Chapitre 1 030
Ves déambula dans les coursives et prit les ascenseurs jusqu’aux ponts inférieurs du Carnaval de Lormant. Ayant voyagé à bord de nombreux vaisseaux différents ces dernières années, il compara le porte-vaisseaux léger commercial aux autres navires.
« Le Carnaval de Lormant est un porte-vaisseaux léger convenable. »
Convenable. Ni exceptionnel, ni mauvais. Tout ce que Ves pouvait vraiment dire du Carnaval, c’était qu’il remplissait le rôle pour lequel il avait été conçu, sans plus.
Le Carnaval pouvait embarquer quarante méchas, soit une Deuxième Compagnie de Méchas, et disposait encore d’un peu de place pour du fret supplémentaire et des méchas de réserve.
En revanche, comparé à un porte-vaisseaux de combat comme le Bouclier d’Hispania ou au monstrueux Chacal princier des Vandales flagrants, le Carnaval ne possédait ni le blindage ni la résistance de ces navires militaires.
Blinder un vaisseau spatial pouvait coûter une fortune. Son volume et sa surface considérables faisaient qu’une augmentation de taille de dix pour cent pouvait presque doubler le coût final de sa construction, en raison du blindage supplémentaire nécessaire pour le couvrir correctement !
Si les régiments de méchas de l’armée utilisaient des porte-vaisseaux de combat malgré leur coût plus élevé, ce n’était pas sans raison. Ils tenaient simplement plus longtemps au combat. Lors des grandes batailles, les porte-vaisseaux risquaient davantage d’être pris pour cible : les nombreux méchas de tir ennemis pouvaient décider de pilonner un vaisseau à longue portée s’ils en avaient l’occasion.
Une centaine de méchas équipés de fusils laser, ou plus, tirant de concert sur un seul navire pouvaient rapidement lui infliger des milliards de crédits de dégâts !
C’était particulièrement fréquent lors des batailles spatiales, où les vaisseaux ne pouvaient pas se cacher derrière une montagne ou un autre accident de terrain bien pratique.
Les porte-vaisseaux de combat étaient couverts d’épaisses plaques de blindage relativement bon marché. Si, à volume ou masse égaux, le blindage des vaisseaux était en réalité moins performant que celui des méchas, les navires disposaient d’une propulsion bien plus puissante et pouvaient donc supporter le poids d’un blindage épais et économique.
Cela leur permettait de remplir leur rôle essentiel. Dans l’espace, ils offraient un abri précieux à leurs méchas vulnérables et à leurs vaisseaux logistiques. Sur terre, ils pouvaient atterrir sans crainte, tout en résistant à une quantité appréciable de tirs antiaériens.
Les porte-vaisseaux légers ne possédaient pas ces deux capacités essentielles. Au lieu de faire office de forteresse miniature mobile sur le champ de bataille, ils ressemblaient davantage à des maisons solides qui avaient néanmoins besoin de la protection de leurs méchas.
Ves remarqua que cette vulnérabilité agaçait les Électrocuteurs en spirale. Ils n’étaient pas vraiment habitués aux missions où ils devaient endosser une autre identité. La baisse de qualité des méchas et des vaisseaux à leur disposition rendait inutiles la moitié de leurs tactiques et formations avancées : leur matériel se désagrégerait ou serait réduit en miettes avant qu’ils aient terminé leurs manœuvres.
« La puissance que les pilotes de méchas peuvent déployer dépend de leur équipement. »
Ves trouvait que c’était un gâchis considérable. Les Électrocuteurs en spirale pouvaient faire mieux, mais leur budget et leurs méchas de milieu de gamme ne leur permettaient pas d’aller bien loin. Les quelques méchas haut de gamme pilotés par leurs officiers ne leur offraient qu’un répit minime face à ces limitations.
Malgré tout, les pilotes chevronnés des Électrocuteurs en spirale restaient largement supérieurs aux Vandales flagrants si les deux groupes pilotaient les mêmes méchas. Quels que soient les obstacles auxquels ils se heurtaient, les Électrocuteurs pouvaient toujours compter sur leur excellente puissance de combat pour s’en sortir, au moins dans une certaine mesure.
Associer les Électrocuteurs en spirale d’élite à des méchas médiocres restait donc rentable, même si c’était très gaspilleur et peu avantageux financièrement.
« Les dépenses inconsidérées, c’est la spécialité du sénateur Tovar. »
Ce vieil homme avait bien trop d’argent à dépenser. Ves aurait pu trouver mille meilleures façons d’allouer le budget de cette délégation de paix. Une somme colossale était déjà partie en fumée avec la perte prématurée de la Felicité du Souvenir.
Ves estimait que ce seul paquebot de luxe avait coûté autant, voire plus, qu’un porte-vaisseaux de combat parfaitement fonctionnel !
Au bout d’un moment, il atteignit enfin un petit atelier de méchas où le professeur Ventag lui avait donné rendez-vous. Les techniciens de méchas à l’œuvre l’impressionnèrent rapidement. Même avec les installations médiocres d’un porte-vaisseaux léger, ceux des Électrocuteurs en spirale s’acquittaient tous de leur tâche avec diligence.
La bataille précédente, au cours de laquelle les Électrocuteurs en spirale avaient repoussé une embuscade de pirates, n’avait pas entraîné la destruction de nombreux méchas. Cependant, les Électrocuteurs avaient tout de même subi de nombreux dégâts modérés. Ils devaient remplacer toutes ces plaques de blindage fortement ébréchées et endommagées s’ils ne voulaient pas avoir l’air pitoyables en entrant dans le Système de Harkensen.
Et oui, c’était la principale raison pour laquelle les techniciens de méchas travaillaient si dur et si vite. Apparemment, le sénateur Tovar avait transmis ses ordres en personne !
Ves ne put que secouer la tête devant ce spectacle.
« Monsieur Larkinson. » Un membre d’équipage l’accueillit avec respect. « Le professeur vous attend dans son bureau. Par ici, je vous prie. »
« Très bien, montrez-moi le chemin. »
Ils passèrent devant les techniciens de méchas, qui ne prêtèrent guère attention à Ves, même s’ils avaient entendu dire qu’il avait accompli quelque chose d’impressionnant quelques jours plus tôt. Les Électrocuteurs avaient leur fierté et ne témoignaient pas facilement leur admiration à autrui, contrairement aux Vandales.
« Entrez, Ves », lança le professeur Ventag d’un ton plus chaleureux. Ves pénétra dans un bureau aménagé en petit studio de conception. Le professeur était assis au milieu d’une rangée de terminaux.
« Pourquoi m’avez-vous fait venir, professeur ? » demanda Ves sans détour.
« Je réfléchis à la manière de vous récompenser pour votre aide. À proprement parler, le sénateur Tovar a déjà dû vous préparer une prime convenable, qui vous sera versée à la fin des pourparlers de paix et à notre retour. Mais cela ne couvrira que sa gratitude, pas la mienne. Je tenais à vous témoigner ma reconnaissance pour m’avoir tiré d’affaire et évité la captivité.
Vous ne vous en rendez peut-être pas pleinement compte, mais les concepteurs de méchas seniors peuvent être exploités de bien des façons, du moment qu’on en tient un sous sa coupe. Si j’ai de la chance, je pourrai racheter ma liberté en versant une somme colossale. Sinon, je serai traité comme un esclave jusqu’à la fin de mes jours. »
Ves avait déjà eu un aperçu de cela dans les confins. Même les Épéistes de Lydia recouraient à des esclaves pour pallier leur manque de personnel technique !
Un technicien de méchas réduit en esclavage avait déjà une certaine valeur, mais un concepteur de méchas asservi, surtout s’il était haut gradé, pouvait facilement valoir des centaines de milliards de crédits, voire davantage !
« Je ne faisais que mon devoir », répondit Ves avec modestie, sans savoir s’il souhaitait vraiment accepter les remerciements du professeur Ventag. « Quel que soit mon rôle actuel au sein de la délégation de paix, je reste un concepteur de méchas en service dans le Corps des Méchas. »
« Inutile d’être aussi modeste, jeune homme. Vous avez une grande profondeur, bien plus que n’importe quel concepteur de méchas ordinaire. Le sénateur Tovar et moi n’avons pourtant eu droit qu’à d’agréables surprises de votre part. Je me suis permis de demander au sénateur l’accès à l’intégralité de votre dossier classifié.
En lisant les rapports sur votre mission dans les confins, j’ai dû admettre que mon opinion de vous avait complètement changé ! Vous êtes encore plus remarquable que je ne le pensais ! Vous méritez chacune des médailles que vous a décernées le Corps des Méchas ! »
Ves eut envie de se gonfler d’orgueil, mais se retint de se vanter. Même s’il se sentait formidablement bien d’entendre le professeur Ventag le couvrir d’éloges, son expérience générale des compliments venant de personnalités haut placées lui avait appris qu’elles attendaient généralement autre chose de lui. Les louanges n’étaient qu’un prélude à une requête ou à une exigence.
« Dites-moi, avez-vous vraiment bénéficié des célèbres traitements d’optimisation génétique de l’ACF ? » demanda Ventag d’un regard avide.
« Oui. »
« Quelle chance incroyable ! C’est bien mieux que le traitement de prolongation de la vie que j’ai obtenu après des décennies d’efforts ! »
Le professeur Ventag était-il devenu son admirateur ? Ves n’appréciait pas que Tovar ait ainsi permis à un autre concepteur de méchas d’accéder à tout ce que la République Lumineuse savait sur lui. N’existait-il donc aucune loi contre la divulgation d’informations privées et classifiées ?
Bah. Le sénateur Tovar avait soit rédigé les lois, soit veillé à leur application. Comment auraient-elles pu contraindre quelqu’un qui dirigeait en partie la République Lumineuse ?
Conscient peut-être de son comportement déplacé, le professeur retrouva rapidement son calme. « Hum, revenons au sujet que je souhaite aborder. J’ai étudié votre dossier et vos exploits parce que je voulais vous accorder une récompense que je suis en mesure de vous offrir. Nous sommes tous deux concepteurs de méchas. Nous sommes tous deux hommes d’affaires.
Après avoir étudié vos activités commerciales, j’ai constaté que vous vous en sortiez très bien en tant qu’entrepreneur indépendant. Mais j’ai remarqué que vous n’aviez encore participé à aucun projet collaboratif. Seriez-vous intéressé par un projet avec mon entreprise ? »
« Pardon ? »
« Un projet de conception commun entre vous et moi, ou entre la LMC et NORA Consolidated, pour être précis. » Le professeur Ventag lui adressa un sourire bienveillant. « En étudiant votre situation, j’ai fait deux observations importantes. Tout d’abord, vous semblez tout près de passer au rang de compagnon.
Pourtant, vous êtes actuellement bloqué à ce seuil parce que la guerre vous offre très peu d’occasions de vous exercer à votre métier. Je veux vous témoigner ma reconnaissance en vous aidant à progresser. Rien ne garantit que vous passerez au rang supérieur après avoir achevé un projet commun, mais cette expérience de conception, très précieuse, sera au moins bénéfique à votre carrière. »
« C’est… c’est très généreux de votre part, monsieur », balbutia Ves, encore sous le choc. C’était une occasion incroyable !
Bien des concepteurs de méchas rêvaient de travailler avec des Seniors, mais ceux-ci étaient généralement si occupés et avaient le nez si haut qu’ils ne daignaient même pas remarquer l’existence des Apprentis !
« Le projet commun que j’envisage prendrait la forme d’un mécha conçu pour le marché », poursuivit le professeur. « C’est le domaine où vous avez le plus d’expérience et auquel vous devriez consacrer votre attention. Cela nécessitera forcément la participation de nos deux entreprises de méchas.
Mon entreprise, NORA Consolidated, jouit d’une très forte notoriété au sein de la République Lumineuse et occupe une place importante sur plusieurs autres marchés du reste du Secteur stellaire de Komodo. Si l’on apprend que nos deux entreprises ont conçu un nouveau mécha ensemble, la LMC pourra profiter de la marque et de la réputation de NORA Consolidated.
Votre entreprise pourrait pâtir de cette association, mais j’estime en général que les avantages l’emportent largement sur les inconvénients. »
Ves acquiesça. « Je le pense aussi. »
Pour faire simple, NORA Consolidated était un nom connu de tous dans la République Lumineuse. Elle comptait parmi les meilleures entreprises de méchas de l’État, tout simplement parce qu’un Senior renommé la dirigeait ! Sa longue histoire, qui s’étendait sur des décennies, ainsi que sa progression incessante en parts de marché et en notoriété en avaient fait l’un des plus grands noms de l’industrie des méchas !
Malgré la publicité récente, la LMC était toujours restée relativement peu connue. Elle n’existait tout simplement pas depuis assez longtemps pour venir à l’esprit des gens lorsqu’ils énuméraient les entreprises de méchas. Le fait qu’elle ne proposât que deux gammes de produits dans son catalogue n’arrangeait rien.
Par conséquent, lier la LMC et NORA par un seul projet collaboratif aurait des conséquences majeures ! Le simple fait que NORA accepte de collaborer avec la LMC sur un projet de conception témoignait de la confiance que Ventag et son entreprise accordaient à Ves et à la LMC.
Un soutien aussi important lui serait déjà extrêmement utile !
Mais cette association avait aussi son revers : la LMC attirerait l’attention des rivaux et des ennemis de NORA. Or, la plupart de ces concurrents étaient liés à Ansel.
Ves dégrisa un peu en comprenant ce que cela impliquait. L’Université Ansel de conception de méchas exerçait une énorme influence sur l’industrie des méchas de Bentheim. Aucun concepteur de méchas ne souhaitait se retrouver dans sa ligne de mire !
Même s’il pouvait ensuite compter sur le soutien de son rival, le Centre de technologie et d’innovation de Dorum, cela valait-il la peine de renoncer à sa neutralité dans leur lutte pour la domination ?
Cette offre, en apparence généreuse, par laquelle le professeur Ventag voulait aider Ves à accéder au rang de compagnon et donner un coup de pouce à la réputation de la LMC, n’était pas entièrement désintéressée. C’était en réalité un stratagème pour le rapprocher du professeur Ventag et du camp du Centre de technologie et d’innovation de Dorum !
Même lorsqu’il voulait se montrer généreux, le professeur Ventag ne pouvait s’empêcher de mêler ses propres ambitions politiques à la récompense qu’il lui proposait !
Le professeur Ventag attendit patiemment que Ves se décide. « Alors, Ves ? Qu’en dites-vous ? Acceptez-vous de travailler avec moi à la conception d’un excellent mécha ? Puisque ce projet est censé vous aider à progresser, je vous laisserai diriger la conception et décider en dernier ressort des éléments à inclure dans notre mécha.
Je vous donnerai même un accès complet à la vaste bibliothèque de licences de composants de NORA. »
Quelle offre incroyablement tentante ! Ves lutta intérieurement. Devait-il accepter ou non ?