Chapitre 1 021
Peu après que les ténèbres furent tombées, leurs combinaisons spatiales de sous-couche les enveloppèrent automatiquement d’un mince tissu destiné à les protéger en cas de décompression explosive. Elles disposaient même d’une petite réserve d’oxygène d’urgence, mais celle-ci ne durerait pas longtemps.
Ves sentit qu’il se trouvait dans une situation très précaire !
Les gardes qui escortaient le seigneur Javier cessèrent de rester postés sur les côtés et s’approchèrent de leur protégé. Leurs lourdes armures de combat éclairaient les alentours, désormais plongés dans le noir et le silence.
« Vous venez avec nous, Javier. »
Le noble adressa à Ves un haussement d’épaules désolé. « J’imagine que mes baby-sitters ne nous laisseront pas rester ensemble. Reste prudent, Ves. Tu es quelqu’un de bien, pour un Lumineux. »
Les quatre gardes encerclèrent le noble vésien et l’emmenèrent ailleurs, laissant Ves seul dans la salle à manger. Les bottes magnétiques intégrées à leurs armures de combat les maintenaient plaqués au pont malgré l’absence de gravité.
Mais ils n’avaient pas encore atteint l’écoutille de sortie qu’une rafale de projectiles balistiques s’abattit sur la tête des deux gardes de tête !
Les impacts assourdissants et le déluge de tirs ricochèrent une seconde sur leurs casques, avant de les transpercer et de tuer les deux gardes !
« Ennemis ! »
Les deux gardes restants entraînèrent Javier à l’écart de l’écoutille ouverte, afin de le soustraire à la ligne de tir de ceux qui se trouvaient dans le couloir.
Dès que les tirs commencèrent, Ves jura et s’agrippa à la table. Sans gravité artificielle, il devait surveiller ses mouvements : s’il prenait appui sur le pont, il risquait de se lancer dans une incontrôlable culbute en plein air !
En apesanteur, les lois du mouvement de Newton régnaient en maîtresses !
En tant que concepteur de méchas versé dans la mécanique, Ves savait qu’il ne devait surtout pas agir comme si la gravité exerçait encore sur lui une force dirigée vers le bas ! Dans ces conditions, même marcher était impossible !
« Foutu combinaison spatiale bas de gamme ! Pourquoi elle n’a pas de modules antigravité ou de bottes magnétiques ?! »
Ves trouvait ironique que les Tovars aient dépensé sans compter pour tant de luxes et de matériaux haut de gamme lors de la commande du Felicité du Souvenir, tout en négligeant complètement la nécessité d’investir dans de meilleures combinaisons spatiales !
« Même si les combinaisons spatiales sont moins prestigieuses que les lustres raffinés et les tables robustes, ils auraient au moins pu s’intéresser un peu à leur qualité ! »
Il avait l’impression qu’un membre de la Famille Tovar, voire le sénateur Tovar en personne, avait choisi les caractéristiques du Souvenir dans un catalogue interactif.
Cette manière de déterminer les attributs d’un nouveau vaisseau était très répandue dans les chantiers navals commerciaux. Mais, parmi les millions de décisions qu’un client pouvait prendre, celui-ci n’en spécifiait généralement que quelques centaines avant d’en avoir assez !
Pour une raison ou une autre, les combinaisons spatiales de sous-couche standard fournies à chaque passager et membre d’équipage étaient de la camelote basique, du même genre que celles qu’on trouvait sur n’importe quel cargo bon marché.
« Le sénateur Tovar et ses semblables doivent sûrement porter leurs propres tenues hermétiques », supposa Ves. Cela expliquerait la différence. « Il faut que je trouve une meilleure combinaison avant que tout l’air soit aspiré ! »
Pendant ce temps, les deux gardes restants s’étaient blottis derrière un comptoir, qui encaissait les puissantes balles balistiques comme s’il était fait d’un blindage de mécha !
« Au moins, les protections de ce vaisseau sont solides ! »
Il remarqua vite un grave problème auquel les gardes étaient confrontés en tentant de résister aux assaillants inconnus. La salle à manger avait été aménagée dans un espace immense, conçu pour impressionner les invités. Ves reconnaissait que l’objectif était atteint, mais au détriment des défenses !
L’autre explication, c’était que la salle à manger disposait en réalité de redoutables systèmes de défense, mais que la coupure de courant les empêchait de se déployer !
« Quelle conception ridiculement prétentieuse ! » jura-t-il.
En fait, le Felicité du Souvenir n’aurait pas dû perdre le courant si soudainement et si complètement. Même si des pirates avaient débarqué juste à côté, il leur aurait fallu déployer beaucoup d’efforts pour désactiver toutes les sources d’alimentation de secours et réserves réparties dans le vaisseau.
À tout le moins, les générateurs de secours auraient déjà dû se mettre en marche, rétablissant la circulation de l’air et la gravité, si indispensables à ce vaisseau impuissant !
L’attaque soudaine, ainsi que la rapidité et l’ampleur de la panne qui frappait le Souvenir, firent naître chez Ves un terrible soupçon.
Le Felicité du Souvenir n’avait pu perdre le courant si soudainement et si complètement que si l’ennemi l’avait saboté dès le départ !
« Qui diable est en mesure de saboter un vaisseau de la Famille Tovar ?! »
Une possibilité inquiétante s’imposa à Ves. Et si… un autre membre de la Famille Tovar était impliqué ? Quelqu’un qui désapprouvait les intentions pacifiques de Camden Tovar ?
« Est-ce de ça que Javier parlait quand il disait que beaucoup de gens s’opposeraient à l’arrêt de la guerre ? »
Si cette attaque impliquait une personne puissante au sein même de la famille du sénateur Tovar, alors la menace qui pesait sur la Délégation de paix Tovar était absolument terrible ! Quelles informations la taupe avait-elle transmises, et quels tours avait-elle joués pour rendre le Felicité du Souvenir impuissant ?
« C’est affreux ! »
Une autre question se posait : comment le Souvenir avait-il pu être abordé si vite et sans avertissement ? Des navettes furtives avaient-elles pu se glisser jusqu’au vaisseau dès que la flotte avait émergé dans ce système stellaire ? C’était la seule explication qui concordait avec le moment des différentes attaques et des revers subis.
Ves conclut que, quels que soient leurs adversaires, ils avaient minutieusement préparé leur assaut. Ce qu’il venait de voir n’était peut-être que la partie émergée de l’iceberg.
Pour l’instant, la fusillade près de l’écoutille de la salle à manger prenait rapidement de l’ampleur. Des silhouettes inconnues, vêtues d’armures de pirates barbares, affluaient dans la salle avec une précision militaire et se déployaient autour du comptoir derrière lequel s’abritaient le seigneur Javier et ses deux gardes.
Elles lancèrent diverses grenades par-dessus le comptoir, mais un système d’interception laser fixé aux épaules des gardes les désintégra en plein vol, avant qu’elles ne puissent s’approcher.
Leur excellent équipement permettait aux gardes de repousser les assaillants, mais leur situation devenait de plus en plus périlleuse !
Plus d’une douzaine d’assaillants pénétrèrent dans la pièce et se servirent des tables pour se protéger des lourds fusils laser des gardes !
Quelques intrus remarquèrent Ves, au fond de la salle. Deux d’entre eux détournèrent leur attention des gardes et tirèrent sur lui avec leurs fusils balistiques, le prenant pour un simple passant !
« Hé ! Je suis désarmé ! Je ne vous veux aucun mal ! » cria Ves en basculant par-dessus la lourde table à manger.
L’absence de gravité facilitait grandement la manœuvre, mais la force qu’il exerça sans le vouloir le fit aussi décoller du pont ! Il se débattit un instant avec la table, s’y agrippa et profita de sa masse pour se stabiliser quelque peu.
Les balles continuaient de frapper la surface de la table. Ves pouvait presque sentir et entendre celle-ci résister héroïquement aux tirs sans subir de dégâts importants. La décision extravagante de fabriquer les tables en alliage compressé avait au moins porté ses fruits !
La troisième loi du mouvement de Newton s’appliquait toujours : l’énergie cinétique transmise par les impacts physiques repoussa légèrement Ves et la table vers la cloison.
Malgré tout, cette lourde table ne le protégeait que dans une seule direction. Sa vaste surface plane lui offrait une bonne couverture de face, mais ni le dessus, ni les côtés, ni l’arrière ne le protégeaient, à moins qu’il ne réoriente la table !
Cette tactique aurait pu fonctionner contre un seul assaillant, mais les deux pirates qui l’attaquaient se séparèrent et commencèrent à le prendre en tenaille par la gauche et par la droite !
Ves serait alors en danger imminent : même s’il orientait la surface de la table renversée vers l’un des assaillants, l’autre pourrait facilement lui tirer dans le dos !
« Ah, bon sang, qu’est-ce que j’attends ?! »
Il renonça à espérer l’arrivée des secours. Pas la moindre trace de renforts ne s’était manifestée, et les dix autres assaillants avaient presque fini d’encercler les deux gardes qui maintenaient le seigneur Javier plaqué au pont.
Puisque personne ne venait l’aider, Ves décida de prendre les choses en main.
Il tendit sa main gantée par sa combinaison spatiale, et une arme resplendissante y apparut. Sa fidèle Amastendira sortit de l’Inventaire invisible et intangible que le Système lui avait, d’une manière ou d’une autre, attaché, et prit forme dans la réalité.
Cette arme lui avait sauvé la vie à maintes reprises ; Ves avait toujours admiré cette pièce d’artisanat resplendissante. Même durant ses péripéties à bord du Starlight Megalodon, l’Amastendira s’était montrée à la hauteur des nombreuses armes merveilleuses, quoique obsolètes, de la puissante Alliance de la Flotte Commune !
Pourtant, plus il se servait de l’Amastendira, plus il regrettait ce que Melkor avait un jour qualifié de réplique.
Elle ne possédait même pas toutes les fonctionnalités du pistolet laser d’origine, un chef-d’œuvre d’artisanat qui avait disparu à un moment donné.
Ves ne se souciait guère des fonctionnalités : le fonctionnement de base de l’Amastendira était déjà assez puissant. Mais un facteur particulier lui importait.
Une copie matérialisée ne possédait aucune spiritualité. Le Système avait fabriqué sa réplique de cette arme légendaire en l’assemblant atome par atome, molécule par molécule, pour la rendre presque identique à l’originale.
Mais une copie restait une copie. Cette superbe arme personnalisée, conçue et fabriquée à la main par Pierre Femento, célèbre armurier rubarthan du centre de la galaxie, ne contenait aucune des émotions que son créateur lui avait insufflées.
Elle ne possédait même pas la forme la plus rudimentaire de Facteur X que Ves avait décelée chez de nombreux méchas personnalisés conçus par d’autres concepteurs.
Aussi admiratif qu’il fût de son atout majeur, cela ne changeait rien au fait qu’il s’agissait d’une arme dépourvue de vie et incapable d’en porter. Peu importait le nombre de fois où Ves s’en servirait, l’Amastendira ne pourrait jamais recevoir les effets de sa puissante spiritualité.
Plus d’une fois, Ves avait envisagé de démonter l’Amastendira et de réutiliser une grande partie de ses composants exceptionnels pour fabriquer son propre pistolet laser.
Seules deux raisons l’avaient retenu de se lancer dans un projet aussi audacieux.
Premièrement, il ne possédait ni le savoir ni l’expertise nécessaires pour manipuler bon nombre des composants avancés de l’Amastendira. Du dissipateur thermique dimensionnel à son système de projection d’énergie ultraperfectionné, il lui manquait tout simplement les compétences requises pour les utiliser correctement.
Deuxièmement, il ne pouvait pas garantir qu’après ses modifications, l’arme conserverait la remarquable capacité de l’Amastendira à se dématérialiser dans son Inventaire. Il n’avait aucune idée du fonctionnement de celui-ci, ni de la façon dont il pouvait se trouver en lui alors qu’il était séparé du Système.
Ves chassa vite ses regrets sur le potentiel inexploité de sa réplique de l’arme originale. Tout ce qu’il aurait donné pour posséder le véritable exemplaire ! L’Amastendira dans sa main lui rappelait discrètement que même le Système avait ses limites.
« Bon, débarrassons-nous de ces déchets. »
Ves n’était pas sûr de réussir à toucher l’un des deux pirates qui le prenaient en tenaille s’il sortait de sa cachette. En fait, il n’osait même pas sortir la tête et le bras pour viser ! Le temps qu’il aligne sa cible, les pirates auraient criblé de balles le fragile casque de sa combinaison spatiale !
Il opta donc pour la solution la plus rapide, quoique peu économe. Il régla à la hâte l’Amastendira sur un mode de tir dispersé à grand angle, puis plaça la puissance au-dessus de la moyenne.
Ensuite, il fit passer le long canon de l’Amastendira par-dessus le bord de la table renversée et le pointa vaguement vers le pirate qui le prenait par la gauche.
À peine eut-il appuyé sur la détente que toute la salle à manger s’illumina d’un rouge éclatant !
Les filtres de la visière de sa combinaison spatiale tardèrent à s’adapter à l’éclair. Il lui fallut une seconde environ pour retrouver la vue.
Quand Ves risqua un coup d’œil à gauche, il vit que l’assaillant de ce côté avait été réduit à l’état de masse carbonisée !
Il semblait que ces « pirates » avaient au moins pris soin de s’équiper comme tels, car leurs armures de combat lourdement décorées ne leur offraient aucune protection contre une puissance de feu sérieuse.
Ves tira de nouveau avec son Amastendira en direction du partenaire du pirate mort, qui semblait avoir des doutes.
Il ajusta ensuite rapidement les réglages de l’Amastendira et tira sur les dix autres pirates. Un puissant rayon de découpe continu les trancha en deux à la taille !
Une fois les éclairs, la chaleur et l’énergie dissipés, la salle à manger tout entière retomba brusquement dans le silence et l’obscurité.