Chapitre 1 011
Contrairement à la plupart des Seniors qu’il avait rencontrés jusque-là, le professeur Ventag n’était pas assis derrière son bureau. Il se tenait devant une projection de Bentheim vue depuis l’orbite. Le spectacle était saisissant, et le globe offrait aux spectateurs un bel aperçu de la multitude de structures qui parsemaient cette planète animée.
« Approchez, jeune homme. »
Ves entra lentement et nota la présence des gardes de sécurité postés à l’intérieur. On aurait dit que toutes les personnes importantes à bord du vaisseau, à l’exception de Ves, bénéficiaient d’une protection rapprochée !
Bien sûr, cela venait peut-être aussi du fait que, aux yeux du sénateur Tovar et des hauts responsables, Ves n’avait pas grande importance !
Il chassa vite le ressentiment que lui inspirait ce manque d’égards, puis traversa la pièce sans faire d’esclandre.
Lorsqu’il arriva aux côtés du professeur Ventag, il fut frappé par la haute taille et la maigreur du Senior.
Ventag avait le teint sombre, peu répandu dans le Secteur stellaire de Komodo. Son regard perçant ne cessait de parcourir les différents reliefs de Bentheim.
Une minute passa tandis que Ves attendait en silence que le Senior prenne la parole. Le simple fait de se tenir près du professeur lui donna déjà l’impression vague qu’il avait affaire à un Concepteur de méchas senior travailleur, bien plus prometteur que le professeur Velten !
Ce Senior était encore dans la force de l’âge !
« Monsieur Larkinson, commença enfin le professeur. Le sénateur Tovar m’a demandé de veiller sur vous pendant votre participation à la délégation de paix. Il semble penser que vous pourriez profiter de mes conseils tant que vous êtes ici. Dites-moi, êtes-vous le genre de concepteur de méchas incapable de se débrouiller sans qu’un Senior lui tienne la main ? »
Ves adressa un sourire gêné au Senior. Mais qu’est-ce que c’était que ça ?!
« Je ne m’attendais pas à ce que le sénateur Tovar vous sollicite en mon nom, commença-t-il. Je suis ouvert à tous les conseils que vous pourrez me donner, mais je suis déjà satisfait de mes progrès actuels. »
Ventag acquiesça. « Réponse brève et diplomatique. Bien. Vos paroles ne trahissent ni arrogance ni servilité. Vous avez manifesté assez de déférence pour rester respectueux, sans en faire trop au point de donner l’impression de chercher à me flatter. Cela vous convient-il ? »
« Je suis heureux de recevoir vos compliments. »
« Mauvaise réponse. »
Ves eut l’air décontenancé lorsque Ventag se tut et reporta son attention sur la projection du globe. Qu’aurait-il dû répondre ? Il était inconvenant qu’un Apprenti conteste le jugement d’un Senior, mais Ventag ne changeait pas de sujet et laissait sa dernière remarque en suspens.
Ves avait l’impression que le professeur Ventag le mettait à l’épreuve, d’une manière ou d’une autre. Il ne craignait pas d’être interrogé sur la conception de méchas, mais cette étrange conversation le laissait complètement perdu.
Heureusement, le Senior finit par passer à autre chose et désigna la projection d’un geste du bras. « Hmph. Très bien, continuons. Dites-moi, que voyez-vous ? »
« C’est une projection de Bentheim, la planète principale du système de Bentheim, répondit Ves. En tant que centre du commerce, de la production et de l’innovation de la République Lumineuse, Bentheim constitue un moteur économique essentiel pour l’État. »
« Est-ce tout ce que vous voyez ? Est-ce tout ce que représente Bentheim ? »
La réponse de Ves était une formule classique des manuels. Or, un Senior ne voulait jamais entendre une réponse aussi simple ! Il se remémora alors ses conversations avec le sénateur Tovar et Leland. Aux yeux des gens de leur camp, Bentheim ne leur aurait pas causé tant de soucis si elle n’avait été qu’une planète prospère.
« Bentheim… Bentheim est une planète disputée. Elle possède une immense puissance économique, mais se trouve loin de Rittersberg, le centre du pouvoir politique de la République. Ces différences ont provoqué de nombreuses tensions, qui ont culminé avec l’essor du Mouvement de libération de Bentheim.
Leur objectif — libérer Bentheim de la République — est irréaliste et franchement stupide, mais leurs griefs contre le gouvernement central ne sont pas… sans fondement. »
Le professeur Ventag lui lança un regard si intense que Ves eut l’impression qu’on lui piquait les yeux. « Voilà une opinion très nuancée. Le sénateur Tovar n’appréciera pas votre réponse, vous savez. Pour les politiciens de Rittersberg, Bentheim a été traitée plus qu’équitablement. Certes, la planète cède une grande partie de ses revenus, mais en échange, elle peut se placer sous la protection de la puissante République Lumineuse !
Voyez-vous les choses de la même façon, monsieur Larkinson ? »
On pouvait débattre des avantages que le reste de la République Lumineuse apportait réellement à Bentheim. Mais ce genre de discussion finissait généralement en dispute passionnée.
Ves devina vaguement que cette question importait beaucoup au professeur Ventag. Sinon, pourquoi l’aborder ?
Quelle que soit sa réponse, il risquait de mécontenter quelqu’un. En présence du professeur Ventag, Ves soupçonnait qu’il ne pourrait s’en tirer ni avec un mensonge ni avec une réponse évasive. Il décida donc de prendre son courage à deux mains et de donner son avis personnel.
« J’ai passé une partie de ma jeunesse, ainsi que mes années d’études, à Rittersberg, mais mon véritable chez-moi, c’est le Rideau Nuageux, tout près de Bentheim. Ayant grandi sur une planète rurale et tranquille, juste à côté de la trépidante Bentheim, j’ai compris que ma planète dépendait énormément du commerce et des consommateurs que Bentheim lui apporte.
Le Rideau Nuageux dépend fortement de Bentheim pour vendre son riz nuage et ses autres produits agricoles, mais Bentheim dépend elle aussi d’autres planètes et systèmes stellaires pour s’approvisionner en biens et en services qui la maintiennent à flot. »
Les lèvres de Ventag s’incurvèrent légèrement. Il semblait satisfait. « Continuez. »
« De nos jours, toutes les planètes et tous les systèmes stellaires sont interconnectés. Bentheim consomme une quantité incroyable de nourriture pour nourrir sa population dense, et réclame un immense flot de matières premières pour alimenter ses entreprises de méchas et ses autres industries. »
« Le commerce ne se déroule pas nécessairement à l’intérieur des frontières d’un État. En fait, Bentheim importe et exporte la plupart des marchandises qui transitent par son système stellaire. »
« Malgré tout, les fournisseurs et les acheteurs nationaux offrent à Bentheim des partenaires commerciaux stables et avantageux. On ne peut pas en dire autant des États étrangers, qui peuvent se retourner contre nous à tout moment pour servir leurs propres intérêts.
En outre, le plus grand bienfait que l’État apporte à Bentheim, c’est la protection assurée par toutes les forces du Corps des méchas levées dans les autres régions du pays pour renforcer les défenses du système stellaire ! »
« Très bien. C’est l’une des observations les plus importantes que vous puissiez faire, approuva le professeur Ventag d’un signe de tête. Aucun État ne peut tenir sans puissance militaire. La République Lumineuse ne fait pas exception. Certains agitateurs et fauteurs de troubles locaux sont peut-être convaincus que Bentheim peut lever assez de forces pour repousser le Royaume de Vesia, mais ils se trompent lourdement.
La puissance est étroitement liée au territoire. Les guerres du passé l’ont démontré à maintes reprises, aussi bien contre d’autres États humains que contre les extraterrestres. Que pensez-vous d’Ansel ? »
Ventag ne demandait probablement pas à Ves ce qu’il pensait de la ville.
« L’AUMD est l’une des écoles de conception de méchas les plus prestigieuses, répondit Ves, avant d’énoncer l’évidence puis de donner son avis. Malgré ses défauts, elle fournit à la République Lumineuse la plupart de ses Concepteurs de méchas seniors. Tant que nous en comptons autant, nous pouvons tenir tête aux Vesiens, qui en possèdent un peu plus grâce à leur population plus importante. »
Le professeur Ventag soupira. « L’AUMD est un mal nécessaire. Je partage l’avis du sénateur Tovar : Ansel exerce une influence disproportionnée sur l’industrie des méchas. Toutefois, les tentatives maladroites de la République Lumineuse pour restreindre l’école ont soit échoué, soit poussé le réseau de ses anciens élèves à riposter.
Il n’est pas si facile de libérer la République de sa dépendance envers une seule institution. »
Tout cela ne semblait pas vraiment concerner Ves. Pourtant, il savait que plus il progresserait, plus il serait impliqué dans cette dynamique particulière. Ce qu’il avait vu au KNG lui avait déjà donné un aperçu du pouvoir et de l’influence des concepteurs de méchas d’Ansel.
« Le seul moyen de tenir l’AUMD en échec serait sans doute de lui opposer une concurrence digne de ce nom », remarqua Ves.
« C’est exactement ce que nous essayons de faire. Le Centre de technologie et d’innovation de Dorum est l’une des nombreuses solutions que le gouvernement central met actuellement en œuvre pour éroder le monopole de l’AUMD sur les concepteurs de méchas de haut rang. Cependant, selon nos estimations, sauf incident majeur, il faudra des siècles au CTID pour approcher le prestige de l’AUMD. Que pensez-vous de mon ancienne école ? »
Ves pinça les lèvres. Il ne pouvait tout de même pas dénigrer l’école du professeur, n’est-ce pas ?
« Le CTID jouit d’une bonne réputation dans la République Lumineuse. C’est le deuxième choix de la plupart des étudiants qui aspirent à devenir concepteurs de méchas. Son bilan en matière de formation de concepteurs ayant ensuite réussi à accéder au rang de Senior est assez honorable pour donner à beaucoup d’étudiants l’espoir d’y parvenir un jour. »
Ventag secoua la tête. « J’ai bien peur que ce ne soit pas si simple, monsieur Larkinson. Toutes les écoles convenables de conception de méchas sont capables de former quelques Concepteurs compagnons, au moins. Mais faire accéder un Concepteur compagnon au rang de Senior exige des investissements considérables, ainsi que d’autres conditions. L’AUMD peut répondre à ces exigences grâce à son célèbre réseau d’anciens élèves.
Les Seniors qui ont réussi sont prêts à aider les jeunes concepteurs de méchas d’Ansel, en leur prodiguant des conseils, un soutien financier ou technique, ou encore en leur proposant des contrats avantageux. »
« C’est un cercle vertueux, observa Ves. Les Seniors plus âgés aident les jeunes Concepteurs compagnons, ce qui augmente les chances de ces derniers d’accéder au rang de Senior. Le réseau des anciens élèves encourage ensuite cette nouvelle génération de Seniors à en faire autant pour la génération de concepteurs qui la précède. Et ainsi de suite. »
À force, le réseau des anciens élèves était devenu si riche, si puissant et si influent que les diplômés d’Ansel représentaient la majeure partie des meilleurs talents de la République Lumineuse en conception de méchas !
« Je suis heureux que vous reconnaissiez à quel point la machine d’Ansel est devenue redoutable, dit Ventag. Impossible de la briser. Rittersberg a donc décidé de l’éroder au fil du temps. Il faudra peut-être des siècles, mais le CTID finira par rattraper l’AUMD et pourra offrir à ses Concepteurs compagnons une aide équivalente pour faciliter leur accession au rang de Senior. »
Cette stratégie à très long terme semblait peu susceptible d’atteindre ses objectifs. Ves ne nourrissait guère l’espoir que le CTID puisse un jour battre l’AUMD à son propre jeu. Sa réputation de deuxième meilleure université de conception de méchas de la République Lumineuse n’était pas un titre honorifique, mais une marque d’infamie. L’AUMD ne laisserait jamais le CTID effacer cette tache.
Ves avait du mal à se sentir concerné par cette question. Il n’était encore qu’un Apprenti et, même s’il accédait au rang de Concepteur compagnon, il ne voyait toujours pas pourquoi il devrait s’en mêler. Après tout, il avait étudié dans une école de Rittersberg, et non de Bentheim ; il lui était donc difficile de se soucier de la rivalité entre les deux meilleures universités de conception de méchas.
« Le sénateur Tovar… a évoqué une possibilité intéressante, dit le professeur Ventag en cessant d’observer la projection de Bentheim. À titre personnel, je trouve sa suggestion plutôt prématurée. Elle m’intrigue toutefois assez pour que je l’envisage. Que penseriez-vous d’une éventuelle occasion d’enseigner dans mon école ?
Dès que vous serez devenu Concepteur de méchas compagnon et que vous aurez acquis une certaine renommée, vous pourrez enseigner des cours d’introduction au Centre de technologie et d’innovation de Dorum. Cela vous intéresserait-il, monsieur Larkinson ? »
Ves déglutit. Cette proposition était tombée de nulle part ! Il avait toujours rêvé d’enseigner en parallèle de son travail, mais il n’avait jamais été très regardant sur le choix de l’école. Pourtant, s’il acceptait sans réfléchir cette offre du professeur Ventag, il rejoindrait fermement le camp du CTID et se ferait ainsi un ennemi de l’AUMD et de son puissant réseau d’anciens élèves d’Ansel !