Chapitre 1 041
Les deux premiers jours des pourparlers furent tendus. Aux premières étapes, tous les participants quittèrent la salle de conférence, furieux ou frustrés, faute d’être parvenus à s’entendre sur les premiers points à l’ordre du jour.
Une atmosphère lourde d’incertitude et de tension s’abattit sur Sunny Kester Hills, les deux camps étant incapables de faire la moindre avancée.
Mais ce n’était que le début. Il n’était pas si facile de pousser les Lumineux et les Vesiens à s’entendre sur quoi que ce soit. À leurs yeux, parvenir à les faire asseoir dans la même pièce sans qu’ils dégainent leurs armes constituait déjà une victoire.
Malheureusement, certains remarquèrent qu’il avait passé un peu de temps avec Relia Foster le premier jour. Le secrétaire Lowe passa à ses quartiers alors qu’il s’apprêtait à se coucher, après une journée stérile où il avait tenté d’éviter la compagnie détestable de Relia Foster.
La pilote experte voulait toujours le confronter au sujet des méfaits qu’il aurait commis contre ses camarades.
« Secrétaire Lowe, que me vaut votre visite ? »
« Je suis venu vous transmettre des instructions, monsieur Larkinson. » L’assistant diplomatique marqua une pause. « Vous avez passé du temps avec Relia Foster, n’est-ce pas ? »
Ves plissa les yeux, méfiant. « C’est vrai, même si je ne l’ai pas fait de mon plein gré. Savez-vous que nous nous sommes déjà retrouvés face à face sur le champ de bataille ? »
« Le sénateur et moi en sommes parfaitement conscients. Nous savons que vos relations avec la pilote experte vésienne ne sont pas au beau fixe, mais mieux vaut continuer à lui parler que ne rien faire. D’ailleurs, le sénateur Tovar m’a expressément demandé de vous dire que vous n’avez pas besoin de devenir amis, mais qu’il serait préférable que vous parveniez à rester en bons termes.
— Vous savez qu’elle me déteste, n’est-ce pas ?
« Des ennemis n’ont pas besoin d’enterrer la hache de guerre pour se parler, vous savez », répondit le secrétaire Lowe d’un ton léger. « L’art de la diplomatie comprend aussi l’art de sourire à son ennemi, même quand on souhaite sa mort. »
« Si ce n’est pas évident, je ne maîtrise pas ces méthodes. Je suis avant tout concepteur de méchas. Donnez-moi un mécha, et je le démonterai pour en révéler toutes les faiblesses. »
Lowe secoua la tête. « Vous ne pourrez pas démontrer vos talents techniques pendant les pourparlers de paix. Le professeur Ventag est déjà chargé des questions liées aux méchas. Nous vous avons déjà expliqué ce que nous attendions de vous. Faites-vous bien voir des Vesiens. Si vous n’y arrivez pas, contentez-vous de continuer à leur parler.
« Les Vesiens sont très obstinés et nous sont naturellement hostiles. Pourtant, le prince Colchester les a invités à participer aux pourparlers parce qu’ils sont plus ouverts d’esprit que beaucoup de leurs compatriotes. »
Ves eut un sourire narquois. « Difficile de le croire, vu à quel point Relia Foster ne se prive pas de montrer à tout le monde qu’elle me déteste. »
« Comme vous, elle n’est pas diplomate. Personne ne s’attend à davantage de sa part dans ce domaine. Il n’est pas forcément avantageux de composer une délégation uniquement de bêtes politiques et diplomatiques. Parfois, une personnalité aussi franche que Relia Foster peut agréablement surprendre le prince. C’est un électron libre, tout comme vous.
« Aucun attaché de notre délégation ne convient mieux que vous pour interagir avec elle. Votre passé commun pourrait même jouer en votre faveur ! »
Autrement dit, les deux délégations voulaient lancer leurs électrons libres respectifs l’un contre l’autre et voir ce qui en ressortirait. Si une bagarre éclatait, eh bien, au moins auraient-ils essayé.
Mais l’espoir de réaliser une percée et de parvenir à un accord, aussi fragile et précaire fût-il, suffisait amplement à inciter les deux camps à encourager Ves et Foster à poursuivre leurs échanges.
« Comment se passent les pourparlers de paix ? » demanda Ves, désireux de changer de sujet au lieu de revenir encore sur ce point. Il s’était déjà résigné à revoir Relia Foster. « J’ai entendu dire que le démarrage était difficile. »
Lowe secoua la tête, l’air contrit. « Ce résultat n’est pas tout à fait inattendu. Les deux camps ont besoin d’exprimer leurs griefs. Comment une réunion entre Lumineux et Vesiens pourrait-elle se dérouler sans accroc ? Les rancœurs et les ego qui s’affrontent font peut-être obstacle pour l’instant, mais les moments les plus houleux peuvent aussi produire les résultats les plus surprenants.
« Nous ne sommes pas des automates sans âme capables de parvenir à un consensus en quelques nanosecondes, mais notre irrationalité est aussi notre meilleur espoir de réconcilier temporairement deux États diamétralement opposés. »
Ves trouva cette idée intéressante. Elle lui semblait avoir une certaine logique, même si accomplir l’impossible était plus facile à dire qu’à faire. Il avait l’impression que les délégués lançaient des idées au hasard pour voir lesquelles tiendraient.
« Je ferai de mon mieux », promit-il sans conviction, bien qu’il n’espérât guère de percée. « Je ne crois pas que Relia Foster ait envie de bavarder avec moi. »
« Vous n’avez pas à craindre qu’elle refuse de vous parler. Si nous avons vu juste, elle recevra des instructions semblables aux vôtres. Le prince Colchester souhaite instaurer la paix autant que le sénateur Tovar. »
Il aurait été idéal de les réunir dans une même pièce et de conclure un accord en un après-midi. Les deux dirigeants et hommes d’État poursuivaient le même objectif, après tout.
Pourtant, la République Lumineuse et le Royaume de Vesia n’auraient jamais accepté un tel arrangement conclu en coulisses. Il leur fallait au moins avoir l’impression que leurs intérêts avaient été pris en compte lors de l’élaboration de l’accord. C’était pourquoi les deux camps avaient amené un grand nombre d’attachés.
Établir des liens entre les deux camps était une bonne chose, mais leur objectif principal, en participant aux pourparlers, était de ramener dans leurs États tout traité de paix conclu et de convaincre chacun d’en respecter les conditions.
Une personnalité respectée comme Relia Foster pourrait alors montrer sa véritable valeur. Son statut de jeune pilote experte promise à un grand avenir lui donnait beaucoup de poids, même si elle semblait un peu trop impulsive pour savoir en tirer habilement parti pour le moment.
Après avoir transmis à Ves les messages qu’il devait entendre, le secrétaire Lowe quitta ses quartiers.
Ves fixa distraitement un mur, plongé dans ses réflexions. Comment pouvait-il bien rester en bons termes avec Relia Foster ? Il doutait que tous les conseils du seigneur Javier s’appliquent à ce cas.
« Même si c’est une baronne, elle n’a rien d’une noble vésienne hautaine comme les autres. »
Son attitude montrait clairement qu’elle se considérait d’abord et avant tout comme une soldate de la Légion de Méchas.
« Bon, je verrai bien demain. »
En se mettant au lit, Ves se remit à penser à son projet de conception en cours. Même après quelques jours, il n’était toujours pas parvenu à résoudre le problème le plus pressant concernant sa vision de sa prochaine création.
Tous les concepts de méchas n’étaient pas viables. Certains concepteurs de méchas imaginaient souvent plusieurs concepts, puis choisissaient le plus pratique et le plus rentable parmi les différentes options.
Devait-il renoncer à concevoir un chevalier spatial défensif et mettre cette idée de côté au profit d’un autre concept ?
« Rien ne m’oblige à concevoir un chevalier spatial. Tous les obstacles que je rencontre, je me les suis imposés moi-même. Je suis le seul responsable de m’être retrouvé coincé dans cette impasse. »
L’idée de concevoir un mécha qui reproduirait une part de la majesté de Qilanxo éveillait sa passion comme rien d’autre, mais les considérations pratiques continuaient de lui barrer la route.
Ves éprouvait une frustration immense devant cet obstacle infranchissable. C’était comme s’il était plein de désirs, sans aucun moyen de les satisfaire ! Comment les autres concepteurs de méchas géraient-ils ce genre de problème ?
« Ils finissent probablement par abandonner, se dit-il. Un rêve inaccessible ne mérite pas qu’on s’y accroche quand sa poursuite va seulement nous ruiner. Tous les concepteurs de méchas veulent concevoir un grand mécha. Ça ne signifie pas qu’ils en ont les moyens. Beaucoup d’entre nous ne peuvent pas faire abstraction des contraintes pratiques ! »
À y réfléchir rationnellement, il aurait dû renoncer à concevoir un chevalier spatial défensif rendant hommage à Qilanxo dès qu’il avait compris à quel point le projet était irréalisable. Il était exclu d’intégrer une véritable technologie de bouclier. La technologie de polarisation constituait une solution plus viable, mais elle prenait malgré tout beaucoup trop de place pour s’intégrer facilement dans un mécha moyen.
Pourtant, Ves ne souhaitait pas renoncer. Sa passion brûlait toujours, et il détesterait l’éteindre en abandonnant ce concept. Une part de lui le poussait à poursuivre son travail. S’il parvenait à concevoir un mécha viable dans cette lignée, l’ampleur de son exploit pourrait même le propulser directement au rang de Concepteur compagnon !
« Ce projet de conception conjoint marque un tournant dans ma carrière. Comment pourrais-je reculer devant ce défi par crainte des contraintes pratiques ? »
La logique et les émotions s’affrontèrent, et les émotions l’emportèrent. Ce qui était préférable pour Ves ne correspondait pas nécessairement à ce qu’il désirait vraiment. Il était convaincu que s’il abandonnait cette idée, il ne retrouverait pas l’élan qui l’animait alors à son plus haut niveau.
« Parfois, un concepteur de méchas doit camper sur ses positions et poursuivre sa passion, même si toute la galaxie s’y oppose. Il doit bien y avoir un moyen de surmonter ce problème. »
Le module de polarisation prenait tout simplement trop de masse et de volume. Il était trop grand par rapport à la capacité d’un chevalier spatial ordinaire. Essayer d’intégrer un tel composant dans un mécha qui manquait de place, c’était comme tenter de faire entrer sa tête dans une chaussette.
Il prit du recul et examina le problème à son niveau le plus élémentaire.
« Ma tête est trop grosse et ma chaussette trop petite. Comment faire pour que ma tête rentre dans ma chaussette ? »
Deux réponses lui vinrent immédiatement à l’esprit. La première consistait à rapetisser sa tête.
Ves eut un petit rire à cette idée. « Impossible. »
Sa tête — tout comme le module de polarisation, d’ailleurs — avait des dimensions fixes. Les concepteurs du module de polarisation avaient déjà fait de leur mieux pour en réduire le volume et la masse. Ves ne pourrait jamais le rapetisser davantage.
Il passa donc à la deuxième réponse : agrandir sa chaussette jusqu’à ce qu’elle puisse tout juste recouvrir sa tête.
Dans cette drôle de métaphore, l’idée paraissait parfaitement sensée. Mais lorsqu’il revint à son concept de mécha, cela signifiait tout bonnement qu’il devait agrandir le châssis !
« Le chevalier spatial n’a pas besoin d’être aussi grand qu’un mécha lourd, mais il dépassera déjà largement les limites d’un mécha moyen au moment où il pourra accueillir le module de polarisation ! »
Ves effectua une série de calculs mentaux. Il estima que son chevalier spatial devait dépasser d’environ vingt pour cent la taille d’un chevalier spatial ordinaire, lequel flirtait déjà avec les limites de la classe de poids moyenne.
Son concept de mécha serait donc au moins vingt pour cent trop grand et trop lourd !
« Ce serait un mécha moyen obèse ! »
Selon les critères habituels, un mécha trop massif n’offrait pas de bonnes performances. Un mécha moyen trop grand et trop lourd n’avait pas la mobilité nécessaire pour esquiver les tirs, ni la résistance requise pour les encaisser longtemps de plein fouet.
Pourtant… cette règle générale s’appliquait-elle vraiment à son cas ?
« J’ai pensé d’instinct que c’était le cas, par habitude. Mais est-ce vraiment la bonne hypothèse à retenir ici ? »
Même s’il concevait un mécha moyen massif, cela nuirait-il vraiment aux fonctions essentielles de son chevalier spatial ? Dès le départ, il était surtout destiné à remplir un rôle défensif. De toute façon, un mécha ne dépendait pas tant que ça de sa mobilité.
La vraie question était de savoir si la perte de mobilité valait le gain en capacités défensives.
« Le coût est aussi un problème majeur, reconnut Ves. Un mécha vingt pour cent plus grand coûtera au moins vingt pour cent plus cher. Est-ce que quelqu’un voudra encore l’acheter ? Je dois donner aux gens une bonne raison d’acheter mon mécha. Qu’est-ce que le mien peut faire aussi bien que la plupart des chevaliers défensifs ? »