Chapitre 1 038
Alors que des corvettes d’inspection des Honorés arrivaient pour fouiller les nouveaux venus à la recherche de menaces, Ves retrouva le seigneur Javier dans le salon.
Le seigneur Javier lui adressa un large sourire. « Nous y voilà, mon pote. Bientôt, tu vas rencontrer d’autres Vesiens que moi. J’espère qu’il y aura beaucoup d’Imodrissiens dans la délégation vesienne. »
« Tu crois qu’il y en aura ? » se demanda Ves. « J’ai entendu dire qu’un prince de la famille royale dirigerait la délégation vesienne. Ils ne viendront pas tous du Territoire royal, au centre du Royaume ? »
« Si, mais le Territoire royal n’est pas aussi riche et puissant que les duchés pris individuellement, expliqua Javier. La Maison royale de Vesia ne peut puiser qu’une quantité limitée de ressources et de main-d’œuvre dans le seul territoire qu’elle contrôle directement. C’est une capitale isolée. »
Sa remarque soulignait la faiblesse de la Maison royale de Vesia. Les maisons ducales, qui s’étaient taillé la part du lion des territoires du Royaume de Vesia, faisaient tout leur possible pour tenir les souverains en respect et brider leurs ambitions de mettre au pas la noblesse, largement livrée à elle-même.
« Si la Maison royale est si faible, pourquoi le sénateur Tovar négocie-t-il avec elle ? »
« Avec qui d’autre négocierait-il ? » Javier haussa les épaules en souriant. « S’il négociait avec l’un des duchés, les autres n’accepteraient jamais que celui-ci défende les intérêts de tout l’État. Et négocier avec tous les duchés à la fois est irréalisable.
Non seulement les pourparlers de paix s’enliseraient dans les querelles et des divergences d’opinion irréconciliables, mais ils risqueraient aussi d’être éventés avant qu’on soit prêt à les rendre publics. »
Tous ces arguments paraissaient sensés à Ves. « Donc, même si les souverains sont faibles, c’est aussi un atout : les duchés n’ont pas peur d’eux. À tout le moins, ils sont utiles quand le Royaume doit parvenir à un consensus. »
La diplomatie était l’un des rares domaines que les différentes influences nobles vesiennes avaient laissé aux souverains. Si chaque duché du Royaume de Vesia menait sa propre diplomatie, le chaos serait total et les conséquences désastreuses.
En laissant la faible Maison royale de Vesia prendre en charge ce domaine, tout en supervisant chacun des accords négociés, les duchés n’auraient pas à rejeter un traité simplement parce que leurs rivaux l’auraient proposé avant eux.
« Tu sais quel prince royal a accepté de représenter le Royaume de Vesia aux prochains pourparlers de paix ? »
Le seigneur Javier acquiesça. « Le sénateur Tovar m’a mis au courant. Le chef de la délégation vesienne sera le prince Colchester. Il a presque le même âge que le sénateur, autour de deux cent trente ans, si je me souviens bien. »
Ves n’avait jamais entendu parler du prince Colchester. Après tout, quand il avait étudié la conception de méchas, il n’avait pas eu besoin de se renseigner sur les membres de la famille royale vesienne.
« Qu’est-ce qu’on dit du prince Colchester, dans ton milieu ? »
« Le prince Colly est un membre assez ennuyeux de la Maison royale. » Le seigneur Javier renifla avec mépris. « Ce n’est pas un pilote de mécha et il ne s’est même jamais donné la peine de servir dans la Légion de Méchas. En revanche, j’ai entendu dire qu’il était très respecté dans le domaine de l’économie. Il a été planificateur économique et a participé à de grandes décisions qui ont influé sur l’économie de tout le Royaume.
J’ai aussi entendu dire qu’il était plutôt conservateur et réservé sur de nombreuses questions politiques. »
« Comment ça ? »
« Par exemple, le prince Colly tient beaucoup à consolider le système de classes. Il estime qu’on anoblit trop de gens du peuple et trouve ridicule qu’il soit si facile pour les aristocrates de perdre leur statut après avoir traversé une période difficile. »
Ves eut un sourire en coin. « Je crois que ses propres intérêts et ceux de la Maison royale pèsent lourd dans son opinion sur la question. »
« Le vieux prince pense aussi qu’on devrait réduire l’intensité de nos guerres contre la République Lumineuse, parce que nos pertes sont très lourdes. Avec cette opinion extrême, il ne se fait pas beaucoup d’amis. »
Il fallait vraiment vivre dans un État belliciste comme le Royaume de Vesia pour considérer la modération et la retenue comme des idées extrêmes, songea Ves.
« C’est donc un prince comme lui qui dirige la délégation vesienne ? »
« C’est le prince le plus pacifiste et le plus idiot de la Maison royale. Il n’a pas beaucoup de poids auprès des partisans de la guerre dans le Royaume, mais si toute sa Maison le soutient, il pourrait bien réussir à ramener les duchés à la raison. »
Ves doutait que la faible Maison royale puisse convaincre les duchés de mettre fin à la guerre. Le prince Colchester pourrait toutefois le surprendre, même si le seigneur Javier ne pensait pas grand-chose du vieux souverain.
Le fait que le seigneur Javier ne se donne pas la peine d’appeler le prince « Son Altesse » ou de lui donner un titre semblable témoignait du peu de respect des Vesiens pour la famille royale. Cela dit, ils omettaient souvent les titres de ce genre, sauf dans les circonstances officielles.
En outre, Ves doutait que le prince Colchester apprécie qu’on l’appelle prince Colly en face !
« Tu aurais un dernier conseil à me donner avant qu’on atterrisse et qu’on assiste au banquet d’ouverture ? » demanda Ves.
En tant qu’otage, le seigneur Javier n’assisterait pas à la première présentation officielle entre les deux délégations. En fait, il se montrerait rarement, afin de limiter les informations qu’il communiquerait à ses compatriotes.
« Tu comptes plus que tu ne le crois, Ves, dit sérieusement le seigneur Javier. N’hésite pas à mettre en avant le fait que tu es le protégé du sénateur Tovar et du professeur Ventag. »
Ves fronça aussitôt les sourcils, interloqué par cette réponse absurde. « Pardon ?! »
Le seigneur Javier se contenta de sourire. « Je t’appelle exprès leur protégé, parce que c’est ce que tu es à leurs yeux. Un chiot utile qui aboie quand on le félicite et rapporte les bâtons qu’on lui lance. Ne le prends pas mal, Ves. Dans ce contexte, c’est un avantage. Les Vesiens que tu rencontreras pendant les pourparlers de paix seront tous des nobles et des notables que le prince Colly juge dignes de faire partie de sa délégation.
Ce seront surtout des hommes et des femmes âgés, comme ceux qui composent ta propre délégation. Tu ne peux pas gagner leur respect par tes seuls moyens. Mais si tu n’as pas honte de t’en servir, tu devrais pouvoir entrer dans leurs bonnes grâces en invoquant le nom d’un sénateur renommé et d’un concepteur de méchas senior. »
Ves se sentait un peu vexé à l’idée de profiter délibérément du nom et de la réputation de quelqu’un d’autre, mais cela décrivait assez justement sa situation actuelle.
Ves se rappela les principes de Flashlight. Peu importait la méthode, du moment qu’il accomplissait sa mission. Pour l’instant, le sénateur Tovar s’attendait à ce qu’il fasse bonne impression sur les Vesiens grâce à ses médailles et à ses exploits de guerre, et qu’il se lie d’amitié avec certains d’entre eux par la même occasion.
« J’espère que tu n’as pas tout à fait raison et qu’ils ont aussi amené de jeunes Vesiens. »
Tandis que Ves recevait les derniers conseils du seigneur Javier, la flotte poursuivait lentement sa route vers Harkensen II. Il lui fallut quelques jours pour atteindre l’orbite de la planète administrative, les Honorés renforçant leur surveillance des vaisseaux et des flottes entrant dans la zone interdite autour de la deuxième planète du système.
Ves était d’autant plus rassuré que les Honorés empêchaient les malfrats de faire passer clandestinement des armes et des méchas dangereux à la surface de Harkensen II. Il ne fallait pas que le fiasco qu’il avait connu sur Harkensen I quelques années plus tôt se reproduise sur cette planète soumise à un contrôle strict.
Après une longue série d’inspections, de vérifications d’identité et de signatures de documents, les Reinaldais les emmenèrent tous à la surface de Harkensen II à bord d’une série de navettes.
Seuls le sénateur Tovar et ses assistants échappèrent aux navettes reinaldaises. Les autorités accordèrent au sénateur une dérogation l’autorisant à utiliser sa navette personnelle pour atterrir.
Le rang avait ses privilèges.
L’atmosphère générale du spatioport, dans la périphérie d’Ernos, la capitale, rappela Rittersberg à Ves. Une végétation taillée avec précision se mêlait harmonieusement aux bâtiments, pour la plupart blancs. Ce style classique donnait à Harkensen II des airs de paradis idyllique.
Pour préserver le secret des pourparlers de paix, les membres de la Délégation de paix Tovar restèrent à l’écart du public. Leurs escortes reinaldaises les conduisirent d’une zone restreinte à l’autre, puis les menèrent à des navettes blindées qui les éloignèrent d’Ernos.
La capitale était trop importante et trop densément peuplée pour accueillir les pourparlers de paix. Les Reinaldais et les deux parties décidèrent plutôt de les tenir à Kester Hills, une petite localité réputée pour sa nature abondante et ses lieux de détente.
Comme elle était petite et peu peuplée, il était facile d’en contrôler les habitants. De fait, les Reinaldais relogèrent temporairement les résidents et déployèrent un nombre conséquent d’Honorés pour garantir la sécurité des pourparlers de paix.
Ves se demandait toujours pourquoi les Reinaldais avaient accepté de jouer le jeu. Ne devraient-ils pas se réjouir de voir les Lumineux et les Vesiens continuer à s’étriper ?
Il était assez lucide pour ne pas croire que les Reinaldais s’étaient laissés convaincre par les arguments du sénateur Tovar, selon lesquels une menace plus grave risquait d’apparaître.
Enfin, ces considérations ne le concernaient guère. Le sénateur Tovar avait une bonne raison d’accepter que les pourparlers de paix se tiennent dans la République de Reinald.
Lorsque la navette blindée se posa dans la zone d’atterrissage d’un vaste domaine à l’allure luxueuse, les Reinaldais rappelèrent leurs hommes et laissèrent les Lumineux s’installer dans leur nouveau logis. Le personnel de la Délégation de paix Tovar se mit aussitôt au travail. Ils inspectèrent le bâtiment principal à la recherche de micros et de dispositifs d’écoute.
Il y avait fort à parier que les Reinaldais avaient dissimulé quantité de dispositifs d’espionnage dans le domaine.
Peu après, le secrétaire Lowe s’approcha de Ves. « Monsieur Larkinson, vos quartiers sont prêts. Veuillez me suivre. Nous devons vous préparer pour le banquet de ce soir. »
L’assistant diplomatique le conduisit dans le bâtiment, puis jusqu’à une aile résidentielle où se trouvaient des chambres dignes d’un hôtel.
En entrant dans l’une d’elles, Ves vit que ses bagages avaient déjà été livrés. Le secrétaire Lowe se dirigea aussitôt vers la grande armoire et en sortit une tenue à mi-chemin entre l’uniforme de cérémonie et le costume de soirée noir.
« Par tous les cieux, qu’est-ce que c’est que cette horreur ? » demanda Ves, agacé.
« Votre uniforme de gala, répondit Lowe avec un sourire. C’est aussi ce que vous porterez ce soir. »
Une rangée de médailles resplendissantes était déjà épinglée sur le devant de l’uniforme. Pour une occasion aussi officielle, les rubans n’auraient évidemment pas suffi.
Si l’uniforme rebutait Ves, c’était surtout à cause de l’excès de galons et de passementeries dorés. On aurait dit que son créateur craignait que celui qui le porterait ne parvienne pas à attirer les regards !
Le secrétaire Lowe remarqua le malaise de Ves. « Il n’y a pas de quoi avoir honte de porter cet uniforme. Sachez que beaucoup de vos pairs arboreront des tenues encore plus impressionnantes. Dans votre cas, ce sont vos médailles qui vous distinguent. Beaucoup de Vesiens savent reconnaître les décorations décernées par le Corps des méchas. Avec un peu de chance, ils comprendront vite que vous êtes un héros de guerre. »
« On dirait qu’il est vraiment important d’insister là-dessus. »
« Les premières impressions sont cruciales. Vu les enjeux élevés de ces pourparlers de paix, nous devons tirer parti de tous les avantages possibles. Le sénateur espère donc que vous ferez de votre mieux pour représenter la République Lumineuse auprès de nos homologues vesiens. Vos actes de ce soir rejailliront non seulement sur vous, mais aussi sur vos protecteurs et sur votre État. C’est bien compris ? »
Ves acquiesça gravement. En gros, s’il faisait une erreur, il entacherait la réputation du sénateur Tovar et de la République Lumineuse. Un tel désastre affaiblirait leur position dans les négociations.
« Ne vous inquiétez pas, Ves. » Le secrétaire Lowe lui tapota l’épaule pour le rassurer. « Vous êtes un membre subalterne de la délégation, vous serez donc assis loin du centre, là où se concentrera l’attention. Même si vous fourrez votre nez partout, les Vesiens n’y prêteront pas attention. »
Cette remarque n’avait rien de rassurant aux yeux de Ves. « Je veillerai à ne pas fourrer mon nez partout pendant le banquet. »