leur avait fermé bien des options commodes. Celle de Ves avait fait échouer le point crucial de leur opération élaborée.
Leur deuxième erreur avait été de passer à l’action alors que le sénateur Tovar et le prince Colchester surveillaient précisément leurs ennemis intérieurs. Ves supposa que Flashlight gardait un œil sur la Famille Ramza ainsi que sur les autres familles et organisations puissantes de la République Lumineuse.
Aussi détestable que Ves trouvât Flashlight, il ne doutait pas de sa compétence. Les autres pouvaient dissimuler leurs actes autant qu’ils le voulaient : dès que Flashlight s’y intéressait sérieusement, elle obtenait ce qu’elle voulait.
Une fois que le sénateur Tovar et le prince Colchester eurent identifié leurs ennemis et rassemblé des preuves de leurs méfaits, ils abandonnèrent la comédie qui se jouait jusque-là. Le rythme glacial des pourparlers s’accéléra brusquement, et tout semblait indiquer qu’un traité de paix pourrait être conclu avant la fin de la semaine !
La profondeur de la réflexion du sénateur et du prince stupéfia Ves. « Leurs manœuvres sont de premier ordre ! Quand tout le monde pensait au mieux trois coups à l’avance, eux en avaient déjà prévu six ! »
Tout ce que Ves avait pu supposer jusqu’ici ne représentait que la partie émergée de l’iceberg, comparé à l’ampleur des plans de Tovar et de Colchester. Les pourparlers de paix n’étaient qu’un élément de leur grand dessein.
Jusqu’à présent, Ves ne pensait pas que ce plan visait simplement à instaurer une paix passagère entre la République Lumineuse et le Royaume de Vesia. Les deux vieillards préparaient le terrain pour quelque chose de bien plus vaste.
Pour l’heure, Ves était trop éloigné des cercles du pouvoir pour même deviner à quoi ressemblerait le dénouement. Quel grand projet ces deux hommes d’État avaient-ils en tête pour leurs États respectifs ?
Ves secoua la tête. « Peu importe. Je ne suis qu’un concepteur de méchas. »
Un concepteur de méchas avec un pistolet spécial, certes, mais un concepteur de méchas malgré tout. Tant que le sénateur Tovar lui remettait son paquet de récompenses et le renvoyait, Ves se fichait bien des complots que le vieux filou tramait dans le dos de tous.
Plus Ves restait sous la coupe de Tovar, plus il se rendait compte qu’il n’était pas de taille. Les vieux fossiles comme le sénateur Tovar et le prince Colchester réfléchissaient et manœuvraient à un tout autre niveau que le commun des mortels. Plus Ves se rapprochait d’eux, plus il risquait de se retrouver embarqué dans une nouvelle machination dangereuse !
S’il y avait un avantage à la cadence soutenue des pourparlers, c’était que Ves entrevoyait désormais un véritable espoir de voir la guerre prendre fin rapidement. À en juger par la façon dont les négociateurs s’accordaient sur chaque point et par les liens qui se tissaient entre les membres luminois et vésiens de la délégation autour de leurs expériences communes, jamais l’élan en faveur de la paix n’avait été aussi fort !
En fait, l’une des principales raisons pour lesquelles les deux camps tenaient tant à faire la paix était de narguer les conspirateurs qui avaient comploté contre eux. Être ainsi abattu, si complètement et si brutalement, avait de quoi terrifier et déstabiliser.
« Les va-t-en-guerre ont joué trop gros, remarqua Ves. »
Ves ignorait comment, au juste, le sénateur Tovar et le prince Colchester avaient contraint les conspirateurs identifiés à répondre de leurs actes, mais il était évident qu’ils ne craignaient plus autant leurs adversaires.
Quelque temps plus tard, le professeur Ventag passa enfin dans ses quartiers, un soir.
« Toutes mes excuses pour cette longue absence, Ves. Les négociations se sont tellement accélérées que j’ai été débordé de travail. »
« Je comprends, professeur. Vous avez mieux à faire que de venir me voir. »
« Allons, Ves. Ne te dévalorise pas. J’ai appris que tu ne sortais plus depuis l’attaque. En as-tu gardé des séquelles physiques ou psychologiques ? Je peux faire venir des spécialistes si tu as besoin d’aide. »
Ves secoua la tête. « Non, tout va bien. C’est juste que… vous savez que le colonel Xelven a failli se faire emporter la tête. Je suis heureux d’avoir pu intervenir, mais comment la situation a-t-elle pu dégénérer à ce point, au point que toutes les mesures de sécurité censées empêcher une telle attaque échouent aussi lamentablement ? »
« Nos adversaires sont nombreux et puissants, observa le professeur Ventag. Ils disposent de moyens tout aussi élaborés, sinon davantage, que les nôtres. Pour que le sénateur Tovar puisse l’emporter sur eux, il doit les prendre de vitesse et les déjouer. Ce n’est pas un hasard si Kester Hills, pourtant fortement sécurisée, n’offrait pas la protection dont nous bénéficions à présent. »
« Vous insinuez que le sénateur Tovar et le prince Colchester nous ont délibérément utilisés comme appâts ? »
Le professeur croisa calmement les bras. « Je n’avance rien de tel. Tu devrais faire attention à ce que tu dis, sous peine d’être accusé de diffamation. »
Ves lui lança un regard noir. De toute évidence, il ne pouvait pas dire ouvertement que les deux vieillards avaient exposé leurs délégations — composées de certains des officiers militaires, des fonctionnaires, des bureaucrates et des universitaires les plus puissants et les plus influents — au seul motif d’induire leurs ennemis en erreur et de les pousser à agir.
« L’essentiel, c’est que nous avons pu faire avancer nos intérêts aux dépens de nos adversaires sans payer un prix trop lourd, poursuivit le professeur. L’équilibre entre les partisans de la paix et ceux de la guerre n’est plus en notre défaveur.
Peu importe à quel point certains désapprouvent les intentions du sénateur Tovar, il n’en reste pas moins qu’il est investi d’un mandat officiel directement accordé par les plus hauts responsables de l’État. Recourir à des manœuvres déloyales contre une initiative gouvernementale officielle est déjà grave. Se faire prendre en flagrant délit l’est encore plus. »
Les paroles du professeur recelaient une implication que l’esprit soupçonneux de Ves ne manqua pas de relever. « À vous entendre parler du gouvernement, vous ne voulez pas seulement dire qu’il soutient la paix du bout des lèvres, n’est-ce pas ? Le président de la République Lumineuse et son cabinet doivent y être pleinement favorables, ce qui contredit l’impression précédente selon laquelle seule une poignée de personnes était au courant de cette initiative ! »
« Tu crois que le président de la République Lumineuse est idiot ? »
« Non. » Ves secoua la tête. « On ne devient pas le chef de la République Lumineuse en étant idiot. »
« D’après ce que tu sais, crois-tu que le président de la République Lumineuse soit assez raisonnable pour reconnaître les avantages de la paix par rapport à ceux de la guerre ? Et son cabinet ? »
« S’ils sont aussi avisés qu’ils devraient l’être, ils ne devraient pas être si obnubilés par la guerre ni si hostiles aux Vesiens qu’ils insistent pour poursuivre les combats, observa Ves, plus lucide. Le soutien à la paix n’est pas aussi faible que vous le prétendiez au départ. En fait, il doit être considérable, pour peu que ses raisons soient convaincantes. »
Ventag sourit et acquiesça. « C’est ce que nous espérons tous. Il faut aussi retenir que les adversaires des pourparlers de paix sont conscients de la menace qu’ils représentent pour leurs intérêts. Ils savent que s’ils ne font rien, les deux États pourraient accepter le traité de paix, qui entrerait alors en vigueur. Je t’épargnerai les détails, mais l’issue de cet incident les a contraints à réfréner toute action ultérieure. »
« Qu’est-ce que cela signifie pour nous, alors ? »
« Que la paix est très probable, Ves. Une fois que nos négociateurs se seront mis d’accord sur les termes du traité, il ne faudra que quelques semaines pour le signer officiellement. »
Avant l’incident, Ves ne croyait guère à la paix. Elle lui semblait bien lointaine, à cause des différends irréconciliables entre Luminois et Vesiens. Mais ses certitudes lui paraissaient désormais ridiculement infondées.
Pendant un instant, il se sentit perdu. Il n’avait passé que quelques années au service de l’armée, mais il avait déjà l’impression d’avoir vécu toute une vie de guerre. Ses souvenirs d’avant la guerre pâlissaient face aux missions périlleuses, mais inoubliables, auxquelles il avait participé. La guerre avait façonné aussi bien sa philosophie de conception que sa vision de la vie.
Que ferait-il une fois de retour à la vie civile, devenu un autre homme ? L’excitation lui manquerait-elle, au point qu’il en réclamerait davantage ? Ou parviendrait-il à retrouver la paix qu’il avait perdue, constamment exposé au danger ?
Quoi qu’il en soit, la paix ne lui semblait pas si mal.