Chapitre 1 004
En raison des menaces qui pesaient sur sa vie et des inquiétudes concernant son rétablissement, Calsie et Ketis ne purent rester longtemps. Elles lui firent leurs adieux peu après et emmenèrent Lucky avec elles.
Voir Lucky s’éloigner le laissa partagé. À plusieurs reprises pendant leur visite, il dut lutter contre la tentation d’accéder au Système. Le voir lui échapper lui faisait vraiment mal, comme à un toxicomane à qui l’on retirait sa prochaine dose. En fait, son désir était si intense qu’il prit conscience de l’aspect malsain de son obsession pour le Système !
« Je ne suis pas accro ! »
Il n’aurait pas dû perdre son sang-froid ainsi. Même si le Système l’avait beaucoup aidé, il n’ignorait pas la controverse qui entourait son passé. Que le légendaire Parchemin de Métal ait réellement existé ou non, Ves ne voulait pas se convertir aux croyances du Pacte des Cinq Parchemins et se mettre à vénérer le Système comme un dieu.
« J’ai l’impression qu’il me faut prendre du recul. »
Passer des années sans le Système lui avait ouvert les yeux sur la vie des concepteurs de méchas ordinaires. Ils avaient du mal à progresser, mais les épreuves qu’ils traversaient façonnaient leur philosophie de conception et forgeaient leur mental.
Ce qu’il obtenait par ses propres efforts était bien plus gratifiant que ce qu’il échangeait contre des points du Système !
Ves se doutait que s’il continuait à utiliser le Système comme un centre commercial personnel, il finirait par dépendre tellement de ses commodités qu’il perdrait toute volonté de lutter.
Sans la volonté de se battre et de progresser envers et contre tout, comment pourrait-il espérer passer du rang de Concepteur de méchas senior à celui de Maître ? Aussi omnipotent que le Système puisse paraître, il ne proposait que des connaissances établies et des idées qui existaient déjà.
S’il avait atteint le rang de senior uniquement grâce au Système, il lui aurait manqué l’indispensable pratique, ainsi que l’expérience nécessaire pour s’améliorer et chercher de nouvelles innovations. Comment un Concepteur de méchas senior aussi pitoyable et dépourvu d’authenticité aurait-il pu espérer faire évoluer sa philosophie de conception vers des territoires entièrement inexplorés ?
Ves ne devait donc pas se montrer si avide de retrouver l’usage du Système ! Tout au plus devait-il le considérer comme un complément qui accélérerait sa carrière de concepteur de méchas. Il lui fallait changer complètement sa façon d’aborder le Système.
Son objectif ultime était de parvenir au rang de Maître par ses propres moyens !
Il voulait aussi devenir moins dépendant du Système !
Ainsi, au lieu de se perfectionner directement grâce au Système, il préférerait acquérir les bases qui lui permettraient de progresser par ses propres efforts.
« Enfin, tout ça, c’est pour l’avenir. Pour l’instant, inutile de voir trop loin. » marmonna-t-il.
Maintenant que le Système lui était définitivement inaccessible, il cessa d’y penser et se concentra sur son avenir immédiat. Que se passerait-il une fois que l’hôpital militaire aurait terminé ses soins ?
Les infirmières passaient lui donner à manger ou répondre à ses besoins. Il ne cessait de les questionner, mais n’obtenait que des réponses évasives.
« Je ne suis qu’une infirmière, monsieur Larkinson. Quelqu’un d’autre décidera de votre prochaine affectation. »
Elles n’en savaient vraiment rien ; Ves cessa donc de les harceler à ce sujet. L’absence d’informations à son sujet le mettait quelque peu mal à l’aise. Il aurait bien eu besoin d’y voir plus clair, mais le Corps des méchas ne semblait pas se soucier de lui pendant son mois de convalescence.
Ves considéra donc son séjour à l’hôpital comme un répit sûr et tranquille, loin de la guerre.
Deux semaines après son admission, il avait suffisamment récupéré pour sortir de sa chambre. Chaque jour, ses gardes le hissaient sur un fauteuil antigrav, puis l’emmenaient prendre l’air hors de sa chambre étouffante et discuter avec les autres patients.
Il rencontra ainsi de nombreux militaires en convalescence. Certains avaient l’air d’être des personnalités importantes et étaient toujours escortés par deux gardes. D’autres n’étaient que des gens ordinaires qui, pour une raison ou une autre, avaient eu la chance de recevoir des soins dans cet établissement prestigieux.
Ces conversations avec les soldats blessés égayaient ses journées. Ves aimait toujours discuter avec eux, même si aucun d’entre eux ne parlait beaucoup de ce qu’il avait vécu.
Pour beaucoup, cette période de convalescence leur offrait des vacances bien méritées, loin des combats ! Ils préféraient donc parler des derniers matchs de mécha plutôt que de l’évolution des affrontements sur le front.
Ves avait presque l’impression d’être de retour au Domaine Larkinson.
En dehors de ces échanges anodins, le Corps des méchas s’était montré assez généreux pour assouplir les règles de visite à son égard. Cette simple mesure le rassurait quelque peu : on continuait à lui accorder une certaine importance.
Malgré son emploi du temps chargé, la Capitaine Melinda Larkinson essayait de lui rendre visite aussi souvent que possible.
Installé dans la cour sur le toit du bâtiment principal de l’hôpital, Ves contemplait distraitement le paysage urbain de Dorum. Melinda le trouva là et vint se placer à côté de son fauteuil antigrav.
« Tu n’as pas peur que quelqu’un pirate ton fauteuil et le fasse passer par-dessus le rebord ? »
« Ce fauteuil est assez puissant pour rester en l’air. Même s’il tombait en panne, je pourrais encore utiliser un module antigrav d’urgence pour freiner ou ralentir ma chute. »
En outre, les gardes derrière lui feraient aussi de leur mieux pour le rattraper en plein vol.
« Quand même, pour quelqu’un qui vient de survivre à une tentative d’assassinat, c’est sacrément imprudent de tenter le sort. »
« Tu as raison. » Ves haussa les épaules. « Je m’ennuie juste un peu trop ici. Rentrons. »
Il ordonna à son fauteuil antigrav de faire demi-tour et de retourner à sa chambre.
En chemin, Melinda lui expliqua la raison de sa visite.
« Je ne suis pas venue uniquement pour prendre de tes nouvelles. Je suis ici au nom de la Famille Larkinson. »
« Une affaire de famille, hein ? » marmonna Ves. « Grand-père t’envoie ? »
« Oui. D’abord, il m’a chargée de te dire que la famille a fait jouer son influence en ta faveur. Elle a réussi à peser sur ta prochaine affectation. Si tout se passe comme prévu, tu seras probablement retiré de Bentheim, mais on ne t’enverra nulle part de dangereux. Il ne sera pas difficile de convaincre nos alliés que tu as déjà largement fait ton devoir.
Le scandale du KNG a révélé, à la suite d’enquêtes menées dans plusieurs autres entreprises, des pratiques tout aussi pourries. »
« Ah ? » Ves haussa les sourcils. C’était une nouvelle pour lui. « Les médias n’en ont pas parlé. »
« Le Corps des méchas ne veut pas que l’information se répande. Même les noms des entreprises impliquées sont secrets. Si toutes leurs casseroles étaient dévoilées d’un seul coup, la confiance du public dans le Corps des méchas et notre industrie locale du mécha en serait gravement ébranlée. »
« Dans ce cas, tu ne devrais pas m’en parler. »
« Tu as déjà l’autorisation d’en savoir autant. Pour l’instant, mes supérieurs à la Garde planétaire sont ravis que tu aies empêché le BLM de se procurer davantage de méchas militaires. Dommage que nous n’ayons pas pu l’arrêter plus tôt. Nous ignorons combien de méchas militaires ils ont réussi à récupérer, mais plusieurs régiments de méchas sont déjà rappelés à Bentheim pour renforcer nos défenses. »
« Ravi d’avoir pu rendre service. » Il marqua une pause. « Dis à grand-père que j’apprécie ses efforts, mais qu’il n’a pas besoin de se donner autant de mal pour moi. »
Melinda secoua la tête. « Même si son influence au Ministère de la Défense est limitée, il peut toujours s’appuyer sur le nom des Larkinson pour faire bouger certains décideurs. Pour la Famille Larkinson, ta présence est vitale. Nous ne voulons pas que tu sois exposé à d’autres dangers. Quand tu as failli te faire tuer, les vieux grincheux du Domaine Larkinson en ont presque fait une crise cardiaque !
Sans toi, la LMC ne vaut rien ! »
« Donc, tout l’intérêt qu’ils me portent, c’est l’argent que je rapporte à la famille, c’est ça ? » Ves sourit avec ironie. Il aurait dû s’en douter. « Enfin, rassure-les : je n’ai pas l’intention de me faire tirer dans la poitrine une deuxième fois. »
« Tant mieux, Ves. Je transmettrai tes paroles, si sincères, aux anciens Larkinson. » Elle rit. « Sérieusement, Ves, c’est quand même fou qu’un concepteur de méchas comme toi soit exposé à tant de dangers. Le nom et la réputation des Larkinson te causent des ennuis ? »
Il écarta son inquiétude d’un geste. « Non. Tout va bien. Ne t’en fais pas. »
« Bref, en plus de défendre tes intérêts au sein du Corps des méchas, les Larkinson ont aussi discuté du rôle que la LMC jouera à l’avenir pour la famille. Beaucoup des nôtres commencent à voir les avantages qu’il y a à détenir des parts dans une entreprise aussi riche et rentable. Ils veulent s’impliquer davantage et envoyer plus de Larkinson et de membres du personnel de la famille travailler dans ton entreprise. »
Ves secoua la tête. « Dis-leur que j’ai reçu assez d’aide pour le moment. L’entreprise peut se débrouiller seule. »
Il avait déjà demandé à Calsie d’empêcher ces ingérences autant que possible. Les Larkinson considéraient sans doute la LMC comme une entreprise familiale, mais, à ses yeux, ils ne méritaient pas cet honneur. Les choses auraient été différentes s’ils avaient investi en lui dès le départ, mais seul son père méritait sa gratitude.
« Les anciens Larkinson n’apprécieront pas cette réponse. »
« C’est mon entreprise, pas la leur. C’est moi qui décide de la façon dont je la dirige », déclara Ves d’un ton autoritaire. « Tu peux dire aux Larkinson, là-bas, qui commande. »
Melinda haussa les épaules. L’aspect commercial de la famille ne l’intéressait pas tellement. Après tout, elle était officier dans la Garde planétaire. « Comme tu voudras, Ves. À part ça, ils ont aussi proposé d’envoyer certains de nos pilotes de mécha Larkinson renforcer les rangs de ta force personnelle. »
Ves parut perplexe. « Quoi ? Ils veulent vraiment envoyer des membres de la famille intégrer les Avatars du Mythe ? Quel genre de Larkinson comptent-ils m’envoyer ? »
« Un mélange de jeunes pilotes et de pilotes plus âgés. Pour l’instant, ils prévoient seulement d’envoyer leurs anciens pilotes de mécha Larkinson à la retraite, afin de renforcer l’entraînement et d’améliorer le niveau des gens que tu as déjà recrutés. Une fois la guerre terminée, certains des plus jeunes Larkinson voudront probablement se poser et quitter le Corps des méchas dès qu’ils auront la possibilité de démissionner. »
En tant que Larkinson, Ves savait pertinemment à quel point il serait avantageux d’employer plusieurs pilotes de mécha Larkinson. Leur formation, leur sang-froid, leur discipline et le reste étaient d’un niveau remarquable !
De nombreux pilotes militaires les surpassaient en compétence et en expérience, mais le plus important, c’était qu’il était extrêmement difficile d’attirer des pilotes de leur calibre dans une force privée comme les Avatars du Mythe.
S’il pouvait employer ne serait-ce qu’une douzaine de pilotes de mécha Larkinson, il pourrait former une escouade d’élite sur laquelle compter même dans les situations les plus désespérées !
Pourtant… une telle force n’était jamais gratuite. Même si la Famille Larkinson voulait seulement placer davantage de ses membres auprès de Ves et de la LMC pour protéger ses intérêts dans l’entreprise, il ne savait pas quoi penser de l’idée de dépendre des Larkinson pour assurer sa sécurité.
« Laisse-moi y réfléchir. » Il décida finalement de remettre sa décision à plus tard. « Dis-leur que, quels que soient ceux qu’ils envoient aux Avatars du Mythe, cette force m’appartient. Je ne laisserai aucun Larkinson prendre le contrôle de la force que j’ai bâtie avec mes propres fonds. Si les anciens pilotes de mécha Larkinson ne sont pas prêts à suivre mes ordres, qu’ils ne se donnent pas la peine de venir. »
« D’accord, Ves, je transmettrai aussi ça. Personnellement, je ne vois pas où est le problème. Avoir davantage de membres de ta famille autour de toi te ferait du bien et rassurerait les Larkinson : ils sauraient que tu as toute l’aide nécessaire quand toi ou l’entreprise rencontrerez des difficultés. »
« Je comprends qu’ils s’inquiètent, mais j’ai monté mon entreprise loin de Rittersberg pour une raison. »
Ayant choisi de rejoindre la Garde planétaire de Bentheim plutôt que le Corps des méchas, Melinda comprenait la raison qui se cachait derrière ses paroles. Elle avait néanmoins son propre avis sur la question.
« Tu ne fais confiance à personne, ou presque, pas vrai, Ves ? Tu devrais vraiment envisager de laisser davantage de membres de la famille entrer dans ton cercle. Tu es bien content d’avoir Melkor, non ? Imagine tout ce que tu pourrais faire avec dix autres Larkinson aussi bons que lui, voire meilleurs. Tu ne peux pas diriger toute ton entreprise tout seul. Il te faut des gens de confiance pour régler les problèmes à ta place.
À qui d’autre pourrais-tu faire appel, sinon à ta propre famille ? »
C’était une bonne question. Ves se laissa un peu convaincre.