Chapitre 1 036
Ves fut saisi d’une inspiration. C’était ça ! Le moment magique qu’il attendait depuis qu’il avait décidé de concevoir son quatrième mécha original !
Quel était son plus grand atout ? Son imagination !
Mais son imagination ne valait que l’inspiration qui l’alimentait. Sans matière à exploiter, elle ne produirait pour ses prochaines créations que des visions banales et sans vie.
Le plus grand avantage que Ves tirait du Système était peut-être qu’il lui permettait de propulser sa faible Attribut de Créativité jusqu’à des sommets surhumains !
Malgré tout, sa créativité poussait souvent Ves à imaginer des inepties. Sans matière à exploiter, elle lui soufflait fréquemment des idées et des pensées sans grand rapport avec la réalité. À force de tout remettre en question, il lui arrivait aussi de sombrer dans la suspicion et la paranoïa.
Autrement dit, une imagination débordante ne lui était pas toujours utile. Mais ces défauts ne l’empêchaient pas de profiter du plus grand avantage que lui conférait un Attribut de Créativité élevé.
Une fois inspirée, sa capacité de création décuplait !
Au cours de la demi-heure qui suivit, Ves s’appuya sur l’idée de prendre Qilanxo pour modèle de son chevalier spatial. Son esprit passa à la vitesse supérieure tandis qu’il se remémorait diverses scènes auxquelles il avait assisté par le passé.
L’incroyable barrière spatiale de Qilanxo.
Qilanxo faisant surgir une tornade d’énergie pour recharger ses cristaux divins.
Qilanxo communiquant avec Ves par ses rugissements.
Les tout premiers liens que Qilanxo avait noués avec Orfan et Dise.
Qilanxo stabilisant l’espace autour d’elle au milieu du Starlight Megalodon en train de s’effondrer.
La capacité de Qilanxo à maintenir un lien entre elle, Orfan et Dise, même lorsqu’elles étaient séparées dans l’espace.
Tous ces événements contribuaient au mystère qui entourait Qilanxo. Ves eut même l’audace d’envisager d’utiliser directement le Sacred God — ou du moins une représentation de cette figure — comme animal totémique pour sa prochaine création !
Ves s’interrompit. « Qilanxo est-elle toujours en vie ? Mes expérimentations risquent-elles de l’affecter d’une manière ou d’une autre si elle se trouve encore quelque part sur cette planète ? »
À sa connaissance, chaque fois qu’il s’était inspiré d’entités réelles pour construire ses visions, il avait toujours pris des personnes mortes comme point de départ.
Il se demanda ce qu’il était advenu d’Aeon Corona VII après sa fuite de cette planète à forte gravité avec une poignée d’autres survivants. Sigrund avait-il exterminé tous les êtres vivants de la planète ? Ou était-il parti à la hâte, en laissant en vie la plupart des dieux et des descendants génétiquement modifiés de l’équipage d’origine ?
« C’est tout à fait possible. »
La suite n’était que conjectures. Peut-être d’autres flottes d’hommes des sables, envoyées depuis le système stellaire voisin, étaient-elles arrivées pour anéantir toute vie sur la planète. Peut-être la CFA avait-elle dépêché une flotte de guerre arrivée à temps pour sécuriser la planète et ses habitants, qu’elle étudiait encore à l’heure actuelle ! Qilanxo pouvait très bien se trouver enfermée dans une cage de laboratoire de la CFA, il n’en savait rien.
Les implications de l’existence des dieux, du Peuple béni et du peuple maudit étaient considérables. Ves regrettait de n’avoir pas pu récupérer les fichiers du Projet Icare pour les emporter et les utiliser à son profit. Si seulement cet inquiétant ordinateur central n’avait pas été détourné par Sigrund…
L’incertitude quant à la situation actuelle de Qilanxo jeta une ombre sur son projet de s’en inspirer.
Pourtant, une question essentielle lui vint à l’esprit au cours de ses réflexions.
« Et alors ? Qu’est-ce que ça peut faire si je m’inspire d’un être vivant ? Est-ce que ça nuirait vraiment au mécha ? »
Ves en vint à une idée audacieuse : s’inspirer d’un être vivant pourrait même renforcer le Facteur X d’un mécha !
Il semblait quelque peu imprudent de mettre cette hypothèse à l’épreuve dans un projet crucial pour sa carrière, mais concevoir des méchas, c’était innover et prendre des risques. Son intuition lui envoyait des signes encourageants, qui le convainquirent qu’il tenait quelque chose de prometteur.
Ça valait la peine d’essayer ! L’enjeu élevé de son quatrième mécha original augmentait la pression. Et cette pression supplémentaire le pousserait à tout donner pour exploiter cette nouvelle variable à son avantage !
Il se demanda alors comment façonner sa vision à la lumière de cette décision. D’ordinaire, Ves définissait les paramètres de base du mécha qu’il imaginait avant de créer les images qui constitueraient son identité spirituelle.
Cette fois, il procédait dans l’autre sens. Il avait déjà créé un élément de l’identité spirituelle de son projet, ce qui limitait ses options et restreignait les concepts de mécha envisageables.
Pour définir le concept de son chevalier spatial, il devait partir de Qilanxo.
Son trait le plus caractéristique était sa barrière spatiale. Ves pouvait-il adapter quelque chose de similaire à son chevalier spatial ?
« Il existe bien des systèmes de défense active de ce genre. » Ves se frotta le menton. « Le seul problème, c’est qu’ils sont trop chers et trop avancés. »
Les écrans énergétiques, la forme de défense énergétique la plus répandue dans le Secteur stellaire de Komodo, nécessitaient de grosses machines et d’énormes cellules énergétiques pour fonctionner. Leur rendement énergétique était très mauvais et on ne les utilisait vraiment que pour protéger les bâtiments et les arènes de méchas des dégâts collatéraux. Ils ne résistaient pas longtemps aux coups des méchas.
Ce n’était pas sans raison que les méchas de troisième classe n’utilisaient pas d’écrans énergétiques.
« Cela dit, il y a plus d’une façon de faire cuire un œuf. Les écrans énergétiques classiques ne sont qu’une option parmi d’autres. Les concepteurs de méchas disposent de nombreuses autres technologies de bouclier. Elles sont simplement moins connues et posent d’autres difficultés. »
Ves ne trouva rien sur le moment et comptait aborder le sujet avec le professeur Ventag. Même si le Senior ne disposait pas d’une licence toute prête, ce ne serait pas une catastrophe.
Les images n’avaient pas besoin de correspondre littéralement aux méchas qu’elles inspiraient. Qilanxo avait beau pouvoir faire surgir une barrière spatiale, Ves n’était pas obligé d’inclure cette fonction dans son chevalier spatial.
Dans la technique de la Division Triple, l’animal totémique servait avant tout à doter le Facteur X d’un mécha d’instincts et de réflexes animaux.
Lorsqu’il avait conçu le Blackbeak, l’image principale de son premier mécha original était celle d’un Black Phoenix. Cette image particulière avait façonné l’agressivité générale et l’apparence de son Blackbeak.
Elle n’avait pas transformé son mécha en un véritable phénix capable de renaître magiquement après avoir été détruit !
Mais en y réfléchissant, Ves se demanda si cette lacune avait nui à la force globale du Facteur X de sa création. Était-ce pour cette raison que son Facteur X n’avait pas obtenu un meilleur résultat, malgré tous ses efforts pour le développer ?
Ves échafauda une autre hypothèse. Plus un mécha se conformait aux traits et aux capacités de l’image qui l’inspirait, plus son Facteur X était puissant !
« Il y a encore tant de choses que je n’ai pas explorées dans ce domaine. » Il soupira. « J’ai élaboré tellement de nouvelles hypothèses, et ce n’est que mon quatrième projet de mécha original ! »
Il aimait explorer l’inconnu. À force de côtoyer des Seniors, il avait compris qu’ils repoussaient sans cesse les limites de leurs connaissances dans un domaine donné à travers leurs créations.
Il vibrait d’enthousiasme, porté par l’esprit d’innovation. Certes, il prenait peut-être des risques inconsidérés en testant son hypothèse sur un projet crucial plutôt que sur un mécha virtuel sans importance. Mais même si ces aspects échouaient et que le Facteur X de son mécha s’en trouvait affaibli, il ne le regretterait pas outre mesure.
« Après tout, ce n’est qu’un phénomène intangible. Sa présence ou son absence ne changera pas tellement les caractéristiques de performance de mon mécha. »
À la connaissance de Ves, le Facteur X agissait uniquement en influençant l’esprit du pilote par l’intermédiaire de la liaison homme-machine.
Autrement dit, tout se passait dans la tête.
S’il parvenait à mettre correctement en œuvre ses nouvelles idées, les effets positifs sur les pilotes de méchas pilotant des exemplaires de son chevalier spatial s’intensifieraient. Leurs performances s’en trouveraient certainement légèrement améliorées, ce qui augmenterait la satisfaction des clients.
Plus un mécha satisfaisait son pilote, plus celui-ci risquait de revenir faire affaire. La satisfaction des clients était l’un des moyens les plus élémentaires de les inciter à revenir acheter un autre produit de la même marque.
Cependant, même si Ves gâchait le Facteur X, cela ne ferait pas grand tort à son modèle : il ne se distinguerait pas des autres produits du marché. Comme presque personne, à part lui, ne savait comment renforcer et façonner le Facteur X d’un mécha, il détenait pratiquement le monopole de cette caractéristique, même si personne n’était vraiment au courant de son existence.
Alors, même s’il serait assurément déçu de ne pas parvenir à renforcer le Facteur X, il n’en pleurerait pas. L’innovation allait toujours ainsi : le succès venait après d’innombrables échecs qui lui avaient ouvert la voie.
« Je ferais mieux de revenir au concept de mon chevalier spatial. »
Il se représenta la silhouette gigantesque de Qilanxo et en dégagea d’autres traits.
« Qilanxo est grande. Très grande. Et elle est forte, aussi. »
Ves envisagea de concevoir un mécha lourd plutôt qu’un mécha moyen, mais il écarta aussitôt cette possibilité. Contrairement à Patricia, il n’avait pas été formé à la conception de modèles aussi difficiles. Il s’aventurait déjà en terrain inconnu en se lançant dans les méchas spatiaux. Il n’avait aucune envie de compliquer encore les choses en concevant un mécha lourd.
« En plus, les méchas lourds se vendent rarement sur le marché public. Ils sont généralement conçus par l’armée et presque exclusivement utilisés par des forces militaires disposant d’un financement conséquent. »
Il décida de concevoir un chevalier spatial massif et trapu, à la limite supérieure de la catégorie des méchas moyens.
Contrairement au Blackbeak, dont il avait tenu à préserver une certaine mobilité afin qu’il puisse servir de mécha offensif, sa prochaine création serait entièrement consacrée à la défense.
Il n’avait pas besoin d’être très rapide. Il lui suffisait de pouvoir se déplacer et de couvrir les méchas tireurs.
Un chevalier spatial pataud ne pourrait jamais suivre les mouvements d’un mécha tireur plus petit et plus agile, mais ce n’était pas nécessaire. La plupart des méchas tireurs zigzaguaient dans tous les sens pour esquiver les tirs ennemis. La distance qu’ils parcouraient réellement dans une direction donnée était généralement bien inférieure à celle qu’ils avaient couverte.
C’était comme comparer une ligne sinueuse à une ligne droite. Tant que les pilotes des méchas tireurs et des chevaliers spatiaux coordonnaient leurs mouvements, ils pouvaient parcourir la même distance malgré leurs vitesses très différentes.
Mais concevoir un mécha aussi lent et encombrant avait aussi de nombreux inconvénients. Ses applications tactiques étaient très limitées, car il n’avait pas assez de mobilité pour accélérer rapidement et accompagner les méchas lors des assauts.
Ça convenait à Ves. Il lui suffisait de s’assurer que le mécha remplisse correctement ses fonctions principales. Un mécha n’avait pas besoin d’exceller dans tous les domaines pour trouver sa place dans la composition d’une force.
Ves avait toujours l’impression qu’il manquait quelque chose à ce tableau. Qu’est-ce qui distinguerait son chevalier spatial des autres modèles ?
« Si je ne propose rien de différent ou de meilleur, rien ne justifiera une marge élevée sur mon nouveau mécha. »
Le marché n’était pas si naïf. Ves fronça les sourcils en cherchant comment présenter son mécha de manière à lui donner un argument de vente unique et convaincant.
C’était la clé pour distinguer son produit sur le marché ! S’appuyer uniquement sur le nom et la marque de NORA Consolidated ne suffirait pas s’il voulait que ce projet commun réussisse pendant deux générations de méchas consécutives.
« Il doit offrir une défense exceptionnelle, mais comment m’y prendre ? »