Chapitre 1 012
En sortant de la cabine du professeur Ventag, Ves s’essuya nerveusement le front. Il était parvenu à se tirer de cette proposition éventuelle avec une réponse évasive.
Quoi qu’il en soit, Ves avait reçu une invitation permanente à venir enseigner au Centre de technologie et d’innovation de Dorum, à condition d’accéder au rang de Concepteur compagnon et de se faire respecter parmi ses pairs.
À vrai dire, l’idée d’accepter un poste d’enseignant à la DCTI séduisait beaucoup Ves. Deuxième meilleure école de conception de méchas de la République, elle jouissait malgré tout d’une belle réputation. Quiconque avait assez de talent pour enseigner à l’université se distinguait aussitôt des autres concepteurs de méchas.
Sa stature dans l’industrie des méchas en serait renforcée, et le marché accueillait plutôt bien les méchas conçus par les professeurs d’universités réputées. De plus, Ves pourrait entrer en contact avec nombre de Concepteurs compagnons et de Seniors employés par la DCTI.
Cependant, enseigner à la DCTI impliquait de prendre parti politiquement. Le professeur Ventag lui avait clairement expliqué que les Tovars, et peut-être même le gouvernement central de Rittersberg, soutenaient ouvertement la DCTI dans le but de détrôner l’Université Ansel de conception de méchas.
Pour un étranger à ce conflit comme Ves, la rivalité semblait bien trop exagérée. Il comprenait les craintes suscitées par le pouvoir collectif de l’UACM, mais celle-ci apportait aussi beaucoup à la République. Rien ne lui faisait penser qu’Ansel nourrissait des intentions malveillantes envers l’État.
Les petits génies d’Ansel que Ves avait encadrés pendant six mois à la Base de recherche de Frozen Point lui avaient montré que, malgré leurs bases plus solides, ils n’étaient pas forcément de grands concepteurs de méchas. Ils sortaient simplement diplômés avec une longueur d’avance et, avec un peu de chance, pouvaient tirer parti de leur affiliation à Ansel pour obtenir facilement des fonds de démarrage ou de bons débouchés professionnels.
« Malgré tout, Ansel a formé tant de Concepteurs de méchas seniors qu’ils contrôlent pratiquement l’industrie des méchas de la République Lumineuse. »
Si tous les Seniors d’Ansel prenaient une décision, les autres n’avaient d’autre choix que de s’y plier. Cette influence s’était même institutionnalisée sous la forme de la Cour des Méchas de Bentheim, un rassemblement des dix Seniors les plus célèbres et les plus prestigieux de la République !
Si Rittersberg craignait tant Ansel, c’était parce que l’école était solidement implantée à Bentheim. Tous les concepteurs de méchas qui en sortaient se considéraient autant comme des Bentheimois que comme des citoyens de la République.
Parfois, les anciens élèves d’Ansel parvenaient à concilier leurs deux loyautés sans difficulté. Dans les cas extrêmes, toutefois, la première prenait le dessus, avec des conséquences désastreuses.
La DCTI, aussi pitoyable qu’elle paraisse en comparaison, constituait le principal fer de lance de Rittersberg contre l’UACM. Les deux écoles s’étaient enfermées dans une rivalité acharnée depuis que le gouvernement central avait attisé le conflit.
Pour l’instant, Ves restait en marge de cette querelle, du fait de son peu de poids dans l’industrie des méchas. C’était ce qui lui avait permis de se tirer d’affaire sans s’engager auprès du professeur Ventag.
Pourtant, Ves avait l’impression de ne faire que repousser une décision inévitable. Il finirait par devenir Concepteur compagnon et par connaître assez de succès pour attirer l’attention des deux camps.
Le problème, c’était que Ves s’opposait à Ansel depuis le départ. Non seulement il avait étudié à Rittersberg, mais il était aussi devenu l’apprenti, même si ce n’était que de façon ténue, d’un Maître concepteur de méchas étranger. Ces deux caractéristiques suffisaient à l’exclure de leur cercle fermé.
« Alors, je peux soit rester neutre, soit rejoindre la DCTI. »
La neutralité lui permettrait de rester au-dessus de ces querelles mesquines. En revanche, elle ne lui apporterait aucun privilège supplémentaire dans l’industrie des méchas de la République Lumineuse.
À l’époque où il travaillait chez KNG, Ves avait compris qu’à mesure que les entreprises de méchas grossissaient et gagnaient en influence, la politique jouait un rôle de plus en plus important dans leur survie. Des alliés puissants pouvaient protéger son entreprise, dans une certaine mesure.
Mais cette protection suffisait-elle à s’allier à la DCTI ? Ves ne suivait pas le parcours professionnel habituel d’un concepteur de méchas de la République. Grâce au Système, il dépendait bien moins de l’aide des autres pour développer ses compétences en conception de méchas.
Tant qu’il progressait, pourquoi irait-il frapper à la porte de quelqu’un d’autre pour implorer son aide ?
Le plus grand avantage que lui procurait le Système, c’était l’autonomie !
La décision la plus prudente et la plus raisonnable était donc de rester à l’écart de la rivalité entre les deux institutions. Ves ne serait certainement pas le premier concepteur de méchas à faire ce choix. En fait, il savait vaguement que beaucoup d’autres concepteurs liés à la Coalition du Vendredi en faisaient autant.
« En fait, j’ai déjà rejoint un camp. La Société Clifford et le maître Olson sont tous deux des soutiens puissants, quoique très éloignés. »
Pourtant, même s’ils disposaient tous deux d’une grande influence, ils étaient très loin de lui, et l’aide qu’ils pouvaient apporter à Ves restait limitée.
La situation aurait peut-être été différente si Ves avait commencé à transférer ses activités dans la Coalition du Vendredi. Mais tant qu’il restait dans la République Lumineuse, il ne pouvait pas tout se permettre. S’allier à l’une des deux institutions l’aiderait donc malgré tout à surmonter diverses difficultés.
Tandis que Ves continuait de peser les avantages d’une association avec la DCTI face à ceux de la neutralité, il se dirigea vers la salle à manger de la Felicité du Souvenir pour prendre un repas.
La salle à manger était à la hauteur du luxe raffiné du vaisseau. À mesure qu’il en découvrait davantage, Ves avait l’impression qu’il cachait bien son jeu. Il s’assit à une table partiellement isolée, commanda quelques plats simples sur le menu projeté, puis frappa la surface de la table ouvragée du doigt.
« C’est de l’alliage comprimé ! »
Qui aurait gaspillé autant d’argent à fabriquer des tables presque indestructibles ? Les cloisons et la majeure partie de la structure de la Felicité du Souvenir n’étaient pas en alliage comprimé, mais elles étaient faites de grandes quantités d’alliages très résistants, dont l’emploi lui paraissait un peu trop extravagant pour être justifié.
Bien sûr, les dépenses du sénateur Tovar ne le regardaient pas.
Deux robots s’approchèrent en flottant pour déposer les plats, et Ves se mit à manger. « C’est bon ! »
Ves ne rechignait pas à se contenter d’une ration nutritive pour tenir la journée, mais il était agréable de se faire plaisir de temps en temps. Il n’oubliait toutefois pas l’avertissement du professeur Velten contre les excès.
Pour une raison ou une autre, Ves trouvait que le professeur Ventag s’intéressait de manière excessive à ses préoccupations politiques. Sa participation à la Délégation de paix Tovar et son implication profonde dans les affaires du gouvernement central et de la Famille Tovar le plongeaient jusqu’au cou dans la politique.
« Lui reste-t-il seulement assez de temps pour faire avancer sa propre carrière ? » se demanda Ves, distrait. « Ventag n’a même pas abordé avec moi la conception de méchas à proprement parler. On dirait davantage un fonctionnaire qu’un concepteur de méchas. »
Ves savait bien que presque tous les concepteurs de méchas devaient faire preuve d’un certain sens politique pour se frayer un chemin dans les hautes sphères du pouvoir. Le gouvernement et les entreprises finissaient inévitablement par s’entremêler, vu les sommes colossales en jeu.
Mais qu’un concepteur de méchas se démène autant pour le compte d’un autre le déconcertait un peu. Aucun des autres Seniors qu’il avait rencontrés ne semblait accorder beaucoup d’importance à la politique.
À mi-repas, quelqu’un arriva brusquement et s’assit à l’autre bout de la table.
« Hé ! Ça te dérange si je m’assois ici ? » demanda une voix légèrement accentuée. Elle disait vaguement quelque chose à Ves. « Tout le monde à bord de ce satané vaisseau est soit trop vieux, soit trop coincé pour me tenir compagnie ! Je suis surpris qu’ils aient laissé entrer quelqu’un d’aussi jeune que toi dans leur club ! »
Surpris, Ves leva les yeux et aperçut un bel homme de son âge, peut-être un peu plus âgé, qui le dévisageait. Son visage avenant, son port noble, ses vêtements masculins et sa chevelure blonde en bataille lui semblaient tous très familiers !
« Seigneur Javier ! Qu’est-ce que vous faites ici ? » s’exclama Ves.
Javier fronça les sourcils un instant. « Vous me connaissez ? »
« Comment pourrais-je ne pas vous connaître ? Nous vous avons traqué au prix de grands efforts et de lourds sacrifices. Votre Raphael Loquace a marqué les Vandales ! »
Javier l’examina plus attentivement. Son regard s’attarda sur les diverses distinctions de Ves, et il commença à soupçonner quelque chose. « Vous étiez avec les Vandales ? »
Ves ne voyait aucun inconvénient à l’admettre. « Oui. »
Le noble vésien rougit un peu. De toute évidence, il n’avait pas complètement digéré la façon dont les Vandales l’avaient vaincu au combat et traqué alors qu’il tentait de s’échapper furtivement.
Leur rencontre à bord de la Felicité du Souvenir tenait vraiment du hasard !
Lorsque les Vandales flagrants avaient finalement fait prisonnier le seigneur Javier, ils l’avaient officiellement remis au Front révolutionnaire vesien. Celui-ci avait ainsi pu exécuter le noble tyrannique pour les nombreux crimes qu’il avait commis contre les habitants du Système de Detemen.
En secret, toutefois, les Vandales l’avaient gardé en vie et captif pendant tout ce temps, dans une soute dissimulée au plus profond du Bouclier d’Hispania.
Ves n’avait jamais appris ce que les Vandales avaient fait du seigneur Javier. À l’époque, il ne faisait pas partie du cercle rapproché du major Verle et n’avait donc jamais eu l’occasion de rencontrer le rejeton de la noblesse en personne.
Le fait que le seigneur Javier ait échappé à l’exécution et se trouve ici éveilla la curiosité de Ves.
« Vous êtes prisonnier, ici ? » demanda simplement Ves.
« Non. Je suis un “invité”. » Le seigneur Javier haussa les épaules et s’affala sur sa chaise. « Puisque vous savez qui je suis vraiment, je peux bien vous dire que je suis un moyen de pression dans les négociations à venir. »
Ves hocha la tête, comprenant. « Votre père, le chef de la Maison Eneqqin, voudrait vous récupérer. Mais le reste de votre Maison voudrait-il seulement de vous après tout ce que vous avez fait ? Non seulement vous n’avez pas réussi à défendre le Système de Detemen contre les raids vandales, mais vous avez disparu pendant quoi, deux ans ? »
Le seigneur Javier sourit et balaya ces arguments d’un geste de la main. « Mon père est assez puissant pour passer ces fautes sous silence. Aucun de ces incapables de la Maison Eneqqin ne m’arrive à la cheville quand je suis de retour dans le cockpit ! Rien que pour ça, père voudra me récupérer ! Tout ce qui pourrait encore me causer des ennuis peut être effacé des archives, comme n’importe quelle autre tache.
Dans cinq ans, personne, à part les habitants du coin, ne se souviendra du raid sur Detemen. »
« Comme c’est pratique, d’être noble », observa Ves d’un ton sec.
Tout comme les hauts fonctionnaires de la République Lumineuse cherchaient à tordre les règles à leur avantage, les nobles du Royaume de Vesia en faisaient autant. La seule différence, c’était que les Vesiens agissaient de façon beaucoup plus directe, grâce à leur autorité supérieure !
« Dis donc, je t’ai vu dans les nouvelles. » Le seigneur Javier dévisagea Ves d’un air pensif. « Tu es ce concepteur de méchas aguerri au combat, pas vrai ? Et tu viens de la célèbre lignée des Larkinson. Ta famille a mauvaise réputation dans mon pays, tu sais. Si l’un de nos pilotes de méchas peut prouver qu’il a tué l’un de ces salauds, il gagnera beaucoup de mérite. C’est encore mieux s’il tue l’un de vos candidats experts.
N’importe quel roturier peut devenir chevalier sur-le-champ s’il tue quelqu’un comme Ghanso Larkinson ! »
Ves trouvait vraiment étrange de parler face à face avec un noble vésien qui ne dissimulait rien de sa nature. « Je suis ravi d’apprendre que les Larkinson sont une épine dans le pied des Vesiens. »
« Ah, bah, la guerre, c’est que du divertissement, pas vrai ? » lança négligemment le seigneur Javier. « Pour être honnête, j’aime bien mes vacances parmi vous. Ça fait du bien de m’éloigner un peu de mes responsabilités et de rester à l’écart de la guerre pendant que d’autres pauvres types se battent et meurent pour rien. Quelle chance ! »
« Ceux qui se battent au front le font pour une cause. Vous ne devriez pas mépriser leurs sacrifices. »
« Pff. Ce ne sont que des moutons. Les gens vivent et meurent tout le temps. Si ce n’est pas dans cette guerre, ce sera dans un autre conflit stupide. Les problèmes de piraterie de la République de Reinald ont déjà prouvé que les gens sont incapables de rester tranquilles. »
Pour une raison ou une autre, Ves eut vaguement l’impression que le seigneur Javier avait beaucoup en commun avec le sénateur Tovar. Tous deux traitaient la vie des autres comme une monnaie d’échange. Au moins, le sénateur avait la décence de prétendre agir au nom de l’État. En comparaison, le seigneur Javier ne cachait pas qu’il était un salaud sans cœur hors des lieux publics.