Chapitre 1 033
Maintenant que Ves s’était résolu à accepter cette offre à double tranchant, il voulait tirer le meilleur parti de cette occasion.
Les Seniors prenaient rarement en compte l’avis des Apprentis lorsqu’il s’agissait de concevoir des méchas. Leurs compétences et leurs points de vue étaient trop éloignés.
S’ils étalaient trop leur savoir-faire, non seulement le rôle des jeunes concepteurs de méchas se réduirait à celui de simples manœuvres chargés de peaufiner la conception en marge, mais ils risqueraient aussi d’être irrémédiablement affectés par l’exposition à des techniques avancées que leur esprit ne pouvait pas appréhender !
Ves résistait assez bien à ce dernier problème. À cet égard, il ressemblait à un Compagnon : son esprit était assez solide pour supporter cette exposition avec des effets minimes.
Du moins, c’était ce qu’il pensait. Après tout, ses précédentes tentatives pour comprendre les hautes technologies s’étaient plutôt bien passées, alors où était le mal ?
Si les Seniors ne laissaient pas non plus les Apprentis prendre les commandes, c’était parce que cela nuisait généralement à leur propre progression. Les concepteurs de méchas devaient apprendre à concevoir des méchas et des pièces de mécha par eux-mêmes.
Bien sûr, cela n’excluait pas l’aide de leurs collègues concepteurs, mais il y avait une différence entre travailler en équipe et se faire tenir la main. L’aide d’un Senior pouvait facilement virer à l’assistanat pur et simple, celui-ci corrigeant toutes les erreurs de l’autre.
Le projet commun en cours comportait un risque bien réel de ce genre. Toutefois, Ves ne comptait pas faire intervenir le Senior avant les dernières étapes de la conception, une fois qu’il aurait pris toutes les grandes décisions conceptuelles qui définiraient son projet.
S’il commettait des erreurs à ce stade, les corriger serait très contraignant et prendrait beaucoup de temps. Cela compromettrait aussi la cohérence de sa vision s’il devait faire marche arrière à cause d’une erreur.
En somme, Ves devait donner le meilleur de lui-même. Sa quatrième conception originale, après le Blackbeak, le Seigneur de Cristal et le Protecteur Endurant, devait être un mécha exceptionnel avant même que le professeur Ventag ne mette la main sur le projet !
Autrement dit, Ves comptait concevoir son mécha presque entièrement seul et livrer un produit complet, prêt à être commercialisé après quelques tests. Au lieu de le lancer ainsi, il remettrait le projet au Senior, qui le passerait minutieusement en revue et y apporterait quelques ajustements et optimisations, dans une mesure limitée.
À ce stade, l’objectif n’était pas nécessairement d’ajouter de nouvelles fonctionnalités, mais plutôt d’améliorer et d’optimiser celles qui existaient déjà, tout en corrigeant les défauts dont la résolution ne demanderait pas trop d’efforts.
Cette méthode lui rappela la fonction Superpublication, qu’il n’avait utilisée qu’une seule fois, quelque temps auparavant, pour donner un coup de pouce à son Seigneur de Cristal.
Dommage que la fonction Superpublication coûtât si cher. En échange d’une hausse de dix pour cent de la qualité et des performances de sa conception, elle empêchait cruellement Ves de gagner le moindre DP en achevant le projet et en vendant ses exemplaires sur le marché.
Ves avait dû perdre des dizaines de milliers de DP en renonçant aux gains issus des ventes du modèle Seigneur de Cristal !
Malgré tout, il ne regrettait pas son choix. À l’époque, le Seigneur de Cristal devait être d’une qualité exceptionnelle pour faire sensation sur le marché. Sans avoir conçu un mécha dont la qualité dépassait ses capacités du moment, il ne serait pas resté aussi longtemps un best-seller, à l’heure où la LMC avait le plus besoin d’un flux de trésorerie régulier.
À présent, Ves n’avait accès ni au Système ni à sa fonction Superpublication. En revanche, il disposait d’un atout encore meilleur : les compétences et l’expérience formidables d’un Senior pouvaient potentiellement améliorer certains paramètres d’une conception de bien plus de dix pour cent !
Mieux encore, Ves n’avait pas à renoncer à ses droits sur les gains en DP générés par les ventes du mécha, même s’il se demandait comment le Système comptabiliserait les ventes de méchas conçus en collaboration. Gagnerait-il la totalité des DP ou seulement une part proportionnelle à sa contribution ?
Peu importe. Comme pour les crédits, Ves était prêt à accepter une réduction de ses gains en DP, pourvu que le mécha connaisse un grand succès et qu’une bonne partie de la clientèle existante de NORA Consolidated achète le nouveau produit en grandes quantités !
Le professeur Ventag vit que Ves hésitait encore sur le type de mécha qu’il voulait concevoir. Pour guider le jeune concepteur, il lui donna quelques conseils.
« Tu devrais tenir compte de la situation actuelle du marché des méchas. Nous sommes au crépuscule de la génération actuelle. La prochaine s’imposera d’ici cinq à dix ans. Tu dois imaginer un mécha qui se vendra bien non seulement dans la génération actuelle, mais aussi dans la suivante. »
Ves leva les yeux. Ventag disposait peut-être d’informations privilégiées sur cette transition. « Savez-vous exactement quand l’AMF introduira la prochaine génération de méchas ? »
« Personne ne le sait, et l’AMF moins que quiconque. » Ventag secoua la tête. « Le contenu et le calendrier de l’introduction des nouvelles technologies, normes et réglementations pour les méchas dépendent d’un processus complexe, qui implique de nombreux intérêts différents dans la galaxie.
De l’intérieur comme de l’extérieur, l’AMF subit sans cesse les pressions de tous les concepteurs de méchas qui ont leur mot à dire sur les normes que l’organisation souhaite promouvoir et standardiser. Chaque décision fera de certains groupes de pression de grands gagnants, tandis que beaucoup d’autres seront relégués au rang de perdants. Les négociations sont toujours en cours, et tant qu’elles ne seront pas terminées, la nouvelle génération n’arrivera pas. »
En d’autres termes, impossible de savoir quelle serait la date exacte. Cela dit, la fourchette générale de cinq à dix ans suffisait déjà pour établir des plans.
« Donc, si je veux concevoir un bon mécha, je vais devoir viser les deux générations à la fois, hein ? »
« C’est ce que je te conseille, si tu veux éviter de concevoir un mécha qui ne sera pertinent que pendant cinq à dix ans. En général, après le passage à une nouvelle génération, la catégorie de prix de tes méchas baisse d’un échelon. Par exemple, tes Blackbeak et Seigneur de Cristal sont tous deux classés parmi les méchas haut de gamme.
Dans la prochaine génération, ils seront moins intéressants, car leurs performances ne suivront pas le rythme des nouveaux méchas. Ta LMC devra leur appliquer une remise d’au moins vingt pour cent, ce qui les fera passer dans le milieu de gamme. Tu comprends ? »
Ves avait saisi. Il s’était déjà plusieurs fois penché sur cette question. « Un mécha haut de gamme de cette génération ne pourra se vendre qu’au prix d’un mécha de milieu de gamme de la prochaine. Un mécha de milieu de gamme de l’ancienne génération ne pourra se vendre qu’au prix d’un mécha d’entrée de gamme actuel. Et un mécha d’entrée de gamme ne pourra se vendre qu’au prix d’un mécha de fond de rayon. »
Ventag eut un petit rire. « Quelle étrange expression ! Mais oui. La dernière chose que tu devrais faire, c’est concevoir un mécha dans la catégorie de prix la plus basse. Un mécha bon marché affiché à trois millions de crédits tombera rapidement à deux millions et demi, voire moins, après le passage à la nouvelle génération.
La baisse des prix peut sembler modeste à première vue, mais les marges de ces méchas sont déjà minces comme du papier. Si tu ne gagnes que cinquante mille crédits par vente, une baisse de prix de cinq cent mille crédits relègue tout bonnement ton nouveau modèle aux archives. »
Les paroles du professeur Ventag sous-entendaient aussi autre chose, dont Ves était parfaitement conscient. « L’autre point important à garder à l’esprit, c’est que ma nouvelle conception doit offrir une marge bénéficiaire élevée, pas vrai ? »
« Exactement. » Le Senior hocha doucement la tête. « Certains produits se vendent plus facilement en grandes quantités. Mais une forte demande attire aussi beaucoup de concurrence. L’offre accrue de méchas réduit les marges de tout le monde, car les entreprises baissent leurs prix pour gagner des parts de marché.
Dans ce cas, concevoir un mécha dans une catégorie de produits très disputée devrait être réservé aux entreprises d’une certaine envergure, sûres de leurs capacités et assez avisées. »
Les exigences pour cette nouvelle conception venaient encore de monter d’un cran. Ves devait non seulement concevoir un excellent mécha, digne de l’attention du professeur Ventag et de NORA Consolidated, mais aussi en tirer des bénéfices substantiels !
Si l’on tenait compte d’une baisse générale d’au moins vingt pour cent du prix affiché lorsque les méchas de la génération actuelle deviendraient ceux de l’ancienne génération, son nouveau modèle devait offrir une marge bénéficiaire d’au moins quarante pour cent pour continuer à se vendre pendant deux générations !
Pour satisfaire à des critères aussi difficiles, Ves devrait mobiliser toutes ses ressources. Il lui faudrait en tirer le maximum de potentiel et concevoir un mécha qui pourrait bien le faire accéder au rang de Compagnon !
Ce n’est qu’à présent que Ves comprit que l’offre du professeur Ventag ne visait pas seulement à le récompenser et à le rallier à son camp. Participer au projet commun était aussi une façon de mettre ses capacités à l’épreuve !
La décision était habile. Il était logique que le professeur Ventag veuille évaluer les capacités de Ves de première main. Les dossiers et les archives ne pouvaient révéler qu’une partie de la vérité, surtout quand la plupart de ses conceptions dataient de plusieurs années et ne reflétaient plus ses capacités actuelles.
Si Ves échouait à cette épreuve, les attentes du professeur Ventag à son égard diminueraient forcément. Le sénateur Tovar pourrait bien lui aussi revoir son opinion à la baisse. À présent que Ves avait rejoint leur camp, il lui fallait absolument continuer à renforcer ses relations avec ces personnalités influentes.
Un jour, Ves serait assez puissant pour que les autres aient besoin de se tourner vers lui afin d’obtenir protection et faveurs. Mais tant que ce jour ne serait pas venu, il devait garder la tête basse et travailler à sa progression.
« Est-ce que je peux encore y réfléchir ? demanda Ves. Je crois qu’il me faudra un peu de temps pour décider du type de mécha que je veux concevoir et imaginer ce que sera mon projet. Je préfère être seul quand je laisse libre cours à mon imagination. »
Il préférait le calme de la solitude pour trouver ce genre d’idées. La présence du professeur Ventag lui offrait une source d’information pratique lorsqu’il avait des questions, mais, en fin de compte, le projet commun tournait autour de sa conception, pas de celle du Senior. Ves voulait affirmer qu’il en était bien le concepteur, afin de préserver la force et la pureté de son Facteur X.
Le professeur hocha la tête. « Prends tout le temps qu’il te faut. Le projet dure six mois, et il n’est pas rare que les concepteurs de méchas passent des mois à réfléchir aux archétypes et aux critères que leurs conceptions doivent respecter. Malgré tout, ne perds pas ton temps à remettre sans cesse tes choix en question. Si tu es sûr de ta décision, prends-la et passe à autre chose. Le concept de conception parfait n’existe pas.
Une idée stupide peut donner naissance à un mécha brillant et novateur, tandis qu’une idée astucieuse peut aboutir à une conception bonne à jeter. »
En somme, le professeur Ventag avertissait Ves que c’était la mise en œuvre du processus de conception qui comptait vraiment. Le concept et la vision de départ d’un mécha n’avaient pas besoin d’être aussi parfaits ou exceptionnels que possible pour servir de base à un modèle à succès.
En quittant le studio de conception, Ves retourna lentement au salon plutôt qu’à sa cabine. Sans s’en rendre compte, il se retrouva en compagnie du seigneur Javier.
« Qu’est-ce que ce concepteur de méchas te voulait ? » demanda le noble.
« Concevoir un nouveau mécha ensemble. »
« C’est important, non ? »
« Oui. C’est surtout à moi de décider quel genre de mécha je veux concevoir. »
Le seigneur Javier ne sembla pas très intéressé. Quelqu’un comme lui pilotait surtout des méchas personnalisés, adaptés à ses besoins. Les modèles de méchas produits en série et destinés au secteur privé ne pouvaient généralement pas rivaliser avec ses performances.
« Alors, qu’est-ce que tu comptes concevoir ? »
« Je ne sais pas encore, avoua Ves. J’essaie de décider si je dois m’en tenir à quelque chose que je connais ou tenter une nouveauté. Une occasion comme celle-ci ne se présente pas tous les jours, alors je dois bien réfléchir à ce que je vais concevoir. »
Pour le type de mécha qu’il voulait concevoir, il avait déjà trouvé deux possibilités.
C’étaient tous deux des méchas spatiaux.