Chapitre 1 022
Ves prit appui sur sa table et glissa jusqu’au comptoir de bar cabossé derrière lequel s’étaient réfugiés les deux gardes d’élite des Électrocuteurs en spirale et le seigneur Javier.
« Ne tirez pas ! C’est moi ! » lança-t-il en flottant jusqu’à leur abri.
Dès qu’il apparut, le seigneur Javier le dévisagea, bouche bée. Ses gardes avaient probablement marqué un temps d’arrêt, eux aussi, bien que leurs lourds casques dissimulassent leur expression.
« C’est vous qui avez fait tout ça ? » demanda Javier d’une voix tremblante.
« Non, c’est une licorne qui s’en est chargée », répondit Ves avec désinvolture. « Vous allez bien ? »
« Je n’ai rien. »
« Tant mieux. »
« Dites, vous pourriez me prêter votre arme ? Je tire bien. »
« Il va falloir demander à la licorne, pas à moi. Je n’ai pas d’arme. »
Le seigneur Javier lança à Ves un regard sceptique. « Bien sûr. »
Ves n’avouerait jamais qu’il avait tiré avec les puissants lasers, même s’il était plus qu’évident qu’il en était le seul capable. L’avantage de cette panne totale, c’était que le système de surveillance omniprésent du Felicité du Souvenir avait cessé d’enregistrer tout ce qui se passait à bord.
Même si un rapport secret indiquait déjà qu’il possédait une arme laser puissante comme atout maître, moins il en disait, mieux c’était.
Il avait utilisé l’Amastendira si souvent qu’il ne craignait plus qu’on la découvre. Au pire, il pourrait toujours prétendre que maître Olson la lui avait offerte ou qu’il s’agissait d’une trouvaille extraordinaire faite aux confins.
Pour écarter les soupçons sur son arme, le mieux était que Ves continue d’avancer et laisse derrière lui ce qui venait de se passer. Le seigneur Javier lui avait enseigné cette leçon peu de temps auparavant, en lui expliquant comment gérer l’humiliation publique.
Autrement dit, il fallait n’avoir honte de rien et changer hardiment de sujet, sans laisser le temps aux curieux de revenir à la charge !
« Ces “pirates” n’en sont pas. Ce sont des infiltrés, des commandos, appelez-les comme vous voulez », déclara Ves. « Ils ont l’air de pirates et leur équipement correspond à leur rôle. Pourtant, leur entraînement et leurs tactiques sont beaucoup trop sophistiqués. »
L’un des gardes d’élite renifla. « Nous le savons. Nous avons déjà affronté ce genre de pirates déguisés. Ils ont bien dissimulé leurs véritables origines. Impossible de déterminer s’ils sont Lumineux ou Vesiens. »
« Ce sont peut-être même des mercenaires de l’espace noir venus des confins ou de la Faille Nyxienne », supposa Ves sans y accorder trop d’importance. « Quoi qu’il en soit, ces pirates sont venus ici pour une raison bien précise. Je crois qu’ils voulaient vous libérer, Javier. »
Les assaillants ne s’étaient pas acharnés à repousser les deux gardes. S’ils avaient vraiment voulu les tuer, ils auraient pu se montrer bien plus agressifs et déterminés. Pourtant, ils visaient avec beaucoup de précaution pour éviter de toucher l’otage sans défense.
Autre indice confirmant l’hypothèse de Ves : toutes les grenades qu’ils avaient lancées s’étaient révélées être des grenades incapacitantes ou électromagnétiques, et non des modèles plus meurtriers. Il avait examiné leurs fragments éparpillés sur le pont et en savait assez pour reconnaître qu’elles ne contenaient aucune charge létale.
Le noble vésien n’était pas stupide. Pas plus que les gardes.
La seule chose qu’ils ne parvenaient pas à déterminer, c’était si libérer le seigneur Javier constituait une priorité ou un objectif secondaire pour les assaillants.
« Nous devons rejoindre un endroit sûr », dit Ves. « Quels sont vos protocoles ? »
« Le département de la sécurité est tout près, répondit l’un des gardes. Nous pouvons nous y barricader. Il y a aussi une petite armurerie un peu plus loin, bien mieux protégée contre les intrus. »
« Dans ce genre de situation, nos ordres nous imposent de ramener le prisonnier au département de la sécurité », précisa l’autre garde.
Ves aurait préféré rejoindre l’armurerie pour s’équiper d’une bonne armure ou d’autre chose, mais il haussa les épaules. « Laissez-moi vous accompagner. »
Les deux gardes ne refusèrent pas. Même si Ves était un concepteur de méchas qui semblait totalement désarmé, ils n’avaient pas oublié les puissants tirs laser qui avaient anéanti les assaillants quelques minutes plus tôt.
Ce concepteur de méchas méritait ses décorations de combat !
Les rubans qui ornaient son uniforme de cérémonie prirent un tout autre sens aux yeux du seigneur Javier et de ses gardes. Ces derniers, en particulier, n’osaient plus faire peu de cas de la présence de Ves.
Avant de quitter la pièce, les deux gardes fouillèrent un casier d’urgence qui contenait divers outils, des trousses de secours et, surtout, des combinaisons de protection !
Ves et le seigneur Javier enfilèrent tous deux ces encombrantes combinaisons, qui, au grand regret du premier, étaient elles aussi d’un modèle basique. Leur surface synthétique semi-souple ne les protégeait pas beaucoup mieux des tirs ennemis qu’une fine combinaison spatiale.
Elles leur offraient tout de même une protection supplémentaire contre la chaleur, le feu, la corrosion, les radiations et les autres dangers environnementaux, ce qui leur serait au moins utile si le Felicité du Souvenir commençait à se disloquer ou quelque chose du genre.
Enfilée par-dessus son uniforme d’apparat et sa combinaison spatiale de base, cette combinaison de protection lui fit regretter son ancien équipement de la CFA. Avec, il aurait pu s’avancer vers les prétendus pirates et leur arracher leurs fusils balistiques des mains sans la moindre gêne !
Son armure Squalon XV-99 aurait repoussé toutes les balles et les grenades lancées dans sa direction sans subir la moindre égratignure !
Bien sûr, ce n’était qu’un rêve pour l’instant. Sa mission actuelle ne lui avait pas permis d’emporter son propre équipement ; il devait donc se contenter de cette combinaison de protection basique.
« En route pour le département de la sécurité. »
Ils se hâtèrent de sortir de la salle à manger, laissant derrière eux les restes calcinés et fumants des soi-disant pirates.
Cette fois, les gardes éteignirent les lumières de leurs combinaisons et activèrent les modes de vision alternatifs de leurs visières. Les combinaisons de protection de Ves et du seigneur Javier disposaient elles aussi d’une vision infrarouge et d’autres modes, mais Ves avait l’impression de regarder à travers un brouillard mince et parasité qui brouillait légèrement ce qu’il voyait.
« Argh. »
Ils progressèrent lentement et prudemment dans les couloirs. Les deux gardes tenaient leurs armes prêtes au cas où d’autres pirates surgiraient. Tous les capteurs intégrés à leurs armures de combat s’efforçaient également de détecter les menaces, visibles ou invisibles.
Une grande partie du vaisseau était plongée dans un silence absolu. L’absence de systèmes en état de marche et l’étrange disparition d’une bonne partie de l’équipage inquiétaient Ves.
« Où est passé tout le monde ? » se demanda Javier.
« Les gens sont soit à leurs postes, soit terrés à couvert », expliqua Ves. Il remarqua que le seigneur Javier ne semblait pas avoir beaucoup d’expérience des voyages spatiaux. « Pour l’instant, il faudrait être idiot pour courir dans les couloirs comme un poulet sans tête. »
« Tout de même, quelqu’un ne devrait-il pas venir réparer la panne de courant ? »
« Je suis sûr que des gens se dirigent vers la salle des machines pour comprendre ce qui se passe. Je n’en sais pas plus que vous. Il devrait au moins y avoir des sources d’alimentation de secours capables d’alimenter les différents secteurs du vaisseau, mais elles ne semblent pas s’être déclenchées, pour une raison ou une autre. »
Le seigneur Javier grimaça sous sa combinaison de protection. « Le sénateur Tovar aurait dû inspecter son propre vaisseau plus soigneusement avant de partir. »
Il était difficile d’expliquer tous les dysfonctionnements auxquels ils avaient assisté jusque-là. Comment le Felicité du Souvenir pouvait-il être aussi vulnérable au sabotage et aux attaques ? Tout l’argent que les Tovar avaient investi dans sa construction semblait n’avoir servi à rien, puisque leurs assaillants avaient contourné presque toutes ses défenses.
Heureusement, ils ne rencontrèrent aucun assaillant en chemin vers le département de la sécurité.
Le problème, c’était que le département de la sécurité n’existait plus.
Au-delà des portes anti-souffle défoncées, Ves et les autres ne trouvèrent que des cadavres, des armures brisées, des marques d’impact, des débris de machines et bien d’autres choses encore, dont une bonne partie flottait dans les airs faute de gravité.
Pendant un instant, les gardes d’élite s’immobilisèrent, incapables de comprendre le spectacle déroutant qui s’offrait à eux. Le département de la sécurité aurait dû tenir bon !
Ves baissa les yeux vers les cendres et les débris, puis désigna du doigt les traces de pas erratiques. « Je crois que les assaillants sont déjà partis. »
« Que s’est-il passé ici ? Comment ce compartiment a-t-il pu tomber si vite ? » demanda le seigneur Javier, exprimant les inquiétudes de tous.
« Je crois… que le département de la sécurité a été attaqué de l’intérieur comme de l’extérieur ! Regardez comment les débris sont éparpillés et les marques laissées par les explosions. Je pense que certaines machines du département avaient été piégées avec des charges explosives ! Dès le début de l’attaque contre le vaisseau, elles ont explosé simultanément, tuant tous les agents de sécurité et les membres d’équipage à proximité ! »
Les portes anti-souffle avaient elles aussi cédé, pour une raison ou une autre, sous l’effet de charges à plasma, comme le montrait tout le métal fondu qui les entourait.
En examinant les dégâts, Ves découvrit de plus en plus de signes d’un sabotage préalable. Comment le département de la sécurité avait-il pu ne pas détecter les dangereuses charges dissimulées au cœur même de son bastion, à bord du Souvenir ?
Ou bien ses agents étaient d’une incompétence phénoménale, ou bien tous leurs appareils de détection, censés repérer ce genre de menace, avaient des angles morts face à ces charges explosives !
Quoi qu’il en soit, les conséquences étaient terrifiantes !
« D’abord, les explosions ont ravagé la moitié de l’intérieur de ce compartiment. Peu après, des ennemis ont forcé le passage des portes anti-souffle et ont balayé les agents de sécurité qui avaient survécu. »
Les deux gardes gardèrent le silence un long moment. Ves supposa qu’ils délibéraient entre eux par le biais d’un canal de communication privé, en liaison directe.
« Cette attaque était préméditée », déclara Ves après quelques minutes passées à étudier les décombres. « Peut-être que des mois, voire des semaines avant le départ de la Délégation de paix Tovar, les ennemis du sénateur Tovar avaient déjà saboté le Felicité du Souvenir pendant ses préparatifs. »
« Pourquoi ne pas avoir placé une bombe énorme dans le vaisseau pour le faire sauter d’un coup ? » se demanda le seigneur Javier.
« Peut-être que nos adversaires ne sont pas sûrs de pouvoir dissimuler leur sabotage s’ils introduisent quelque chose d’énorme ou s’ils s’en prennent à un élément essentiel inspecté toutes les quelques heures. Peut-être que leur véritable objectif n’est pas de nous tuer tous, mais de faire des prisonniers. »
Ils avaient bien détourné quelques hommes pour récupérer le seigneur Javier, après avoir repéré sa présence dans la salle à manger. Pourtant, le fait d’envoyer une seule escouade de pirates mal équipés n’impressionnait guère Ves. La capture du noble vésien n’était probablement pas le principal objectif de cette attaque.
Il réfléchit un instant et tenta de deviner qui pouvait avoir assez d’importance pour que les assaillants prennent la peine d’aborder le Souvenir.
Bien que la délégation de paix comptât de nombreuses personnalités importantes, valant des milliards de crédits grâce à leur identité et à leurs compétences, une seule se détachait du lot.
Les yeux écarquillés, il avança une hypothèse audacieuse. « Je crois que les assaillants en ont après le sénateur Tovar ! C’est de loin la personne la plus précieuse à bord ! »
La valeur de cet illustre homme d’État était inestimable. Si quelqu’un de peu scrupuleux enlevait le fils de l’un des grands fondateurs de la République Lumineuse, il pourrait vendre le sénateur au Royaume de Vesia en échange de centaines de milliards de souverains nova !
Et cette somme sous-estimait largement la véritable valeur du sénateur Tovar !
À la tête de la puissante Famille Tovar, membre en exercice du Sénat de la République Lumineuse et ancien président de la République qui avait dirigé l’État pendant plusieurs années, bien longtemps auparavant, Tovar possédait un immense savoir sur la République Lumineuse. Le laisser tomber entre les mains des Vesiens serait une catastrophe d’une ampleur inimaginable !
Peut-être même que cela suffirait à faire pencher la balance de la guerre !
Ves jura. Quelles que fussent les origines et les motivations de leurs assaillants, il savait qu’ils avaient tous le devoir d’empêcher le sénateur Tovar de tomber entre leurs mains !
Au besoin, ils devraient au moins s’assurer que le sénateur meure et que son cerveau soit complètement détruit au cas où il tomberait aux mains de l’ennemi !
Naturellement, personne n’alla jusqu’à formuler une telle éventualité. Même au nom de l’intérêt de la République Lumineuse, presque personne n’oserait passer à un acte aussi extrême. Ils pouvaient dire adieu à la République Lumineuse s’ils avaient un jour le sang d’un Tovar sur les mains !