Chapitre 1 034
Ves souhaitait depuis quelque temps se lancer dans la conception de méchas spatiaux. Même s’il manquait d’expérience concrète dans ce domaine, les nombreuses années passées comme concepteur en chef auprès des Vandales flagrants lui avaient apporté une connaissance approfondie du fonctionnement de ces méchas.
À force d’assister aux combats de méchas comme les Inheritor et les Hellcat conçus en interne, puis de gérer les conséquences de chaque bataille, il s’était familiarisé avec cette catégorie, même sans jamais en avoir conçu un de zéro.
Il connaissait leurs principales caractéristiques de conception, ainsi que leurs forces et leurs faiblesses. Contrairement aux méchas terrestres, leurs jambes ne servaient pas de fondation à leur châssis. Toute cette importance revenait plutôt au système de vol monté dans leur dos.
Ce système de vol consommait beaucoup d’énergie, mais constituait aussi un point faible majeur, commun à tous les méchas spatiaux en raison de sa structure fragile.
Comparés aux jambes, que les concepteurs pouvaient blinder et alourdir autant qu’ils le souhaitaient, les systèmes de vol étaient aussi fragiles que des brindilles. Les protéger avec un blindage les préservait des éclats et des dégâts accidentels, mais l’état actuel de la technologie des systèmes de vol ne permettait pas de les recouvrir de nombreuses couches d’armure.
En somme, tout mécha spatial était contraint de porter en permanence une cible dans le dos.
Les diverses contraintes induites par l’ajout d’un système de vol à un mécha transformaient les méchas aériens et spatiaux en machines radicalement différentes des méchas terrestres.
Malgré tout, Ves se sentait prêt à franchir le pas et à concevoir un mécha spatial.
Les conseils de Laida Nnvist, ses propres études, sa vaste expérience des méchas spatiaux acquise auprès des Vandales flagrants, son travail sur la Lance Évaporante lors d’un duel rituel contre l’Église de Haatumak, ainsi que son rôle de superviseur des concepteurs de méchas chargés d’analyser les modèles vésiens à la Base de recherche de Frozen Point lui avaient fourni une préparation théorique plus que suffisante.
Concevoir un mécha spatial était plus difficile que concevoir un mécha terrestre. De nombreux concepteurs de méchas se lançaient immédiatement dans la conception de méchas spatiaux au début de leur carrière, mais seuls les débutants fortunés, puissants ou particulièrement bien préparés pouvaient se permettre un tel luxe.
Même Ves n’avait pas osé s’attaquer au marché des méchas spatiaux avant aujourd’hui.
La difficulté et la complexité accrues de ces méchas signifiaient qu’on en trouvait bien moins à vendre dans les gammes les plus abordables. La concurrence n’en était pas moins féroce.
Après avoir lancé avec succès deux modèles différents sur le marché, Ves ne craignait pas de relever le défi que représentait le secteur très disputé des méchas spatiaux. Il devait toutefois, comme auparavant, réfléchir avec prudence à la manière de positionner son prochain produit sur le marché.
Même avec l’aide du professeur Ventag, il était extrêmement peu probable que ses produits parviennent à conquérir une part importante des grandes catégories du marché.
« Quel genre de mécha veux-tu concevoir, Ves ? » demanda distraitement le seigneur Javier en buvant une gorgée de sa chope de bière.
Ves lui exposa d’abord son raisonnement. « Je veux concevoir quelque chose de nouveau. La LMC n’a rien à gagner si je crée un successeur à mes deux modèles précédents alors qu’ils continuent de bien se vendre. Mais je veux aussi m’en tenir à mes points forts. Je desservirais le professeur Ventag et le marché si je me précipitais sur un archétype que je ne connais pas assez bien.
Après avoir pesé le pour et le contre, j’ai décidé de concevoir soit un chevalier spatial, soit un mécha fusilier spatial. J’ai aussi envisagé pendant quelque temps de créer un tirailleur léger spatial inspiré des méchas Inheritor des Vandales flagrants. »
Le seigneur Javier releva la tête. « Un tirailleur léger ? Voilà qui est intéressant. Pourquoi as-tu écarté cette idée ? »
Ves avait bel et bien envisagé de concevoir un tirailleur léger spatial. Parmi les modèles qu’il avait le plus souvent réparés et modifiés lorsqu’il était concepteur en chef, les omniprésents méchas Inheritor occupaient une place de choix. Il éprouvait un attachement profond pour ce modèle modeste, mais entièrement axé sur la mobilité.
Cette inspiration constituait un excellent moteur pour tout projet de conception lié aux méchas Inheritor.
Mais des considérations pratiques l’empêchaient de poursuivre cette passion particulière. « Par nature, un tirailleur léger est plus abordable pour les fabricants et les acheteurs qui cherchent une option rapide et bon marché pour renforcer leurs effectifs. On entend rarement parler de tirailleurs légers haut de gamme, et la demande est également faible pour ceux de milieu de gamme. Ils se vendent surtout à des prix modestes, voire au rabais.
En plus, la concurrence est telle que les marges bénéficiaires sont plus faibles. Si je veux que mon modèle reste pertinent pendant au moins vingt ans, et pas seulement cinq, je dois commencer avec une marge élevée ! »
Plus la marge bénéficiaire était élevée, plus son modèle de mécha resterait rentable à produire et à vendre ! Et plus la LMC et NORA Consolidated vendraient longtemps les exemplaires de leur conception commune, plus leurs noms resteraient associés !
Tant que leur conception commune resterait pertinente sur le marché, la LMC pourrait continuer à profiter de la réputation de cette entreprise plus grande et plus prospère !
C’était comme un grand frère aidant son petit frère à prendre son envol.
Après avoir découvert l’ampleur et la prospérité du Groupe Kadar-Neyvis, et sachant que NORA Consolidated le dépassait de loin, Ves ne se faisait aucune illusion : la LMC n’était qu’une note de bas de page en comparaison. Elle pouvait certainement tirer profit de l’aide d’un grand frère.
S’il voulait que son modèle dure, Ves devait concevoir un mécha offrant des marges bénéficiaires suffisamment élevées. Il aurait ainsi davantage de latitude pour ajuster le prix des méchas issus de sa conception selon les circonstances.
Le passage des années, l’arrivée d’une nouvelle génération de méchas, les fluctuations du prix des matières premières et l’évolution du marché influençaient tous le coût de fabrication d’un mécha et son prix de vente.
Il lui faudrait presque certainement baisser progressivement le prix de ses modèles existants. Plus c’était vieux, moins c’était cher. Cette règle fondamentale s’appliquait à de nombreux marchés, pas seulement à celui des méchas.
À cet égard, mieux valait concevoir un mécha plus cher qu’un mécha bon marché. Ainsi, même si Ves brûlait d’envie de créer un tirailleur léger, céder aveuglément à sa passion aurait été une terrible décision d’un point de vue commercial.
Il était possible de concevoir un tirailleur léger haut de gamme dont les performances justifieraient amplement le prix élevé, mais ce serait un produit de niche. Ce serait gâcher l’aide du professeur Ventag et de NORA Consolidated, alors qu’ils pouvaient l’aider à concevoir un mécha capable de conquérir une véritable part de marché dans certaines catégories très disputées.
« Donc, il ne reste que le chevalier spatial ou le mécha fusilier, c’est ça ? Je n’ai pas beaucoup d’expérience du pilotage d’un mécha dans l’espace, alors je ne peux pas vraiment te conseiller. Mais je sais que le second se vend bien. »
L’espace était vaste et vide. Les distances de combat habituelles des batailles spatiales étaient généralement au moins dix fois supérieures à celles des batailles terrestres. Les méchas de tir disposaient donc d’un avantage indéniable, même si la mobilité de la plupart des méchas de mêlée était elle aussi nettement supérieure dans l’espace !
Ves se rappela les rumeurs sur les nouveautés prévues pour la prochaine génération. « D’après ce qu’on dit, la prochaine génération de méchas marquera une forte évolution de la technologie des armes laser. Si je veux concevoir un mécha fusilier pour la génération actuelle qui reste plus ou moins pertinent dans la suivante, je devrais m’en tenir aux armes infligeant des dégâts physiques.
Dans ce cas, je pourrais opter pour un fusil balistique, un fusil cinétique ou un canon électromagnétique. »
Le seigneur Javier siffla. « Les canons électromagnétiques coûtent cher, non ? J’ai aussi entendu dire qu’ils sont fragiles et qu’ils tombent plus facilement en panne. »
« Tu as raison. » Ves acquiesça. « Ils ne sont pas très pratiques dans des États comme la République Lumineuse. Les fusils balistiques sont généralement bon marché, mais ils ne rapportent pas grand-chose. Les fusils cinétiques offrent davantage de possibilités d’innovation et sont aussi plus recherchés dans les batailles spatiales. »
« Malgré tout, les fusils qui infligent des dégâts physiques ont un désavantage majeur par rapport aux fusils laser. Les balles et les projectiles mettent du temps à atteindre leur cible. Comme les méchas commencent souvent à se battre à longue portée, ce délai rend ces armes inutiles tant que les méchas ne peuvent pas se rapprocher. Tu crois vraiment pouvoir concevoir un mécha fusilier spatial à fusil cinétique qui se vende bien ? »
Ves secoua la tête. Le défaut souligné par le seigneur Javier réduisait considérablement la valeur de n’importe quel mécha fusilier cinétique. Au moins, les canons électromagnétiques propulsaient leurs balles et leurs projectiles physiques assez vite pour atténuer l’effet du temps de trajet à longue portée, mais les fusils classiques n’avaient pas cette puissance.
« Maintenant que j’y pense, ce n’est pas une bonne idée de lancer un mécha fusilier balistique ou cinétique à moins d’être absolument certain qu’il possède un atout convaincant pour compenser cette faiblesse critique. »
La technologie des cristaux extraterrestres intégrée au Seigneur de Cristal en était un bon exemple. Sans les caractéristiques exotiques apportées par cette technologie, son mécha fusilier terrestre armé d’un fusil laser n’aurait jamais pu se démarquer sur le marché.
Pour l’instant, toutefois, Ves ne voyait aucune technologie exotique qu’il pourrait appliquer à un mécha fusilier spatial armé d’un fusil cinétique. À ses yeux, les chances de concevoir un mécha de ce type qui connaisse le succès s’amenuisaient de plus en plus.
Il décida de se tourner vers son troisième choix. Serait-il raisonnable de concevoir un chevalier spatial, ou devrait-il l’écarter pour des raisons pratiques et envisager d’autres solutions ?
« Que penses-tu des méchas chevaliers ? » demanda Ves au seigneur Javier.
Puisqu’il avait un pilote de mécha expérimenté à sa disposition, autant en tirer tout ce qu’il pouvait !
« Je ne peux pas dire grand-chose sur ces méchas eux-mêmes. Ils sont trop lents et patauds à mon goût. » Le seigneur Javier ricana. « D’après mon expérience, les pilotes de méchas chevaliers appartiennent à trois catégories. Il y a d’abord les bons à rien qui n’ont pas les compétences nécessaires pour piloter des méchas plus mobiles et à qui l’on confie donc des modèles lents, mais faciles à piloter.
La deuxième catégorie regroupe les pilotes de mécha corrects, aux compétences polyvalentes, qu’on oblige à piloter des méchas chevaliers parce qu’aucun de leurs collègues ne peut faire mieux. »
« Et la dernière catégorie ? » demanda Ves, même s’il avait déjà une idée de la réponse grâce à sa première expérience de Maîtrise.
« Les vrais croyants. Les nobles chevaliers en armure étincelante. » Le seigneur Javier ricana, ne cachant pas son mépris pour ces imbéciles illuminés. « Certains, hommes et femmes, prennent cette histoire de chevalerie vraiment au sérieux. Malgré tout, je ne peux pas nier qu’ils comptent généralement parmi les meilleurs pilotes capables de manœuvrer des méchas chevaliers. Ils ne traitent pas leur machine comme un fardeau encombrant.
Ils assument sa masse pataude et sa protection redoutable, et les associent à un style de combat fondé sur l’élan, qui leur permet de frapper plus fort d’un seul coup que n’importe quel autre type de mécha, à l’exception des méchas lanciers. »
Ves n’avait pas pris la peine de distinguer les différents types d’utilisateurs de ses méchas. Influencé par sa Maîtrise, son ancien modèle Blackbeak visait clairement les pilotes chevaleresques, sans pour autant exclure les autres types de clients. Il ne faisait toutefois aucun doute que ce mécha était plus difficile à piloter, en raison de sa mobilité accrue et de son potentiel de performance supérieur.
La question était de savoir si Ves devait concevoir un chevalier spatial selon les mêmes principes que son ancien Blackbeak, ou s’en écarter pour explorer de nouvelles pistes.
« Les pilotes de méchas de la troisième catégorie ne sont pas si nombreux, n’est-ce pas ? »
Le seigneur Javier secoua la tête. « Non. C’est de la merde, et la plupart des pilotes de mécha le savent. La plupart du temps, on leur assigne des méchas chevaliers. Ils ne les choisissent jamais de leur plein gré parce que, soyons honnêtes, quel plaisir y a-t-il à piloter un mécha qui sert d’éponge à dégâts mobile pour l’ennemi ? Pour ces pilotes, mieux vaut que le mécha soit facile à prendre en main et à maîtriser.
Un plafond de compétence élevé n’est pas forcément une bonne chose si le niveau minimal requis augmente aussi. Tu vois ce que je veux dire ? »
« Je comprends. » Ves acquiesça.
En somme, il pourrait vendre davantage de méchas en concevant un chevalier spatial spécialement pensé pour les pilotes polyvalents, plutôt que pour les spécialistes des méchas chevaliers.
Mais cela l’éloignerait aussi de ses connaissances et de son expérience. Ves devait maintenant choisir entre se fier à son expérience et répondre à la demande du marché.
Devait-il s’aventurer encore plus loin en terrain inconnu, ou rester en terrain familier alors qu’il avait déjà pris la grande décision de se lancer dans les méchas spatiaux ?