Chapitre 1 017
Après sa longue conversation avec le seigneur Javier, Ves peina à comprendre les implications de ce qu’il avait entendu. Si discuter avec le noble vesien lui avait ouvert l’esprit à la perspective d’un futur dirigeant vesien, cela l’avait aussi plongé dans la confusion.
Certains propos du seigneur Javier étaient tout bonnement absurdes ! Le problème, pourtant, c’était que Ves avait bien du mal à lui opposer des arguments solides !
Peu après son retour dans sa cabine, le secrétaire Lowe frappa à l’écoutille. Dès qu’il entra, il annonça clairement le motif de sa visite.
« Nous savons que vous avez rencontré le seigneur Javier de la Maison Eneqqin. »
« Il est censé pouvoir se promener librement sur le vaisseau ? »
« Nous ne le perdons jamais de vue et nous avons chargé des gardes de le suivre partout où il va. »
« Alors, qu’est-ce qui vous amène ? »
« Je suis venu pour deux raisons, monsieur Larkinson. D’abord, le sénateur Tovar sait que vous avez longuement discuté avec le seigneur Javier. Pour la durée du voyage, il souhaite que vous restiez en contact avec ce noble. Il serait préférable que vous deveniez amis. »
« Quoi ? Devenir ami avec un noble vesien ? Vous savez à quel point il est pompeux ? » Ves fronça les sourcils.
« C’est justement parce qu’il est noble vesien que vous avez tout intérêt à essayer de vous lier d’amitié avec lui. N’oubliez pas le but de ce voyage. Nous sommes en route pour discuter de la possibilité de mettre un terme prématuré à la guerre. Pour accomplir une tâche aussi difficile, nous devons charmer nos homologues vesiens et nous en faire des amis. Considérez votre amitié avec le seigneur Javier comme un entraînement.
Du moment que vous supportez sa présence et que vous trouvez un point commun, vous vous en sortirez mieux lorsque les véritables négociations de paix commenceront. »
Les paroles du secrétaire faisaient mouche. Ves en comprenait la logique. S’il parvenait à sympathiser avec quelqu’un d’aussi odieux que le seigneur Javier, il pourrait sans doute aussi frayer avec les gens de son espèce lors des négociations de paix.
Malgré tout, la seule idée de resserrer ses liens avec le seigneur Javier lui inspirait un dégoût viscéral. En tant que Lumineux, il ne se sentait pas compatible avec un rejeton de la noblesse aussi ouvertement vesien que celui-là !
Le secrétaire Lowe remarqua que Ves avait du mal à accepter cette mission. « Cela vous tracasse, n’est-ce pas, monsieur Larkinson ? Les paroles ne sont que des paroles. Quoi que dise le seigneur Javier, vous devez rester fidèle à votre héritage lumineux. »
« C’est facile à dire, mais comment suis-je censé m’y prendre ? J’ai l’impression que je vais devenir fou si je continue d’écouter les inepties que débite régulièrement le seigneur Javier. »
« C’est l’autre raison de ma visite. Puis-je m’asseoir ? »
« Je vous en prie. »
Ves s’assit près du terminal de bureau, tandis que le secrétaire Lowe prit place sur le lit.
Une fois installé confortablement, l’attaché diplomatique se mit à expliquer : « Les sujets abordés par le seigneur Javier trouvent tous leur origine dans la pensée rubarthaise. Le Nouvel Empire de Rubarth exerce toujours une influence considérable sur le Secteur stellaire de Komodo, bien qu’il en soit séparé par des dizaines de milliers d’années-lumière.
Si vous connaissez l’histoire, vous savez que la République Lumineuse et le Royaume de Vesia sont tous deux des rejetons de ce super-État impérialiste de premier ordre. Quelle est donc la différence entre eux ? »
« La République Lumineuse a adopté le système républicain, tandis que le Royaume de Vesia a sombré dans la féodalité. »
« Voilà la réponse simpliste, celle que les enfants de dix ans apprennent par cœur à l’école. Voyez au-delà des évidences. Qu’est-ce qui distingue nos deux États, malgré leurs origines communes ? Pourquoi ont-ils divergé ? »
Ves savait que le secrétaire Lowe essayait de le guider vers une réponse, mais son esprit était encore trop embrumé pour réfléchir clairement. « Je pense… que les fondateurs de la République Lumineuse ont cherché la paix, alors que ceux du Royaume de Vesia voulaient simplement régner sur leur propre royaume privé. »
« Bonne réponse, monsieur Larkinson. Elle se rapproche de celle que j’avais en tête. Permettez-moi de le formuler ainsi : la République Lumineuse et le Royaume de Vesia sont deux lointains descendants du Nouvel Empire de Rubarth. L’un est un enfant rebelle qui déteste son État parent et rejette son mode de vie brutal.
L’autre admire son État parent et veut reproduire sa gloire à son tour. Comprenez-vous mieux la position de nos deux États ? »
Parfois, une analogie éclairait mieux les choses qu’une explication directe. Comparer la République Lumineuse et le Royaume de Vesia à des enfants du Nouvel Empire de Rubarth décrivait leur relation avec une clarté bienvenue. Le brouillard qui s’était installé dans l’esprit de Ves commença à se dissiper.
« Je vois, dit Ves d’un air pensif. Les grandes différences entre nos États viennent donc de la mesure dans laquelle nous nous sommes éloignés de nos racines ? Le Nouvel Empire de Rubarth compte-t-il encore dans cette périphérie galactique ? »
Le secrétaire Lowe lui adressa un sourire condescendant. « Monsieur Larkinson, toute la galaxie a adopté la plupart des croyances fondamentales de Rubarth. La théorie de la vitalité sociétale, que le Nouvel Empire de Rubarth a défendue comme principale justification de sa révolution et de sa rupture avec les Terriens sclérosés, est en vogue dans de nombreux États de la galaxie.
On dit même que les extraterrestres ont pris connaissance de cette théorie et tentent de remédier à leurs propres lacunes. »
Voilà qui était audacieux ! Malgré la présence omniprésente de l’AMT et de l’ACF dans une grande partie de la galaxie, le secrétaire Lowe affirmait sans détour que c’était en réalité le courant de pensée rubarthais qui était devenu l’idéologie dominante parmi les étoiles !
Le plus étrange, c’était que Ves avait l’impression que ce n’était pas faux !
« Et les Terriens ? » demanda-t-il d’une voix hésitante.
« Les Terriens… eux aussi ont évolué vers les croyances dominantes qui sous-tendent le Nouvel Empire de Rubarth, même s’ils font tout leur possible pour le nier. Ils sont bien trop fiers pour admettre que les Rubarthais ont de meilleurs arguments, mais ne vous y trompez pas : les Terriens se sont eux aussi rapprochés de leurs rivaux dissidents, quoique avec hésitation et sans conviction.
À force de tergiverser et de refuser d’embrasser les croyances rubarthaises, ils ont acquis la réputation d’être faibles et en déclin. Pour le reste de la galaxie, le modèle rubarthais est le meilleur plan que la civilisation humaine puisse suivre ! »
Toutes ces affirmations étaient extrêmement audacieuses. Pourtant, en repensant à ce qu’il avait appris sur la Grande Confédération unie terrienne et le Nouvel Empire de Rubarth, Ves devait reconnaître que l’influence de ce dernier super-État de premier ordre était bien plus présente dans la République Lumineuse.
Ves n’entendait presque jamais dire du bien des Terriens. Bien sûr, la distance considérable expliquait en grande partie pourquoi ils ne faisaient jamais la une des informations, mais elle n’expliquait pas pourquoi Rubarth était parfois mentionné.
Les Terriens incarnaient l’ancien monde, les Rubarthais, le nouveau.
Les Terriens incarnaient une pensée dépassée, tandis que les Rubarthais propageaient avec audace une pensée plus moderne et plus forte.
Les Terriens appartenaient au passé, vestiges d’une époque révolue auxquels ils s’accrochaient obstinément. Les Rubarthais, en revanche, ne cessaient de s’élever et de faire progresser la civilisation humaine !
« J’ai l’impression qu’on accable injustement les Terriens. Je reconnais qu’ils ont perdu beaucoup de territoires, mais ils tiennent toujours tête aux Rubarthais, non ? »
« C’est vrai. La Grande Confédération unie terrienne est une puissance ancienne, mais stable. Les Rubarthais ont beau poursuivre sans cesse la grandeur, ils prennent aussi de grands risques. Les Terriens leur offrent un contrepoids utile : ils sont solides comme le roc et ne se lancent pas à la poursuite de l’inconnu.
Malgré tout, les Rubarthais ont réussi à se convaincre, ainsi qu’une grande partie de l’espace humain, que lutter, aller de l’avant et prendre des risques est le meilleur moyen de préserver la vigueur et la force de l’humanité ! »
« Quel rapport avec la République Lumineuse et le Royaume de Vesia ? »
« Voyons, monsieur Larkinson. Après tout ce que je viens de vous dire, vous devriez pouvoir vous faire votre propre opinion. En tant que natif de la République Lumineuse, comment décririez-vous l’état d’esprit de votre pays ? »
Ves fronça les sourcils, le temps de résumer ce qu’il pensait de son pays. « Je dirais que la République Lumineuse cherche à mieux comprendre les réalités de la vie dans cette galaxie dangereuse. Elle a tenté sa chance avec la paix et a échoué, mais malgré tout, nous rejetons la barbarie et l’arriération des États les plus despotiques. »
Du moins, c’était l’idéal auquel la République Lumineuse aurait dû aspirer et celui auquel Ves avait toujours cru. Pourtant, ses récentes rencontres avec les plus hautes sphères du pouvoir l’avaient amené à se demander si la République Lumineuse était vraiment si différente des États barbares qu’elle méprisait tant.
Si la République Lumineuse adoptait la théorie de la vitalité sociétale comme tous les autres États belliqueux, comment pouvait-elle prétendre être meilleure ?
« Fort bien dit, monsieur Larkinson ! » Le secrétaire Lowe sembla ne pas remarquer l’ambivalence de Ves. « Il est impossible de nier que la République Lumineuse a dû adopter une approche pragmatique, mais nous restons attachés à un idéal : celui de nous élever, en tant qu’êtres humains.
Le sénateur Tovar croit certes que la théorie de la vitalité sociétale est nécessaire pour préserver la force de la République, mais cela ne signifie pas que nous devons adopter tous les autres traits et excès de Rubarth. Nous n’adoptons pas de théories sans preuve de leur validité, et nous ne suivons pas les modes avant d’avoir évalué leur compatibilité avec nos idéaux. »
« Contrairement au Royaume de Vesia, qui a suivi de bien plus près les traces du Nouvel Empire de Rubarth ? » demanda Ves.
« Exactement. Le Royaume de Vesia est loin d’être aussi sophistiqué que le Nouvel Empire de Rubarth, mais vous pouvez voir leur ressemblance dans la manière dont tous deux encouragent la compétition interne. En fait, les Vesiens ont poussé les choses encore plus loin en s’appuyant sur les guerres lumineuso-vesiennes pour vérifier si les héritiers de leurs maisons nobles méritaient de reprendre le flambeau de l’ancienne génération de dirigeants.
Dites-moi, Ves, pensez-vous qu’il serait agréable de vivre sous un tel régime ? »
« Je n’aimerais pas vivre dans une société aussi hiérarchisée, où les nobles traitent ouvertement les gens du peuple comme de la vermine », répondit Ves avec franchise.
Ce qu’il ne dit pas, c’était que la République Lumineuse n’était peut-être guère mieux, avec ses familles fondatrices et sa poignée de ploutocrates qui détenaient les leviers de pouvoir les plus importants. Ils ne faisaient que mieux dissimuler leur influence omniprésente.
Ves ne put s’empêcher de devenir cynique face aux idéologies sordides qui poussaient les deux États à agir ainsi. Malgré tout, il avait aussi le sentiment de mieux comprendre le fonctionnement réel de la galaxie et de l’espace humain.
Il devait au moins s’en montrer reconnaissant.
« Ce que j’essaie de vous dire, c’est que vous avez raison d’être fier de la République Lumineuse. Vous êtes un fils de la République et, de surcroît, un membre d’une famille dont les services rendus à l’État s’inscrivent dans une longue et glorieuse histoire !
La République Lumineuse n’est peut-être pas l’utopie à laquelle tout le monde aspirait, mais elle reste une société stable où chacun est récompensé pour son travail, où les mères peuvent nourrir, vêtir et élever leurs enfants en paix, où l’armée prend soin des militaires, où l’on prend la primauté du droit au sérieux et où nul ne peut nuire à autrui en toute impunité, entre autres choses.
N’est-ce pas le genre d’État dont vous êtes fier d’être citoyen, monsieur Larkinson ? »
Ves sourit. Ces vérités fondamentales sonnaient plutôt juste. Même si les planètes de la République différaient par leur prospérité et leur développement, il ne faisait aucun doute que chaque citoyen pouvait, dans l’ensemble, mener une vie épanouie en saisissant les possibilités qui s’offraient à lui.
« Un État où les gens du peuple, hommes ou femmes, ne sont pas traités comme de la vermine mérite qu’on se batte pour lui ! » déclara-t-il.
Sa conviction manquait peut-être de précision, mais Ves s’était forgé un récit assez simple pour le guider à l’avenir dans les méandres de la haute société et de sa politique trouble. Cela suffirait !