Chapitre 1 020
En tant que vaisseau civil, le Felicité du Souvenir n’avait pas été conçu pour prendre part à une bataille. Les Tovars avaient certes veillé à renforcer ses défenses et à y ajouter quelques surprises dissimulées, mais Ves savait qu’il ne possédait aucune puissance offensive face à une force hostile de méchas spatiaux.
Les Électrocuteurs en spirale, une unité d’élite, seraient chargés de défendre le Souvenir ainsi que les autres vaisseaux du convoi déguisé. Ils mèneraient également la bataille à bord de l’un de leurs porte-vaisseaux légers estampillés Special Security Limited.
Malgré tout, Ves n’était pas ravi d’être exclu des combats. Comment aurait-il pu être rassuré alors que sa liaison de communication et tous les terminaux du vaisseau étaient complètement verrouillés à cause de l’urgence ? Ce n’était pas comme s’il pouvait regarder par un hublot et suivre le déroulement de la bataille : les distances en jeu étaient bien trop grandes pour qu’on puisse voir quoi que ce soit à l’œil nu !
« Il faut que j’arrive sur la passerelle, d’une manière ou d’une autre. »
Il prit sa décision.
Le seigneur Javier serait sans aucun doute maintenu dans sa cabine, mais Ves ne subissait pas les mêmes restrictions. Peut-être les agents de sécurité pensaient-ils qu’il aurait le bon sens de regagner sa cabine de son plein gré.
Mais cela ne suffisait pas à Ves.
Aussi, tandis que les alarmes continuaient de retentir dans tout le Souvenir, ignora-t-il l’avertissement reçu sur son communicateur lui ordonnant de retourner dans sa cabine et fonça-t-il vers la passerelle, sur les ponts supérieurs.
Il croisa une foule d’officiers de bord alertes mais calmes, qui sécurisaient le vaisseau ou rejoignaient leurs postes en prévision d’un combat.
Le fait que le Souvenir soit immédiatement passé en alerte rouge plutôt qu’en alerte jaune inquiétait quelque peu Ves.
En temps normal, la détection d’une force hostile dans le système stellaire entraînait toujours le déclenchement d’une alerte jaune. Cela signifiait pour l’équipage qu’une bataille pouvait éclater à tout moment, mais qu’il était fort probable que l’ennemi mette quelques heures, voire quelques jours, avant d’arriver à portée de combat.
Une alerte rouge, en revanche, signifiait que les forces ennemies étaient très proches, voire déjà à portée et en mesure d’engager le combat !
« Ce n’est pas une coïncidence », conclut Ves.
Cela impliquait que la mission, l’itinéraire, le calendrier de la Délégation de paix Tovar — ou toute autre information la concernant — avait fuité ! Quelqu’un avait dirigé une importante force pirate vers eux afin qu’elle arrive juste après la flotte du sénateur Tovar dans ce paisible système stellaire, au moment où celle-ci commençait à recharger ses moteurs supraluminiques !
Ves ne s’attarda pas à spéculer sur l’identité de la personne qui avait divulgué des données de navigation aussi précises, permettant aux pirates de prendre la flotte au dépourvu. « Le sénateur Tovar et les Électrocuteurs en spirale trouveront bien leurs têtes pensantes pour s’en occuper. »
Il voulait simplement pouvoir observer la bataille et se tenir prêt au cas où quelque chose tournerait mal. S’il y avait bien une chose que sa longue expérience au sein des Vandales lui avait apprise, c’était que tout pouvait déraper !
Même la réputation des Électrocuteurs en spirale au combat ne le rassurait pas quant à sa sécurité, surtout qu’aucune de leurs cinq compagnies de méchas ne pilotait ses appareils militaires. Pour rendre leur couverture crédible, ils étaient contraints d’utiliser de véritables méchas commerciaux, dont la plupart appartenaient aux gammes économiques et intermédiaires !
« Bon sang. Des méchas pareils ne peuvent pas répondre aux exigences de pilotes de méchas militaires d’élite ! »
Tout dépendait en partie de l’ampleur des modifications apportées aux méchas commerciaux par les concepteurs du régiment. Malgré tout, les appareils commerciaux d’une certaine gamme ne pouvaient supporter qu’un nombre limité de modifications.
Lorsque Ves arriva enfin devant les portes blindées menant à la passerelle, une escouade de soldats en exosquelettes, chargée de garder un poste de contrôle, l’arrêta sans ménagement.
Un lieutenant de la sécurité s’avança vers Ves au pas lourd, dans son armure exosquelettique. « Vous n’êtes pas censé être ici, monsieur Larkinson. Même si vous êtes attaché au Corps des Méchas, vous n’êtes qu’un passager à bord de ce vaisseau. Retournez dans votre cabine, ou j’ordonnerai à mes hommes de vous y conduire. »
« Pourriez-vous demander au sénateur Tovar ou au lieutenant-colonel Xelven s’ils ont besoin de mes services ? proposa Ves. J’ai une expérience pertinente du combat ! J’ai assisté à d’innombrables batailles contre les bandes de pirates les plus féroces de la frontière ! Je peux apporter des éclairages que personne d’autre ne saurait fournir ! »
Le lieutenant ricana. « Le professeur Corus Ventag s’est déjà porté volontaire pour mettre ses services au profit de la défense de notre flotte. Nous disposons de toute l’expertise en conception de méchas dont nous avons besoin, et les Électrocuteurs en spirale sont tout à fait capables de mettre en déroute une bande de pirates. »
Les agents de sécurité affectés au Souvenir étaient tous issus des Électrocuteurs en spirale et avaient donc une foi absolue dans les capacités de leurs pilotes de méchas. Même si Ves reconnaissait qu’ils méritaient leur réputation, il trouvait tout de même bien imprudent de leur part de balayer ainsi la menace des pirates !
Certains d’entre eux étaient bien plus retors au combat que leur apparence rudimentaire ne le laissait croire ! Aucune force pirate ordinaire n’aurait été assez stupide pour attaquer une flotte protégée par cinq compagnies de méchas spatiaux !
D’ordinaire, Ves aurait pris un ton cajoleur et tenté de supplier le lieutenant de lui laisser une chance. Toutefois, il doutait qu’une telle approche puisse ébranler la conviction de cet officier obstiné des Électrocuteurs.
Pour l’instant, Ves ne devait pas chercher à amadouer le lieutenant, mais à lui prouver qu’il était quelqu’un de sérieux !
Il se redressa et prit un air plus autoritaire. « Le professeur Ventag est un Concepteur de méchas senior respecté, mais, à ma connaissance, il n’a participé à aucune opération de combat depuis des décennies. Aucun concepteur de méchas n’est omniscient. Je ne demande pas à entrer sur la passerelle.
Je dis simplement que le sénateur Tovar et les officiers qui s’y trouvent pourraient tirer profit des observations d’un homme ayant un autre point de vue. »
« Mes ordres m’interdisent de laisser entrer du personnel non autorisé. La liste des invités admis sur la passerelle est très courte, et votre nom n’y figure certainement pas, monsieur Larkinson. Qu’on vous appelle Mangeur de Ténèbres ou non, votre place n’est pas sur la passerelle pendant une bataille. »
Quels que soient les arguments de Ves, le lieutenant restait aussi inflexible qu’un rocher face à la marée. Chargé d’une mission cruciale — défendre la passerelle contre toute menace connue ou inconnue qui s’approcherait des portes blindées —, l’officier de sécurité s’accrochait à ses ordres comme une bernique à la coque d’un navire.
Ves comprit que les Électrocuteurs en spirale avaient une attitude bien plus rigide et traditionnelle à l’égard des ordres. Cela correspondait aux normes générales du Corps des Méchas.
À l’époque où il servait chez les Vandales, Ves aurait pu les manipuler ou user de son prestige pour les contraindre à obtempérer. Au fil des ans, les Vandales s’étaient non seulement habitués à sa présence, mais il leur avait aussi prouvé maintes fois ses compétences.
Hélas, il n’avait pas cette influence auprès des Électrocuteurs en spirale. Ses nombreuses récompenses auraient peut-être impressionné n’importe quel autre militaire, mais les Électrocuteurs étaient l’une des meilleures unités combattantes du Corps des Méchas. Ce régiment d’élite avait une longue et glorieuse histoire, et la médaille de Mangeur de Ténèbres ne représentait même pas grand-chose à leurs yeux !
Ils avaient remporté tant de batailles que, comparées à leur expérience, celles qu’avait vécues Ves à la frontière ressemblaient à de simples trajets quotidiens pour se rendre au travail !
La fierté du lieutenant et de ses subordonnés montrait clairement que les Électrocuteurs en spirale méprisaient Ves. Et ils n’étaient pas tout à fait injustifiés à adopter une telle attitude. Quelle aide Ves pouvait-il vraiment leur apporter que le colonel Xelven et le professeur Ventag n’aient pas déjà couverte grâce à leur expertise respective ?
Après cinq minutes de discussion, le lieutenant de la sécurité finit par se lasser de cette distraction et s’apprêtait à faire signe à quelques agents d’escorter Ves jusqu’à sa cabine.
Ves s’éloigna rapidement du couloir menant à la passerelle, avant que quelques gros bras ne le ramènent de force. « D’accord, j’ai compris. Je vais rentrer tout seul, pas besoin de faire quitter leur poste à vos hommes ! »
En quittant les ponts supérieurs, Ves jura tout bas. Même s’il soupçonnait que la bataille avait déjà commencé, il n’avait aucune idée de la menace que devaient affronter le Felicité du Souvenir et ses escorteurs des Électrocuteurs en spirale.
Il pouvait s’agir d’une petite force pirate, convaincue à tort d’avoir une chance contre la flotte Tovar. Ou bien d’une vaste armada pirate disposant d’assez de méchas pour être cinq fois plus nombreuse que les Électrocuteurs en spirale !
Mais sans accès à la carte tactique locale ni aux autres systèmes des vaisseaux susceptibles de le renseigner sur la bataille imminente dans l’espace, Ves avait de nouveau l’impression d’être plongé dans l’inconnu.
Sur un pressentiment, il décida de se rendre dans un salon plutôt que dans une cabine. Sans surprise, il y trouva le seigneur Javier qui avalait tranquillement un verre de bière.
« Pourquoi ne suis-je pas surpris de te trouver ici ? »
« Vous autres, les Brighters, n’alliez tout de même pas me mettre aux commandes d’un mécha pour aider à défendre le vaisseau ? » Le seigneur Javier esquissa un sourire et désigna le siège vide à côté de lui. « Viens t’asseoir. Un peu de compagnie ne me ferait pas de mal. »
Ves s’assit, mais ne commanda rien d’autre qu’un thé. La dernière chose qu’il voulait, c’était s’enivrer pendant une bataille. « Alors. Nous voilà. »
« Nous voilà. » Javier hocha la tête. « Ça met les nerfs à rude épreuve, hein ? Je ressentais ça tout le temps, quand j’étais enfermé à bord du Bouclier d’Hispania tandis que vous, les Vandales, cherchiez la bagarre avec tous ceux que vous croisiez dans l’espace. »
« Nous n’avons pas livré tant de batailles spatiales que ça », gloussa Ves.
« Eh bien, le vaisseau est passé en alerte rouge assez souvent pour que je m’habitue à ne rien savoir pendant qu’une bataille fait rage à l’extérieur. Tu finiras par t’y habituer, après quelques fois. »
« Malgré tout, c’est une drôle de sensation, tu sais ? Avant, je faisais partie des gens qui prenaient les décisions. J’étais de loin le meilleur concepteur de méchas parmi tous ceux qui accompagnaient les Vandales flagrants pour cette mission. J’étais leur concepteur en chef ! Maintenant, le sénateur Tovar, ou n’importe qui d’autre sur la passerelle, peut s’appuyer sur les connaissances d’un Concepteur de méchas senior.
À côté, un petit poisson comme moi ne vaut rien. »
Le seigneur Javier regarda Ves d’un œil critique, malgré son état d’ébriété. « Tu es un peu maniaque du contrôle, non ? Tu aimes tout maîtriser. Tu détestes ne pas pouvoir prendre tes propres décisions, et tu détestes encore plus qu’on te tienne complètement à l’écart. »
Ves prit un instant pour réfléchir à lui-même. « Tu as probablement raison. Je crois que c’est parce que j’ai vécu trop de problèmes qui se sont produits complètement hors de mon contrôle. J’ai toujours été forcé de passer d’un vaisseau en perdition à un autre. Même si c’est un peu ma faute, puisque j’ai accepté l’invitation du sénateur Tovar à rejoindre sa délégation de paix, ça n’en reste pas moins terriblement frustrant. »
« À ton avis, pourquoi les gens sont-ils si avides de pouvoir ? Petite révélation, Ves : presque tous les humains sont esclaves de leur situation. Certains n’ont aucune ambition et se contentent de leur sort. D’autres sont comme toi et veulent prendre leur vie en main. Seulement, le plus difficile, quand on veut prendre le contrôle, c’est qu’on n’y arrivera jamais si on reste assis à ne rien faire et qu’on se laisse porter par le courant.
Prendre le contrôle, c’est prendre les choses en main. Et pour prendre les choses en main, il faut s’imposer. »
« J’ai essayé avec les gardes qui bloquaient l’accès à la passerelle. Ils n’ont pas dérogé à leurs ordres. »
« Voilà la République Lumineuse. » Le seigneur Javier balaya la remarque d’un geste. « Dans la Légion de Méchas, n’importe quel noble aurait pu franchir cet obstacle. »
Ves haussa les épaules. « C’est sans doute mieux ainsi. Maintenant que j’y pense, ce serait plutôt déplacé de ma part d’essayer de forcer l’accès à la passerelle du Souvenir. Je suis sûr que les Électrocuteurs en spirale et les professionnels employés par le sénateur Tovar maîtrisent parfaitement la situation. »
Soudain, le Felicité du Souvenir fut privé d’énergie. Tout le vaisseau fut plongé dans le noir et le silence : les lumières, le système de filtration de l’air, les régulateurs de température et tout le reste s’arrêtèrent brutalement !
Même la gravité artificielle cessa de fonctionner, et la chope vide de bière du seigneur Javier lui échappa des mains pour flotter dans l’obscurité !
« Qu’est-ce que tu disais ? »