Chapitre 627
« Junior, nous avons ajouté de la corne de buffle au remède contre la fièvre. Il est efficace, mais certaines personnes y répondent moins bien… »
« Et le bezoard ? Il nous en reste combien ? »
« Pas beaucoup. À ce rythme, nous n’en aurons plus dans moins de trois jours… »
« À partir de maintenant, sauf en cas d’urgence pour les patients gravement malades, utilisez le bezoard et la corne de buffle ensemble avec parcimonie. Essayez de garder une chance de survie à ces patients. Par ailleurs, commencez par utiliser de l’eau de feuilles de mûrier à soie, de feuilles de bambou et d’écorces de mandarine séchées pour faire baisser la fièvre. Ces trois remèdes sont bon marché et faciles à trouver. S’ils sont inefficaces, utilisez alors la Poudre de chèvrefeuille argenté… »
« Soyez prudents avec les femmes enceintes et les enfants lorsqu’il s’agit de leur administrer des médicaments. Quant aux personnes de constitution fragile, évitez de leur donner trop de remèdes froids afin de prévenir les lésions du foie et des reins ! »
« On peut aussi recourir en parallèle à des méthodes physiques pour faire baisser la fièvre, et pratiquer l’acupuncture. Faites venir nos quelques gamins : ils l’ont tous apprise. Ils ne savent peut-être pas faire grand-chose d’autre, mais ce travail-là ne leur posera pas de problème. »
Au terme de la journée, Lin Miao adapta la stratégie de traitement en fonction des patients et de l’évolution de leur état.
Il fallait concilier les ressources disponibles et les besoins réels.
Si l’on utilisait les médicaments sans compter, même en rassemblant toutes les herbes fébrifuges et détoxifiantes entreposées dans la Préfecture de Dongshan, on n’en aurait pas assez.
De plus, personne ne savait combien de temps durerait cette « grande épidémie ».
Le meilleur remède contre la fièvre était la corne de rhinocéros, mais Lin Miao n’en avait jamais vu. Il avait toujours utilisé de la corne de buffle en remplacement.
La corne de buffle pouvait certes la remplacer, mais il en fallait huit à dix fois plus que de corne de rhinocéros, et certains effets propres à cette dernière ne pouvaient être reproduits par la corne de buffle.
La corne de rhinocéros provenait d’un rhinocéros.
Lin Miao ignorait s’il existait des « rhinocéros » dans ce monde.
Les rhinocéros avaient besoin de conditions particulières de température et d’humidité. Ils vivaient généralement dans des régions tempérées de moyenne altitude où la température dépassait les dix degrés.
De toute évidence, la Préfecture de Dongshan ne réunissait pas ces conditions.
S’il y avait des rhinocéros, ils devaient vivre dans les régions humides du sud, comme à Nanzhao, où habitaient les tribus de la Frontière méridionale. Le climat y était tout à fait propice à leur présence.
Pourtant, la valeur médicinale de la corne de rhinocéros ne semblait pas être mentionnée dans les ouvrages de médecine de ce monde.
« Je connais l’animal dont vous parlez, monsieur. C’est une bête exotique docile qui vit dans les jungles du sud, et il y en a beaucoup. Quant à sa corne, les tribus barbares de la Frontière méridionale la coupent généralement pour en faire des ornements ou des coupes à vin ! » Yue Mei’Er reconnut aussitôt l’animal en voyant le croquis de rhinocéros dessiné à la main par Lin Miao.
Par rapport aux habitants de Da Li, ceux du royaume de Yue et de Nanzhao désignaient souvent les tribus de la Frontière méridionale sous le nom de « tribus barbares ».
« Exotique » et « barbare » n’avaient pas le même sens. Le premier signifiait qu’ils n’étaient pas des nôtres ; le second, bien que péjoratif, reconnaissait tout de même leur humanité.
La différence était fondamentale.
Peut-être le royaume de Yue et Nanzhao souhaitaient-ils tous deux coexister pacifiquement avec les tribus de la Frontière méridionale. Celle-ci était vaste, mais ses conditions naturelles hostiles rendaient la survie difficile, même pour des occupants. Elle recelait toutefois de nombreux minerais introuvables ailleurs sur le continent et donc rares. Mieux valait échanger des marchandises que d’anéantir l’un des deux camps.
En raison de leurs divisions et de leurs conflits internes, les tribus de la Frontière méridionale n’étaient pas en mesure de s’étendre vers le nord, tandis que les pays des Plaines centrales n’avaient aucune envie d’envahir la région. Même s’ils l’emportaient, ils ne feraient que piller quelques tribus barbares et minerais ; les habitants se réfugieraient dans les profondeurs du territoire, et il deviendrait impossible de se procurer les produits de la Frontière méridionale pendant de nombreuses années.
À l’échelle des États, les hostilités avaient pour ainsi dire disparu, mais certains prenaient encore des risques par appât du gain.
Les enchères d’esclaves exotiques organisées sur les marchés noirs du continent passaient par ces réseaux.
La jeune fille de la tribu de l’Esprit de Feu, originaire de la lointaine Frontière méridionale, que Lin Miao avait achetée et nommée Lin Ying, en faisait partie.
Lin Miao ne la traitait pas comme une esclave. Il lui avait même donné le nom de famille « Lin » et lui enseignait lui-même les arts martiaux.
En somme, il la traitait comme une « petite sœur ».
Quant à savoir si elle finirait par se montrer « ingrate », il était encore trop tôt pour le dire. Du moins, cette jeune fille se montrait distante avec Lin Miao et ne semblait pas avoir complètement baissé sa garde.
Mais cela les éloignait du sujet.
Lin Miao montra le croquis de rhinocéros à Lin Ying. Elle le regarda, surprise, puis hocha la tête.
Il était sans doute étrange que Lin Miao n’ait jamais mis les pieds à la Frontière méridionale, alors que les rhinocéros étaient des bêtes propres à cette région. Là-bas, on les appelait les Taureaux barbares ; ils étaient les bêtes totémiques sacrées de la tribu des Taureaux barbares !
À moins qu’il ne s’agisse de braconnage, la tribu des Taureaux barbares ne laissait pas circuler à l’extérieur les cornes de ses bêtes sacrées.
Lin Miao avait vu une coupe en corne de rhinocéros chez la Famille Xu et l’avait rachetée. Elle avait peu d’utilité pratique, mais une grande valeur médicinale, et il en avait utilisé une bonne quantité au cours de l’année écoulée.
À part en cas d’urgence, il répugnait à utiliser le peu qui restait de cette coupe en corne de rhinocéros.
Mais dans la situation présente, si la forte fièvre d’un patient ne baissait pas et que la corne de buffle se révélait inefficace, il faudrait recourir à la corne de rhinocéros.
Le problème, c’était que même réduite en poudre, la coupe entière ne suffirait pas pour plus de quelques doses. S’il pouvait se procurer une ou deux cornes de rhinocéros, ce serait l’idéal.
Lin Miao songea alors aux biens confisqués du Marquis Lingyang et de la Famille Ye, qui regorgeaient de trésors. Il y avait peut-être parmi eux des ornements ou des décorations en corne de rhinocéros.
La tentative en valait la peine. S’il en trouvait, ce serait inestimable pour sauver des vies, et Lin Miao n’hésiterait pas à dépenser une somme considérable pour en acheter.
De telles choses étaient forcément difficiles à trouver, mais c’étaient des remèdes qui sauvaient des vies. Plus il en aurait, mieux ce serait.
Surtout si l’on en faisait des « pilules d’Angong Niuhuang » : elles pourraient sauver une vie dans les moments critiques. Dans son monde d’origine, les matières premières authentiques étaient presque éteintes. Même lorsqu’il en existait encore, elles restaient dans des collections privées et n’étaient jamais mises en vente.