Chapitre 1 027
La navette personnelle du sénateur Tovar avait beau être élégante, elle était aussi dotée de tout un arsenal de dispositifs défensifs ! Comment la navette d’un haut dignitaire aurait-elle pu être aussi rudimentaire ?
« Déployez les contre-mesures anti-ciblage ! »
Tandis que le pilote faisait zigzaguer la navette selon une trajectoire aléatoire, le copilote activa toute une série de dispositifs, dont le plus spectaculaire consistait à libérer une pleine bonbonne de particules brouillant les capteurs !
L’espace immédiat autour de la navette personnelle du sénateur Tovar se retrouva noyé dans un brouillard réfléchissant. Ces minuscules particules empêchèrent aussitôt la plupart des capteurs et des systèmes de ciblage de voir à travers le nuage et de verrouiller la position actuelle de la navette !
Ves savait que ce nuage de particules brouillant les capteurs ne protégerait pas la navette bien longtemps. Il se dispersait continuellement et, à mesure qu’il s’étendait, le brouillard devenait de moins en moins dense.
Pourtant, une minute après le début de leur fuite, la navette libéra une autre bonbonne de particules, empêchant les méchas pirates ennemis de la prendre pour cible !
Oh, ils essayèrent. Mais les Électrocuteurs en spirale, qui pilotaient leurs méchas commerciaux déguisés, firent tout leur possible pour empêcher les pirates de tirer sur la navette. Les pilotes d’élite, grâce au travail d’équipe, à la coordination et au timing, bloquaient l’avancée des méchas pirates de mêlée et harcelaient les méchas pirates à distance à coups de tirs de mitraillage pour perturber leur visée.
Les défenseurs ne pourraient pas vaincre les pirates rapidement, tant ils étaient accaparés par la nécessité de protéger une navette en plein espace. Mais tant que le sénateur Tovar et son véhicule restaient intacts, ils n’échouaient pas dans leur mission !
Les pirates n’étaient pas prêts à se laisser entraver de la sorte ; ils continuèrent donc à tirer des lasers et des projectiles dans les nuages qui s’étendaient, dans l’espoir de toucher leur cible par chance.
Mais les vastes nuages se répandirent rapidement sur plusieurs kilomètres, rendant leurs tirs extrêmement hasardeux. La distance considérable qui séparait les méchas pirates de la navette en fuite n’arrangeait rien ! Ils avaient plus de chances de gagner à la loterie ou de trouver une aiguille dans une botte de foin que de toucher la navette dans une zone d’incertitude aussi vaste !
Malgré tout, Ves et les autres passèrent un moment éprouvant, espérant que la navette disposait d’autres bonbonnes et que les Électrocuteurs en spirale parviendraient à tenir les méchas pirates ennemis occupés.
« Nous arrivons à court de bonbonnes ! » signala le copilote.
« Des méchas alliés arrivent ! » s’exclama le colonel Xelven, qui échangeait par intermittence des messages avec le Carnaval de Lormant, le vaisseau amiral de la force d’escorte. « Ils seront là d’un instant à l’autre ! Tenez bon aussi longtemps que possible ! Les méchas pirates sont en train de reculer peu à peu ! »
Ves jeta un coup d’œil à la projection du sénateur Tovar et vit que Xelven exagérait peut-être un peu. Les pirates, forts de leur avantage numérique, concentraient davantage de méchas sur les flancs. Ils allégeaient ainsi la pression de front, mais obligeaient les Électrocuteurs en spirale à disperser leurs défenses. Les méchas à distance ennemis disposaient donc de bien plus d’occasions de prendre la navette en fuite pour cible !
Pendant ce temps, une énorme explosion dévasta la salle des machines du Felicité du Souvenir. La moitié du vaisseau fut instantanément éventrée par la déflagration, mais sa structure exceptionnellement résistante laissa sa proue en grande partie intacte.
Malgré tout, le luxueux vaisseau de passagers connut une fin lamentable sans même avoir atteint sa destination ! L’incroyable quantité de ressources ainsi perdue plongea Ves dans une profonde affliction, même s’il se réjouissait d’avoir réussi à s’en tirer à temps.
De nombreuses navettes et capsules de sauvetage avaient quitté le vaisseau spatial avant l’explosion ; les membres d’équipage et les passagers furent donc moins nombreux à perdre la vie. En revanche, les provisions, les cadeaux, les bases de données et bien d’autres choses furent détruits, ce qui réduisit encore davantage la capacité de la délégation de paix à négocier avec ses homologues vésiens.
Ves était très nerveux, mais ce n’était pas sa première bataille : il conserva son sang-froid. Le colonel Xelven et le sénateur Tovar affichèrent eux aussi une expression impassible.
Le professeur Ventag, lui, ne cessait de remuer sur son siège, conscient que sa combinaison spatiale personnalisée ne le protégerait absolument pas si un laser ou un énorme projectile balistique venait frapper la navette !
Son manque d’expérience du combat, parmi ces dignitaires, sautait particulièrement aux yeux. Il avait beau être concepteur de méchas senior, son expérience réelle du combat était quasiment nulle ! Même Camden Tovar avait frôlé la mort à plusieurs reprises au cours de sa longue vie, mais le professeur Ventag semblait avoir bien trop peu d’expérience en la matière.
Ves ne voulait pas être impoli, mais le comportement du professeur commençait à mettre les autres mal à l’aise. « Vous n’avez pas servi pendant une guerre précédente ? »
« Si, mais c’était il y a deux générations, dans un autre temps et un autre lieu. Le DCTI s’était toutefois assuré que je serve loin des lignes de front. » Ventag reconnut sans détour qu’il n’avait jamais été exposé au combat direct. « Je vous prie de m’excuser pour mon manque de sang-froid. Je ne cesse de calculer les probabilités que notre navette soit touchée. Et les résultats ne sont guère rassurants une fois que nous aurons épuisé nos bonbonnes. »
« Parfois, professeur, mieux vaut laisser le destin décider de ce qui pourrait arriver. »
« Nous sommes concepteurs de méchas. Nous ne laissons rien au hasard. »
« Quand il s’agit de concevoir des méchas ou d’autres projets d’ingénierie, c’est la meilleure approche. Mais les batailles font intervenir tant de variables qu’il faut choisir où concentrer son attention. Calculer les probabilités d’être touchés ne nous servira à rien. »
« Vous n’avez peut-être pas tort, monsieur Larkinson. Je vais faire de mon mieux pour concentrer mes pensées sur des sujets plus utiles. »
Ves trouvait assez étrange que des dirigeants comme le sénateur Tovar adhèrent à la théorie de la vitalité sociétale sans jamais en appliquer pleinement les principes à leur propre classe.
Les classes inférieures devaient connaître les difficultés. Les dirigeants faisaient de leur mieux pour les endurcir et les aider à devenir plus fortes en leur faisant subir des épreuves.
Pourtant, les enfants de ces dirigeants de haut rang, ainsi que les concepteurs de méchas d’élite diplômés de l’AUMD ou du DCTI, bénéficiaient tous d’un passe-droit grâce à leurs avantages de départ et au soutien de leurs parents ou de leurs protecteurs.
Le professeur Ventag avait beau être un excellent concepteur de méchas, son manque relatif d’épreuves en faisait un compagnon étrange pour le sénateur Tovar. Mais les dirigeants n’appliquaient sans doute la théorie de la vitalité sociétale qu’à la société dans son ensemble. Ils estimaient probablement que dispenser leur propre classe ne nuirait pas beaucoup à l’État.
Peut-être que seigneur Javier avait raison. L’hypocrisie de la République Lumineuse l’affaiblissait face au Royaume de Vesia, dont les dirigeants traversaient autant d’épreuves que les gens du peuple, sinon davantage. Ce n’était peut-être pas la meilleure façon pour un État de choisir ses dirigeants, mais cela garantissait au moins que ceux qui prenaient les commandes connaissaient les épreuves du combat.
Ves n’aimait peut-être pas le combat, mais il avait survécu à tant de batailles qu’elles avaient profondément marqué son style de conception de méchas. Il en connaissait les rouages ainsi que les caractéristiques appréciées des pilotes de méchas, mais rarement mises en avant.
Comment un concepteur de méchas pouvait-il en concevoir un bon s’il n’avait assisté au combat que de loin ?
Tel était le raisonnement avancé pour enrôler les concepteurs de méchas de la République Lumineuse pendant les guerres : les endurcir et réduire leurs rangs jusqu’à ce que les survivants tirent profit de leur expérience.
Ves ne partageait pas entièrement cette méthode si peu économe pour révéler le potentiel de toute une génération de concepteurs de méchas, mais elle avait tout de même quelques effets positifs.
Pourtant, le népotisme qui régnait en République Lumineuse exemptait de ce processus risqué les concepteurs de méchas les plus prometteurs, les plus privilégiés et les plus talentueux.
Ves secoua la tête lorsqu’un nouveau développement survint. La navette avait épuisé ses bonbonnes, mais les méchas dépêchés par le vaisseau amiral arrivèrent à temps pour la protéger de nouvelles attaques !
Deux chevaliers spatiaux encerclèrent la navette et tendirent leurs boucliers pour absorber les tirs qui visaient le véhicule et ses occupants. D’autres méchas couvraient les autres angles. Même frappés de plein fouet, leur blindage pourrait encaisser ! Au besoin, ils continueraient à protéger la navette jusqu’à ce que leurs méchas se disloquent !
Car telle était leur mission ! La vie du sénateur Tovar, du professeur Ventag et du colonel Xelven valait bien plus que leurs méchas !
Grâce à cette stratégie sacrificielle, les Électrocuteurs en spirale réussirent à escorter la navette vulnérable jusqu’au Carnaval de Lormant, un porte-vaisseaux léger bien équipé, camouflé en vaisseau amiral de Special Security Limited.
Ils auraient peut-être mieux fait d’abandonner cette mascarade et d’amener leurs vaisseaux et leurs méchas militaires dès le départ. De toute évidence, la délégation de paix Tovar n’avait pas su préserver le secret.
« Nous sommes arrivés ! » annonça le pilote de la navette en la faisant atterrir à la hâte sur le pont du hangar, dans un fracas métallique.
Dès que l’écoutille coulissa, la Capitaine Hoskie conduisit ses hommes à l’extérieur pour sécuriser les environs immédiats. Une autre escouade de soldats des Électrocuteurs en spirale les accueillit avec méfiance. Ils ne baissèrent la garde qu’après que le sénateur Tovar et les autres eurent confirmé leur identité.
« Le hangar est trop exposé et vulnérable aux attaques ! » déclara le colonel Xelven en posant le pied sur le pont. « Capitaine Hoskie, mettez le sénateur Tovar en sécurité ! Le Carnaval de Lormant possède un compartiment-citadelle fortement renforcé à cet effet ! »
« Oui, monsieur ! » La Capitaine Hoskie salua, puis ordonna à ses hommes d’encercler le sénateur Tovar et de le conduire plus profondément à l’intérieur du porte-vaisseaux léger.
Le colonel Xelven se tourna ensuite vers le professeur Ventag. « Les Électrocuteurs en spirale pourraient avoir besoin de vos connaissances. Des hommes vous conduiront au centre de commandement, où vous pourrez contribuer à notre défense. »
Le professeur acquiesça sans prendre de grands airs. « Compris. Je ferai tout mon possible pour aider les Électrocuteurs en spirale à repousser les assaillants. »
L’officier se tourna enfin vers Ves et seigneur Javier. « Monsieur Larkinson, j’aimerais que vous accompagniez le professeur Ventag et l’assistiez, mais les Électrocuteurs en spirale sont très stricts quant aux personnes autorisées à entrer dans le centre de commandement du Carnaval de Lormant. J’espère que vous comprendrez. »
Autrement dit, les Électrocuteurs en spirale ne lui faisaient pas assez confiance pour le laisser pénétrer au cœur de leur dispositif de commandement. Ves ne leur en voulait pas : contrairement aux Vandales flagrants, les Électrocuteurs respectaient bien plus strictement le protocole. Il ne pourrait pas entrer à sa guise dans une zone sensible sans les autorisations nécessaires.
En pleine bataille, les Électrocuteurs avaient mieux à faire que de prêter attention à un concepteur de méchas de son rang ! Même s’il avait joué un rôle décisif dans le sauvetage du sénateur Tovar, la nouvelle n’avait pas encore circulé.
Ves ne discuta pas la décision. Le professeur Ventag n’était peut-être pas à sa place en situation de combat, mais en sécurité dans le centre de commandement, il devrait pouvoir mettre ses talents de concepteur de méchas à profit.
« Où voulez-vous que j’aille, colonel ? » demanda-t-il, prêt à aider de quelque façon que ce soit.
L’homme réfléchit un instant. « Pour l’instant, veuillez garder un œil sur seigneur Javier. Comme nous n’avons préparé aucun logement convenable pour un homme de son rang, il devra passer quelque temps au cachot. »
« Hé ! Je ne suis pas un vulgaire criminel ou un ivrogne qu’on peut jeter derrière les barreaux ! » protesta aussitôt le noble.
Le colonel Xelven ne prêta guère attention à ses protestations. Il se détourna et partit, lançant des ordres en chemin.
Quatre gardes arrivèrent pour escorter seigneur Javier jusqu’au cachot. La seule raison pour laquelle le noble ne se plaignit peut-être pas de son traitement était que Ves marchait à ses côtés, comme s’il était lui aussi prisonnier.
« Content d’être toujours parmi nous ? » demanda nonchalamment Ves, faute de trouver un meilleur sujet de conversation.
« Non. »
« Non ? »
Seigneur Javier ricana sans se cacher. À présent qu’ils étaient de retour sur un vaisseau où l’énergie et le système de survie fonctionnaient, tout le monde avait rabattu son casque dans le col de sa combinaison.
« Contrairement à ce que vous pouvez croire, je ne suis pas à courte vue. Je pense que le sénateur Tovar a raison de dire qu’il faut abréger notre guerre. Ceux qu’il craint nous donneront probablement bien plus de fil à retordre que votre État souffre-douleur ! »
Ves résista à l’envie de gifler seigneur Javier. Qui était le souffre-douleur, ici ?!