Chapitre 1 048
Lorsque Ves piégea les cellules énergétiques qu’il avait arrachées aux armures exosquelettes paralysées pour les faire exploser, il sous-estima leur puissance explosive.
Comment aurait-il pu savoir que les gardes d’élite des Honorés utilisaient des cellules énergétiques de grande capacité destinées à l’infanterie ? Sans contenir autant d’énergie que les batteries ultracompactes, celles-ci en stockaient tout de même au moins cinquante pour cent de plus qu’une cellule ordinaire, à volume égal.
Bien sûr, elles coûtaient aussi beaucoup plus cher. D’ordinaire, les fantassins emportaient des réserves ou se réapprovisionnaient lorsqu’ils étaient à court, plutôt que d’utiliser ces cellules énergétiques de grande capacité.
L’énorme explosion qui fit voler en éclats les portes de la salle officielle des conférences ne se contenta pas d’y ouvrir une brèche. Elle fissura aussi le sol, projeta des débris dans toutes les directions, porta les alentours à une température dangereuse et libéra une onde de choc qui aurait balayé quiconque se serait trouvé dans le hall de réception ou la salle de conférence !
La chaleur persistante et les toxines dégagées par l’explosion rendaient périlleuse toute traversée de la fumée qui masquait la salle de conférence. Ves devait au moins attendre un peu, le temps que les zones les plus sûres du sol refroidissent suffisamment pour qu’on puisse y marcher. Par précaution, il fit un détour et posa un banc bas sur la partie touchée pour pouvoir la franchir.
« Tu entends ça ? C’est quoi, ce bruit ? » demanda la Vénérable Foster, perplexe. La faiblesse de son corps ne lui permettait toujours pas de marcher seule ; elle devait soit rester assise par terre, soit s’appuyer contre Ves. Elle ne supportait pas de se sentir diminuée. « Si seulement le poison ne m’avait pas autant affectée ! »
« Tu devrais déjà t’estimer heureuse de pouvoir rester éveillée et parler », rétorqua Ves en tendant l’oreille vers l’autre côté.
La fumée toxique qui les aveuglait lui bouchait presque entièrement la vue et étouffait la plupart des bruits provenant de la salle de conférence.
Ves ignorait s’il devait attendre dehors que la fumée se dissipe ou foncer à l’intérieur pour affronter ce qui s’y tramait.
« Nous devrions entrer », murmura la Vénérable Foster en s’appuyant de nouveau contre lui. « S’il n’y a que des alliés, nous devons vérifier si ton explosif improvisé les a blessés. S’il y a des ennemis, c’est peut-être le moment de les éliminer rapidement. »
« Nous n’avons pas d’armes. »
« La détonation était ton arme. Tu es donc trop faible pour achever un humain à mains nues ? »
Ves haussa les épaules. En secret, il tendit sa main libre derrière son dos et fit apparaître discrètement l’Amastendira. Quoi qu’il se passât à l’intérieur, il n’y entrerait pas désarmé.
Sa décision prise, ils grimpèrent sur le banc et le traversèrent, épargnant leurs chaussures coûteuses et leurs pieds à la surface de pierre fissurée et irrégulière, brûlante et couverte de débris rougeoyants.
Lorsqu’ils pénétrèrent dans l’immense salle voûtée, la grande baie vitrée au plafond éclaira la vaste table annulaire qui en occupait le centre.
La plupart des délégués assis de part et d’autre de la table avaient perdu connaissance. Comme les personnes à l’extérieur, eux aussi avaient été affectés par le poison qu’on leur avait fait ingérer.
Pourtant, contrairement à tous les autres, deux personnes avaient réussi à garder conscience. Et elles n’avaient pas perdu leur temps pendant qu’elles étaient éveillées.
« Major Deborah Sanawn ! » s’exclama Ves, stupéfait.
« Seigneur Brennan de la Maison Novien ! » s’écria également Foster.
La major Deborah Sanawn avait servi aux côtés du lieutenant-colonel Xelven comme seconde pendant cette mission. Ves n’avait guère eu l’occasion d’interagir avec elle, mais il savait que Xelven la considérait comme sa protégée au Bureau des affaires sectorielles.
Quant au seigneur Brennan de la Maison Novien, il était le cousin du comte Reginald, de la même maison. Le comte servait lui aussi dans la Légion de Méchas et avait été l’homologue du colonel Xelven durant les négociations. Le comte jouissait de la confiance personnelle du prince Colchester ; le seigneur Brennan aurait donc dû lui être fidèle, lui aussi.
Pourtant, ce que Ves et la Vénérable Foster découvrirent sema le doute sur la loyauté de leurs deux interlocuteurs. Ils étaient étendus tout près des corps du colonel Xelven et du comte Reginald !
Des corps décapités !
« Qu’est-ce que vous avez fait ?! » demanda Ves, horrifié.
L’énorme explosion avait pris la major Sanawn et le seigneur Brennan par surprise. Quoi qu’ils fussent en train de faire, l’onde de choc qui avait balayé leurs corps les avait brutalement interrompus et projetés à bonne distance des deux cadavres décapités.
« Regarde là-bas ! » indiqua faiblement Foster du menton. « Ils ont coupé la tête de nos négociateurs en chef pour les faire sortir clandestinement ! »
Projetées dans une autre direction, deux cages transparentes renfermaient les sinistres têtes, plongées dans un sommeil artificiel.
C’étaient celles du colonel Xelven et du comte Reginald !
Si elles avaient l’air endormies plutôt que mortes, c’était grâce aux appareils raccordés à leur cou. Tant que l’oxygène et le sang continuaient de circuler dans leurs têtes, leur cerveau et les précieuses informations qu’il contenait pourraient encore être récupérés !
Ves comprit aussitôt ce qui se passait. La véritable menace ne venait pas uniquement de l’extérieur. Peu importait avec quel soin le sénateur Tovar et le prince Colchester avaient passé au crible les membres de leur délégation : ils n’avaient absolument pas repéré la trahison qui se fomentait au sein même de leurs seconds !
« Ne bouge pas, Ves ! » hurla la major Sanawn en détachant sa main de son poignet pour révéler, sous sa chair à vif, le canon d’une arme balistique organique. « J’ai lu les rapports ! Je sais que tu es toujours armé ! Si tu bouges le bras que tu as dans le dos, je tire ! »
Ves jura intérieurement. Il payait enfin le prix de s’être vanté de posséder l’Amastendira. Combien de personnes avaient accès à ces rapports ?!
L’onde de choc qui avait renversé les traîtres avait perturbé leur coordination. L’arme organique implantée dans l’avant-bras de Sanawn tremblait, mais pas au point de rater sa cible.
Le seigneur Brennan, apparemment plus proche du point d’impact, mit davantage de temps à reprendre ses esprits. Malgré tout, il ne tarderait pas à dégainer son arme de secours, ce qui doublerait le danger auquel Ves devait faire face !
D’une manière ou d’une autre, il devait régler la situation rapidement !
Mais tandis qu’il passait rapidement ses options en revue, il se demanda pourquoi la major Sanawn ne lui avait pas encore tiré dessus. Pourquoi le tenait-elle en joue ? Même si sa visée était assez instable, son arme organique devait bien avoir encore des munitions, non ?
Il comprit quand la Vénérable Foster, tout près de lui, poussa un souffle assez fort pour lui chatouiller l’oreille. Il ajusta aussitôt sa prise sur elle afin de la plaquer contre son torse. Ce geste brusque lui arracha un cri furieux.
« Qu’est-ce que tu fais, espèce de brute ?! »
Pourtant, malgré ses mouvements, la major Sanawn ne tira pas.
« Tu as peur, pas vrai ? » dit Ves avec un sourire, sentant qu’il reprenait un peu le contrôle de la situation. « Si tu tues la Vénérable Foster, tu sais que l’AMTA enquêtera. Non seulement tu y laisseras la vie, mais toute ta machination sera également dévoilée. Je doute que tes maîtres veuillent attirer l’attention de l’AMTA ! »
La rigueur avec laquelle l’AMTA faisait appliquer ses lois avait toujours terrorisé les humains. Ves avait certes constaté à plusieurs reprises que son intervention s’était quelque peu affaiblie — comme le prouvait la survie de Skull Architect, toujours en exil aux confins de la frontière —, mais la seule menace d’une intervention de l’AMTA avait suffi à arrêter la major Sanawn !
Ves ne s’attendait cependant pas à ce que la Vénérable Foster prenne si mal qu’il se serve d’elle comme d’un bouclier humain. Elle se tortilla aussitôt dans ses bras et frappa faiblement son ravisseur à coups de coude.
« Lâche-moi, espèce de Brighter répugnant ! Je ne suis pas un bouclier pour arrêter les tirs à ta place ! »
Ves resserra son étreinte sur la pilote experte furieuse et tenta de la maintenir contre lui. Elle manquait de force et de prise, et ne pouvait donc pas le blesser, mais elle se débattait de plus en plus violemment. Il lui devenait difficile de la placer de manière à protéger son propre corps de l’arme organique de la major Sanawn.
Les mouvements désordonnés de la Vénérable Foster eurent au moins un avantage : la major Sanawn parut quelque peu distraite par la scène. Tout en essayant de maîtriser la pilote experte dans ses bras, Ves n’avait pas manqué son bref instant d’inattention.
Une occasion !
Ves sortit aussitôt l’Amastendira de derrière son dos et tira à puissance moyenne un rayon laser éclatant sur la protégée du colonel Xelven !
Une vive lueur dorée inonda la pièce tandis que le rayon frôlait la major Sanawn. Ves s’attendait à mal viser, mais le réglage actuel de l’Amastendira maintenait le tir pendant deux secondes, ce qui lui laissa le temps de corriger sa visée. Il dévia le canon de son pistolet laser vers la gauche, traversant l’uniforme de service de la major Sanawn et le corps vulnérable qu’il recouvrait !
La traîtresse s’effondra sur-le-champ, le torse à moitié tranché et brûlé.
Contrairement à Ves, la major Sanawn n’avait pas à hésiter avant de tirer sur une pilote experte qui se trouvait là par hasard !
« Tire aussi sur le seigneur Brennan ! » cria Foster, qui s’était calmée dans ses bras. Elle avait enfin remis ses priorités dans le bon ordre. Elle se demandait toujours d’où Ves avait sorti un pistolet laser aussi imposant et puissant, mais ce n’était pas le moment de poser des questions. « Je crois qu’il cherche lui aussi une arme ! »
Ves abattit sans hésiter le second de la délégation vésienne. L’homme ne s’était toujours pas remis des suites de l’explosion.
Il ne restait plus que deux personnes conscientes dans la salle de conférence. Deux cadavres brûlés par des tirs laser gisaient désormais aux côtés des deux corps décapités.
Le sang, la fumée et l’odeur de chair brûlée emplissaient l’air. Ves se demandait toujours ce qui se passait. La trahison de certains des membres les plus fiables des délégations du sénateur Tovar et du prince Colchester le laissait stupéfait.
« Tu entends ce bruit ? » lança Foster, reportant son attention sur le vacarme qui montait dans toute la salle. « Il y a aussi des vibrations. Ça vient du sol. Quelque chose creuse sous nos pieds ! »
Les dalles au centre de la salle de conférence commençaient déjà à se soulever sous l’effet de la machine de forage qui s’apprêtait à percer le sol.
« Ça doit être leur voie de sortie ! »
« Ves ! Prends les deux têtes et sors-nous d’ici ! Il faut partir avant que la foreuse ne perce le sol de la salle ! »
« Nous n’avons pas le temps », conclut rapidement Ves. « Et puis, je ne peux pas vous transporter tous les deux en plus des boîtes contenant ces têtes. J’ai une meilleure idée. »
Il la maintint contre lui tout en murmurant une série de commandes à l’Amastendira. Il en régla la puissance au maximum et passa en mode faisceau de découpe.
Il espérait avoir pris la bonne décision.
Quelques secondes plus tard, les dalles au centre de la table annulaire se soulevèrent et se brisèrent. Une foreuse étroite, large comme une voiture volante, émergea de l’ouverture.
C’était l’une des plus petites foreuses que Ves eût jamais vues ! Il distingua déjà vaguement, sur sa coque, des matériaux qui atténuaient les signaux des capteurs. De toute évidence, cette foreuse étroite remplissait un rôle semblable au véhicule furtif de Calabast.
Elle était conçue pour s’introduire discrètement par le sous-sol dans des zones de haute sécurité et en exfiltrer un petit nombre d’agents ou d’opérateurs sur le terrain !
Chaque véhicule conçu pour la furtivité ou pour réduire au minimum sa signature sensorielle avait un défaut majeur : le blindage de sa coque résistait mal aux dégâts directs !
Avant même que la trappe de la foreuse ne s’ouvre, Ves tira à pleine puissance avec l’Amastendira ! Le faisceau de découpe mit à peine quelques instants à transpercer le blindage et à détruire tout ce qui se trouvait à l’intérieur !
Des cris étouffés retentirent depuis l’ouverture, tandis que la Vénérable Foster, les yeux plissés, assistait de ses propres yeux à la puissance de l’Amastendira !
« Je savais que tu étais plus qu’un concepteur de méchas ! » cria-t-elle, accusant Ves. « Pour qui travailles-tu, au juste ? Flashlight ? Searchlight ? »
Elle se tortilla de nouveau et parvint, d’une façon ou d’une autre, à se dégager de son étreinte. Dès que la Vénérable Foster ouvrit encore la bouche, la foreuse à moitié détruite s’autodétruisit soudain !
Le souffle de l’explosion projeta leurs deux corps au loin !