Chapitre 1 009
Ves sortit, perplexe, de la somptueuse cabine du sénateur Tovar. La conversation avait pris une tournure étrange sur la fin, et il ne parvenait pas à deviner les intentions du vieil homme.
Il avait tout de même compris une chose : le sénateur s’intéressait davantage à lui, et Ves ignorait si c’était bon ou mauvais signe. Même s’il tirait avantage du soutien d’un puissant allié au sein du gouvernement, il ne se faisait aucune illusion : le sénateur ne le considérait pas comme plus qu’un outil utile.
En tant que concepteur de méchas, Ves travaillait avec toutes sortes d’outils. « Un bon outil est difficile à trouver, mais je ne vais pas pleurer s’il casse. Je n’aurai qu’à le remplacer. »
Il avait vu maints dirigeants sacrifier autrui à leurs propres desseins. De Calabast, qui usait la vie de ses agents, au sénateur Tovar, qui misait les sixièmes Vandales flagrants pour décrocher le gros lot de sa vie, les puissants n’hésitaient pas à sacrifier leurs subordonnés pour obtenir ce qu’ils voulaient.
Pourtant, ceux qui travaillaient sous leurs ordres n’étaient pas forcément perdants. Ils restaient à leur service pour une raison. Souvent, ils recevaient de généreuses récompenses et leur famille était prise en charge. Servir loyalement une personne ou une organisation puissante permettait de s’élever dans la société et de se bâtir un avenir meilleur.
Après avoir observé les rivalités entre diverses institutions gouvernementales, comme Flashlight et le Ministère du Développement économique, Ves commençait à penser qu’il lui serait impossible de rester à l’écart de la politique.
Pour l’instant, Ves avait obtenu la reconnaissance et le soutien de Flashlight. Or, l’organisation entretenait des liens importants, quoique flous, avec le sénateur Tovar. Autrement dit, Ves avait peut-être rejoint sans le savoir le camp de la Famille Tovar, avant même de rencontrer le vieil homme !
« Bon sang ! »
C’était peut-être l’une des raisons pour lesquelles le sénateur Tovar avait consacré une partie de son précieux temps à le rencontrer en personne. Il pensait accueillir quelqu’un qui partageait les vues de la Famille Tovar !
Ves secoua la tête. « Enfin, ce n’est pas comme si le sénateur lésinait sur les récompenses. »
Il se tapota la poitrine, là où deux rubans supplémentaires s’ajoutaient à ceux qu’il possédait déjà. Il était presque inconcevable qu’un concepteur de méchas reçoive de telles distinctions. Les porter impressionnerait assurément les citoyens de la République Lumineuse, mais la délégation vésienne serait-elle du même avis ?
Il ne savait toujours pas clairement comment il était censé se comporter pendant les pourparlers de paix. De toute évidence, on ne le laisserait pas entrer dans la salle de conférence confidentielle où le sénateur Tovar et son homologue de la Maison royale se livreraient à leurs tractations cruciales.
Tovar lui avait plutôt demandé de patienter à l’extérieur et de tenter de se lier d’amitié avec les autres Vesiens dans sa situation. Apparemment, lors de ce genre de rassemblements, on amenait régulièrement des gens intéressants comme Ves pour les présenter à d’autres personnes intéressantes du camp adverse.
Peu après l’arrivée de Ves et de quelques autres membres importants du personnel, la Délégation de paix Tovar partit enfin vers une destination inattendue. Quand Ves demanda à un membre d’équipage où ils se rendaient, la réponse le surprit.
« La République de Reinald a accepté d’accueillir les pourparlers de paix. Elle a réservé un lieu pour les négociations sur Harkensen II. »
Ves cligna des yeux. « Le Système de Harkensen ? Il n’est pas extrêmement fréquenté ? »
« Les huiles pensent que c’est au milieu de la foule qu’on se cache le mieux. Toutes sortes d’individus louches passent chaque jour par le Système de Harkensen. Notre flotte déguisée ne devrait donc pas attirer l’attention. »
À l’idée de retourner dans le Système de Harkensen, Ves eut l’impression de replonger dans le passé. Il n’y avait pas passé les meilleurs moments de sa vie, et le chaos sur Harkensen I avait gravement terni la réputation du système, autrefois considéré comme une destination sûre où se détendre et fréquenter les marchés clandestins.
Malgré tout, la Délégation de paix Tovar ne traverserait pas directement un territoire hostile pour atteindre la République de Reinald. La flotte ferait un large détour autour du Royaume de Vesia pour rejoindre la République de l’autre côté.
La flotte, organisée autour de la Felicité du Souvenir, comptait accélérer le voyage en passant par différents systèmes portuaires. Cela lui permettrait de parcourir une distance bien plus grande en beaucoup moins de temps.
Malgré tout, l’ampleur du détour signifiait que la flotte ne pourrait rejoindre la République de Reinald qu’au bout d’un mois et demi. Ce n’était pas si terrible puisqu’ils seraient pour l’essentiel en sécurité en empruntant les principales routes commerciales, mais Ves n’aurait presque rien à faire, hormis apprendre à mieux connaître l’équipage.
Les pourparlers de paix étant entourés d’un secret absolu, presque personne, à part le sénateur Tovar et quelques autres membres importants du personnel, n’avait accès au réseau galactique. Tous les autres en avaient été coupés, se retrouvant ainsi isolés du reste de la galaxie !
Heureusement, Ves n’avait pas été abandonné à son sort à bord de la Felicité du Souvenir. Preston Lowe revint le trouver alors qu’il tuait le temps dans sa luxueuse cabine, à bord du vaisseau de passagers.
« Vous êtes le secrétaire Lowe, c’est bien ça ? »
« Ah, vous vous souvenez de moi, monsieur Larkinson. » L’attaché diplomatique s’inclina. « On m’a chargé de répondre aux besoins de nos différents attachés, vous compris. Je comprends qu’un homme aussi jeune que vous puisse manquer de repères pour le moment. Si vous avez des questions, c’est le moment de les poser. »
Ves avait vraiment envie d’obtenir des réponses à ses questions.
« Très bien. Qui est chargé de mener les négociations ? »
« Le sénateur Camden Tovar est le principal représentant de notre gouvernement, répondit Preston avec aisance. Toutefois, en dehors de la définition de la politique générale, il laissera probablement l’essentiel des négociations quotidiennes au lieutenant-colonel Xelven, du Bureau des affaires sectorielles. »
Ves fronça les sourcils. « Pourquoi un militaire ? »
« Faire la paix entre la République et le Royaume implique de mettre fin aux affrontements. Les questions les plus épineuses et les principaux casse-tête auxquels nous nous attendons concernent les contradictions qui sont apparues pendant la guerre. Puisque l’essentiel des pourparlers portera sur des concessions militaires, mieux vaut pouvoir compter sur le colonel Xelven pour suivre ces dossiers de près. »
« Confier les négociations à un membre des forces armées permettra aussi de rassurer tous les militaires, une fois le traité de paix dévoilé », supposa Ves.
« C’est vrai. Même si nous parvenons à survivre à ces négociations ardues et à conclure un accord avec nos homologues vésiens, il ne sera pas facile de convaincre le reste de la République Lumineuse qu’il est nécessaire. Il est essentiel que l’armée soit de notre côté. C’est pourquoi le sénateur Tovar a laissé au colonel Xelven une grande latitude dans la conduite des pourparlers. »
À première vue, cela ressemblait à une concession majeure. Mais Ves se dit que le Bureau des affaires sectorielles devait entretenir des liens avec la Famille Tovar. Sans quoi, il aurait été impensable que le sénateur Tovar accorde une telle confiance au colonel Xelven, à moins que l’officier n’ait rejoint le camp des Tovars.
Ves comprit tardivement que tous ceux qui se trouvaient à bord étaient liés d’une manière ou d’une autre à la Famille Tovar. Aucun indépendant n’accompagnerait la délégation de paix dans le Système de Harkensen.
« Combien d’attachés le sénateur Tovar a-t-il emmenés ? » demanda-t-il.
« Une trentaine, en tout. »
« Trente ! »
« Vous trouvez que c’est beaucoup ? C’est plutôt peu, vu l’ampleur historique des pourparlers de paix. » Le secrétaire Lowe secoua la tête. « Lors des précédentes négociations officielles entre la République et le Royaume, des centaines d’attachés étaient présents. Chacun apportait son expertise pour préciser certains termes du traité de paix. »
D’après Lowe, le sénateur Tovar avait convié différents experts venus de presque tous les milieux de la société républicaine. Parmi les attachés se côtoyaient des officiers, des fonctionnaires, des universitaires, des banquiers, des industriels, entre autres. Chacun avait un certain poids dans son domaine.
En fait, Ves détonnait parmi les attachés parce qu’il n’avait même pas cinquante ans et ne connaissait pas les hautes sphères du pouvoir républicain !
« Vous êtes un peu l’intrus, monsieur Larkinson, le prévint le secrétaire Lowe. Vos récents exploits vous ont valu beaucoup de respect dans la République, mais les membres de cette délégation sont tous des hommes et des femmes éminents qui ont accompli bien davantage au cours de leur vie. En tant que cadet, vous devez surveiller votre conduite de près. Soyez respectueux et n’oubliez pas votre place. »
« J’ai compris. » Ves eut un sourire narquois. « Je ne suis qu’un petit poisson dans un bassin de gros poissons. Je ferais mieux de baisser la tête, au risque de me faire dévorer. »
« Je suis heureux que vous compreniez la situation générale. À vrai dire, je crois que la délégation vésienne sera elle aussi composée en grande partie d’officiers supérieurs, de fonctionnaires et de magnats des affaires. En tant que jeune membre de notre délégation, vous aurez du mal à vous mêler à eux. Espérons qu’ils auront également emmené quelques jeunes. »
Ves ne se jugeait inférieur à aucun des autres chefs d’entreprise qui avaient accepté l’invitation du sénateur Tovar. Mais, du fait de son jeune âge et de sa carrière plus courte, il n’avait pas réussi à transformer ses succès commerciaux en influence.
Sans influence, il ne pesait rien dans la haute société de la République. Même son nom, Larkinson, ne lui ouvrait pas les portes de ce cercle exclusif.
L’influence ne s’acquérait qu’avec le temps. Il fallait davantage qu’une entreprise florissante et une réputation remarquable pour impressionner les vieux routiers qui dirigeaient depuis des décennies, voire plus, les principaux secteurs de la République Lumineuse.
« Que pouvez-vous me dire sur l’autre concepteur de méchas de la délégation ? »
« Ah. Vous devez parler du professeur Corus Ventag. En tant que concepteur de méchas, vous avez sûrement entendu parler de lui, non ? »
Oui. Ves avait mémorisé le nom de presque tous les concepteurs de méchas seniors de la République Lumineuse. Ce n’était pas bien difficile, puisque la plupart dirigeaient leur propre entreprise de méchas ou occupaient un poste de professeur titulaire dans une université ou un établissement quelconque.
Même la plupart des concepteurs de méchas seniors associés au Corps des Méchas ou à Flashlight occupaient des postes connus du public.
Ves essaya de se rappeler ce qu’il savait du professeur Ventag. Un détail lui revint aussitôt. « Il enseigne au Centre de technologie et d’innovation de Dorum, n’est-ce pas ? »
« Le CTID est aussi l’établissement où le professeur a fait ses études. C’est l’un des rares concepteurs de méchas seniors de la République qui ne soit pas lié à l’Université Ansel de conception de méchas. »
C’était sans doute la principale raison pour laquelle le sénateur Tovar s’était rapproché du professeur Ventag. Compte tenu de l’hostilité manifeste du sénateur et de Flashlight envers l’UACM, le professeur Ventag lui offrait un puissant lien avec l’industrie du mécha, sans passer par le réseau d’anciens élèves incestueux d’Ansel.
Ves se souvint aussi d’un autre fait important. « Le professeur Ventag est également le fondateur et le PDG de NORA Consolidated ! »
NORA Consolidated était un grand nom de l’industrie du mécha de la République Lumineuse. Sans être la plus grande Deuxième Compagnie de Méchas, elle figurait sans peine parmi les premières grâce à l’extraordinaire diversité de ses produits.
La spécialité du professeur Ventag était assez vague : il s’efforçait de révolutionner le contrôle des dégâts dans les méchas. Cela ne le limitait pas dans le type de méchas qu’il concevait. NORA Consolidated proposait donc un catalogue très vaste, avec presque toutes les catégories de méchas, à l’exception des méchas lourds !
Le professeur Ventag s’était même forgé une certaine réputation de généraliste dans l’industrie du mécha. Il ne concevait ni méchas tape-à-l’œil ni machines extrêmes. À la place, il créait des méchas simples, fonctionnels et efficaces, qui remplissaient leur rôle de la manière la plus directe possible.
NORA Consolidated était connue comme l’un des plus grands acteurs du marché des méchas de gamme intermédiaire. L’entreprise s’était forgé une réputation grâce à son excellent contrôle qualité et à ses méchas très fiables vendus à des prix raisonnables.
Si son manque d’originalité et de modèles extrêmes l’empêchait de se démarquer sur le marché, l’entreprise avait tout de même réussi à fidéliser une vaste clientèle, qui avait appris à faire confiance à sa marque.
Ves éprouvait du respect pour le professeur Ventag, qui avait accompli tout cela ! Mieux encore, contrairement au professeur Velten, le professeur Ventag n’avait qu’environ quatre-vingts ans. Il lui restait donc de nombreuses années avant de devoir prendre sa retraite !