Chapitre 1 025
La Capitaine Yemona Hoskie conduisit ses hommes jusqu’à la passerelle, située sur les ponts supérieurs. Ils traversèrent des couloirs déserts sans prêter attention aux quelques corps et aux traces de dégâts. Les pirates avaient balayé les couloirs, tuant tous ceux qui s’y trouvaient à découvert.
Tout le monde s’interrogeait sur l’identité de leurs captifs. Ils avaient d’abord tenté d’interroger les pirates blessés, ainsi que leur chef remarquablement bien équipé, mais tous s’étaient suicidés au même moment.
« Des implants suicides. » Le seigneur Javier renifla sur son canal de communication privé avec Ves tout en marchant aux côtés de ses gardes. Personne d’autre ne semblait s’intéresser à ses propos, et surtout pas la Capitaine Hoskie. « Aucun pirate ordinaire ne se laisserait implanter ce genre de dispositif. Si ça ne prouve pas qu’ils ne sont pas vraiment des pirates, alors tu peux tout aussi bien me couper en deux avec ton ridicule pistolet laser. »
« Tu les reconnais, peut-être ? » demanda Ves.
« Non. Je ne crois pas qu’ils soient vésiens. Même s’ils n’ont pas vécu assez longtemps pour que je puisse les observer de près, ces pirates ont un côté brutal et impitoyable qui est à mille lieues de l’attitude inculquée aux classes populaires vésiennes. »
Ves partageait l’avis de Javier. « Ils sont bien trop disciplinés et stoïques pour ressembler aux pirates des confins. Il y a peu de chances qu’ils appartiennent à l’élite de l’Alliance de Ravienne, mais il est possible qu’ils aient été envoyés par l’Alliance du Dragon. Cela dit, ça n’aurait guère de sens.
Nous sommes très loin des confins et, à ma connaissance, les pirates n’ont pas grand intérêt à se mêler des affaires de nos deux États. »
Il ne restait qu’une seule possibilité probable.
« Des mercenaires noirs, dit le seigneur Javier.
Tueurs à gages réputés, les mercenaires noirs, qui avaient établi leur principale base dans la Faille Nyxienne, gagnaient leur vie par des moyens déshonorants. Contrairement aux pirates, qui se contentaient surtout de s’en prendre aux navires marchands à la faveur des circonstances, les mercenaires noirs louaient leurs services depuis les profondeurs les plus sombres de la pègre.
Ils ne travaillaient pas pour n’importe qui. Par l’intermédiaire de courtiers et d’agents de confiance, ils s’associaient à des entreprises respectables désireuses de régler une affaire par la violence sans risquer que les crimes leur soient imputés.
Certaines entreprises payaient ces services extrêmement cher. En général, les corps de mercenaires noirs bien établis duraient plus longtemps et percevaient des revenus plus élevés et plus réguliers.
Il n’était toutefois pas si facile de fonder un corps de mercenaires noirs auquel les entreprises accepteraient de faire appel. Les trahisons étaient si fréquentes dans ce secteur trouble que la réputation et la capacité à respecter ses engagements comptaient énormément, tant pour les clients que pour les prestataires.
Cette barrière à l’entrée élevait faisait que seul un nombre relativement restreint de corps de mercenaires noirs établis de longue date parvenaient à survivre plus d’une décennie. Mais ceux qui passaient le cap des premières années finissaient toujours par acquérir une réputation suffisante pour fidéliser leur clientèle.
Les mercenaires noirs gagnaient des sommes colossales. Ils prenaient moins de risques que la plupart des pirates, tout en touchant autant, voire davantage, que les gangs pirates les plus prospères.
La différence entre pirates et mercenaires noirs se retrouvait aussi dans leur formation. Ces derniers étaient pour la plupart d’anciens pilotes de mécha militaires ou des mercenaires chevronnés, atteints de graves troubles du comportement ou en conflit avec la loi.
Contrairement à la racaille à peine formée qui constituait la majorité des pilotes de mécha pirates, les mercenaires noirs s’imposaient des exigences plus élevées.
La discipline et l’entraînement affichés par ces soi-disant « pirates » faisaient fortement penser à des mercenaires noirs. Cela dit, Ves ne savait pas avec certitude s’ils utilisaient des implants suicides reliés à un signal à distance ou déclenchés par un mécanisme quelconque.
« Peut-être que ce sont des commandos ou des agents des services de renseignement, supposa Ves.
Javier haussa les épaules sous sa combinaison de protection. « Qui sait ? Il y a trop de possibilités pour se prononcer, mais, personnellement, je penche pour des mercenaires noirs. »
Ces suppositions ne leur apprenaient pas grand-chose, mais elles donnaient à Ves une idée de l’identité de leurs adversaires. Tout le monde n’employait pas des soldats bien entraînés et des navettes furtives, mais certains des mercenaires noirs les plus réputés et les plus compétents rivalisaient avec les forces de commandos des États.
Ils finirent par atteindre le pont qui abritait la passerelle. Ils tombèrent sur deux pirates postés près de l’escalier principal, qui paniquèrent aussitôt et tentèrent de fuir pour avertir leurs camarades.
Les hommes de Hoskie réussirent à les abattre tous les deux, mais ils n’en furent pas satisfaits.
« Les pirates sont probablement au courant de notre présence, prédit la capitaine. Nous avons perdu l’avantage de la surprise. »
Malgré tout, ils poursuivirent leur route, tenus par le devoir de porter secours au sénateur Tovar. À mesure qu’ils approchaient de la passerelle, ils rencontrèrent un poste de contrôle de sécurité que les pirates avaient pris d’assaut et investi.
Les installations défensives avaient beau avoir subi de lourds dégâts, elles offraient encore bien plus de couverture que le couloir entièrement à découvert qui menait au poste de contrôle.
« La situation ne nous avantage pas, observa la Capitaine Hoskie. Même avec un équipement supérieur, les pirates ont posté deux fois plus d’hommes que nous. À couvert, ils tiendront suffisamment longtemps pour nous épuiser, s’ils sont décidés à se battre. »
Les pirates ordinaires cédaient facilement face à une résistance farouche. Ves ne se faisait aucune illusion : ces faux pirates n’auraient pas cette réaction.
« Qu’est-ce qu’on fait ? » demanda-t-il. Si la Capitaine Hoskie avait posé la question sur le canal de communication général au lieu de garder ses doutes pour elle, ce n’était pas sans raison. « Certains de ces pirates ont des armes lourdes. »
« J’ai entendu dire que tu avais une très mauvaise surprise en réserve. »
Au bout du compte, le poste de contrôle de sécurité ne résista pas aux deux salves consécutives de faisceaux découpeurs, qui pulvérisèrent la majeure partie des protections ainsi que les pirates dissimulés derrière. Pour une raison ou une autre, les pirates n’avaient pas réussi à communiquer avec leurs camarades qui attaquaient l’armurerie ; ils ne s’attendaient donc pas du tout à cette offensive. Tandis que la Capitaine Hoskie et ses hommes achevaient les survivants, Ves trouva cet imprévu très utile.
« Les pirates ont brouillé toutes les communications à longue portée, ce qui nous empêche de nous regrouper, mais les empêche aussi de se contacter entre eux, observa-t-il avec un sourire. D’habitude, ça joue en leur faveur, mais pas cette fois. »
Malgré tout, le brouillage empêchait les agents de sécurité dispersés de se regrouper et de coordonner leurs efforts, ce qui avait jusqu’ici grandement aidé les intrus. Les défenseurs du vaisseau avaient beau être des élites, ils comptaient sur un soutien bien plus important de la part des défenses internes du Remembrance.
Sans la coupure totale de courant, ces pirates n’auraient eu aucune chance : la gravité artificielle les aurait plaqués au plafond puis au sol, tandis que des tourelles auraient jailli du plafond et des murs pour les cribler de tirs laser et de projectiles.
Inutile de se lamenter sur l’ampleur du sabotage. Ils dépassèrent le poste de contrôle dévasté et poursuivirent leur route jusqu’à la passerelle.
À leur arrivée, ils virent qu’ils étaient trop tard. « Les pirates ont forcé les portes blindées ! »
La passerelle du Remembrance aurait dû être le compartiment le plus épais et le mieux blindé du vaisseau. Pourtant, un énorme trou béait à l’endroit même où Ves avait tenté d’entrer, avant d’en être empêché par les gardes.
« Comment est-ce possible ? se demanda Ves. S’il y a une chose que je sais à propos de la passerelle, c’est que ses portes blindées sont bien plus épaisses et résistantes que celles qui protègent l’armurerie ! »
En tant que centre des opérations du vaisseau et poste principal de la capitaine et du sénateur Tovar, la passerelle était extrêmement bien protégée. Pourtant, les pirates avaient réussi à y pénétrer, à l’aide d’explosifs bien plus puissants que tout ce qu’ils avaient utilisé jusque-là.
La zone des portes blindées détruites était si ravagée qu’une énorme partie du plafond, du pont et des cloisons voisines avait également été soufflée !
La Capitaine Hoskie conduisit en hâte ses hommes dans la passerelle vulnérable, où ils tombèrent sur plus de trente corps.
« Tous les morts sont des officiers de passerelle et des agents de sécurité ! » s’exclama Ves, alarmé.
Les gardes examinèrent rapidement les corps et ne trouvèrent aucun pirate parmi eux. En revanche, des tas de cendres suspects et des flaques de métal fondu laissaient penser que les pirates avaient incinéré leurs morts et tout leur équipement à l’aide de charges incendiaires.
« Le sénateur Tovar n’est pas parmi les morts. Nous ne trouvons pas non plus les corps du colonel Xelven et du professeur Ventag. »
Il était peu probable que les pirates aient pris la peine de les incinérer. Il était bien plus plausible qu’ils les aient enlevés !
Ves remarqua aussitôt un détail important. « Ces marques sont encore chaudes. Ils ne sont peut-être pas encore sortis du vaisseau ! Nous pouvons encore les rattraper, eux et leurs captifs ! »
« En route ! » lança aussitôt Hoskie.
Ils repartirent, guidés par un logiciel de pistage sophistiqué qui suivait les traces résiduelles laissées par les pirates pendant leur fuite. Ils dévalèrent en hâte plusieurs escaliers menant aux ponts intermédiaires.
Aucun hangar ne se trouvait sur le pont atteint par les pirates, ce qui signifiait qu’ils comptaient s’échapper par une brèche dans la coque !
« Dépêchez-vous, on y est presque ! »
L’absence de gravité artificielle entravait leurs mouvements : ils devaient constamment plaquer leurs bottes magnétiques contre le pont pour prendre appui. Ves et le seigneur Javier étaient de loin les plus lents, mais les soldats en exosquelettes les soulevèrent et les portèrent sans difficulté.
Se faire porter ainsi manquait un peu de dignité, mais leur faisait gagner de précieuses secondes.
« Nous approchons de l’extérieur du Remembrance ! »
Ils ne tardèrent pas à tourner un autre coin et aperçurent un grand groupe de pirates, bien mieux équipés. Ceux-ci transportaient quatre capsules qui semblaient renfermer des prisonniers jusqu’à l’entrée éventrée d’une grande navette furtive, dont la soute était ouverte pour accueillir les pirates de retour.
« Arrêtez-les immédiatement ! » ordonna la Capitaine Hoskie en faisant feu avec son fusil de gros calibre. « Ves, balaie les pirates sur les côtés. Ne tire surtout pas à proximité des capsules ! »
Ves maugréa intérieurement de recevoir des ordres, mais il savait qu’il ferait mieux de ne pas protester. Pour l’instant, sauver le sénateur Tovar et les autres prisonniers était prioritaire ! S’il visait mal et touchait une de ces capsules, il pouvait tout aussi bien renoncer sur-le-champ à sa citoyenneté !
Les soldats en exosquelettes lourdement armés foncèrent en première ligne et affrontèrent de front les cinquante pirates. L’ennemi jouissait d’une nette supériorité numérique et, contrairement aux pirates qu’ils avaient rencontrés jusque-là, ceux-là avaient abandonné leur déguisement au profit d’un meilleur équipement !
Pourtant, même si leurs armures de combat résistaient bien à la puissance de feu des gardes de sécurité des Électrocuteurs en spirale, les faisceaux découpeurs surpuissants de l’Amastendira de Ves balayèrent les flancs gauche et droit, faisant tomber un grand nombre d’envahisseurs ou semant la panique parmi eux !
Alors que l’Amastendira entrait dans un cycle de refroidissement forcé, Ves la renvoya dans son inventaire. Les hommes de la Capitaine Hoskie achevèrent aussitôt le reste des pirates à coups de tirs précis, avant qu’ils ne puissent s’en prendre à leurs prisonniers !
Malheureusement, l’un d’eux réussit à tirer une rafale à travers la paroi peu épaisse d’une des capsules, tandis qu’un autre lança une grenade sur une autre, qui en ressortit avec l’extérieur fortement endommagé !
« NON ! »
La Capitaine Hoskie jura et s’élança sans se soucier de sa sécurité. Pendant que ses hommes repoussaient la navette furtive en attente et achevaient les pirates qui s’accrochaient on ne savait comment à la vie, elle s’approcha des deux capsules endommagées. Ves et le seigneur Javier lui emboîtèrent le pas, une fois la voie dégagée.
Elle examina d’abord la capsule la plus gravement endommagée, criblée de trous. Son intérieur était exposé au vide, qui déformait rapidement l’apparence du cadavre qu’elle contenait. Elle poussa un soupir de soulagement. « C’est le capitaine du Remembrance. »
Elle eut beau manquer de compassion en montrant son soulagement, tout le monde se réjouit que le cadavre ne soit pas celui de Camden Tovar.
Elle vérifia ensuite l’autre capsule, qui contenait un autre prisonnier. La grenade à fragmentation qui avait atterri dessus avait non seulement cabossé la capsule, mais aussi percé sa coque à plusieurs endroits.
Cette fois, elle baissa les yeux avec inquiétude. « C’est le sénateur Tovar ! »
Dès qu’elle eut écarté le couvercle endommagé de la capsule, le vieil homme en sortit calmement. Il ne semblait pas blessé, malgré la grenade à fragmentation !
« N’ayez crainte, excellente capitaine. Mon générateur de bouclier m’a protégé. » Le sénateur s’exprimait calmement dans sa combinaison spatiale de haute qualité, intacte, puis il regarda autour de lui. « Je vous félicite, capitaine. »
« Merci, mais si nous avons réussi à vous sauver, c’est surtout grâce à M. Larkinson », reconnut honnêtement la Capitaine Hoskie.
Le puissant sénateur tourna alors son regard vers Ves, qui était en train d’ouvrir la capsule où se trouvait le professeur Ventag.