Chapitre 8
« Mon initiation à la politique impitoyable des magiciens de Garamon fut l'une des meilleures que j'aie jamais reçues, car elle m'enseigna tout ce que j'avais besoin de savoir, et ce, presque instantanément. Il y a des avantages à posséder un talent magique suffisant pour justifier un enlèvement : les gens sont rarement enclins à tuer la poule aux œufs d'or. »
- Extrait des écrits d'Isabel Vornholt, « La Grande Liche ». 1 891 A.E.
Le plan consistait à nous déplacer, Agrian et moi, rapidement, et à nous faire purement et simplement disparaître. Je fus en mesure de le prédire assez facilement, ce que je confirmai bientôt en utilisant mon vieux tour d'écoute — désormais bien plus stable, à plus longue portée et, fort heureusement, plus difficile à détecter par la magie.
Cela ne fut guère une surprise ; c'était la coutume pour de tels enlèvements magiques depuis des générations. Cependant, pour moi, cela signifiait devoir prendre une décision. Souhaitais-je accepter cet état de fait ?
Mon premier instinct fut de répondre par l'affirmative ; être plongée dans un entraînement magique toujours plus éreintant était littéralement tout ce que je pouvais demander pour le moment. Plus on me ferait travailler dur, plus vite je pourrais me targuer d'avoir la puissance nécessaire pour abattre ces petits Dieux et les écraser sous mes pieds.
Mais cette fois-ci, je devais faire bien plus qu'accumuler une force magique brute. J'avais déjà tenté cela dans ma vie précédente, ce qui avait conduit au léger contretemps que j'avais connu après que les Dieux eurent détruit mes armées et mon corps. Cette fois, je devrais les combattre sur un terrain où ils seraient moins à même de m'affronter. Même cela serait une bataille ardue, étant donné leur domination apparente sur la politique mondiale.
Ce qui impliquait un combat intellectuel plutôt que purement magique ou physique. Je m'estimais chanceuse, au moins, que mes ennemis de longue date ne fussent rien de plus que des amas de mana doués de conscience, incapables d'égaler la glorieuse intelligence humaine, et ce, même de loin.
Mes obstacles immédiats étaient cependant les humains eux-mêmes, ce qui exigeait un peu moins… de brutalité.
Je pris mon temps pour prendre mes marques au début, ne voulant rien faire de précipité ou d'irréversible avant d'avoir pu recueillir des informations. Actuellement, mon avantage principal résidait dans le fait que mes ennemis ne voyaient en moi qu'une enfant, un être si minuscule et fragile que n'importe lequel d'entre eux marchait plus vite que je ne pouvais courir.
Mon désavantage principal, en revanche, était que j'étais actuellement une enfant, si minuscule et fragile que n'importe lequel d'entre eux marchait plus vite que je ne pouvais courir.
Cela rendait les déplacements compliqués si j'étais forcée de me presser, mais tant que les soupçons de mes ravisseurs restaient faibles, il m'était facile de flâner en faisant semblant d'être une enfant simplette, comprenant si peu sa situation qu'elle ne réagissait à son enlèvement qu'avec une pure curiosité.
Il aidait aussi que je fusse apparemment plutôt mignonne. Lord Dread, mignonne. Une humiliation de plus à faire payer aux Dieux quand j'aurais fini de recouvrer ma puissance, mais pour l'heure, un avantage supplémentaire.
Le manoir était luxueux et avait clairement été occupé depuis un certain temps, ce qui signifiait que tout cela avait été planifié bien à l'avance. J'en déduisis que mes ravisseurs avaient également dû préparer une voie de sortie, voire deux. Heureusement, malgré ce que j'avais initialement pensé, l'endroit était assez vaste pour rester en grande partie vide. Cela me permit d'explorer facilement. En me déplaçant et en profitant de l'occasion pour jeter un œil par les fenêtres, tout en faisant le décompte des aides non-magiques et des magiciens, je fus en mesure de restreindre les possibilités.
Nous étions à la lisière de Lachfel, ce qui donnait un accès facile à plusieurs routes menant hors de la ville. Le manoir n'était pas non plus, je le savais pour avoir suivi notre trajet, aussi proche du domaine Vornholt qu'il aurait pu l'être. J'en conclus que ce furent les routes qui motivèrent ce choix.
En dehors de celles-ci, il y avait aussi un train qui quittait la ville. J'en savais peu à leur sujet, ayant été inventés bien après mon éviction du monde. Je connaissais la magie, cependant. Moins les nouvelles découvertes faites dans ce monde, mais assez pour formuler des hypothèses éclairées. Je savais que le pouvoir de voler était toujours aussi rare qu'il l'avait été, et je pouvais donc supposer qu'il exigeait autant de puissance que les techniques utilisées à mon époque.
Ce qui signifiait qu'aucun magicien ici ne pouvait l'accomplir.
D'autres capacités ; la translocation, le déplacement dimensionnel et la conjuration d'êtres assez puissants pour supporter le poids d'un humain tout en volant sur de telles distances étaient également hors de question.
Un train, et des calèches tirées par des bêtes. C'étaient les deux moyens les plus probables par lesquels Agrian et moi serions emmenés. Je retournai aux côtés de mon frère et fus assez surprise lorsqu'il saisit fermement mon poignet.
« Ne t'éloigne plus, me dit-il. D'accord, Isabel ? Je vais m'occuper de tout ça pour nous deux, mais tu dois rester près de moi. »
Il avait l'air si sérieux. Clairement terrifié, et pourtant, le garçon faisait de son mieux pour me le cacher.
C'était malavisé, mais je n'allais certainement pas laisser une telle loyauté et un tel courage sans récompense. Tous ceux qui servaient Lord Dread recevraient ce qu'ils méritaient.
J'avais été réintroduite de force aux interactions humaines au cours des dernières années, et je savais donc serrer le bras d'Agrian avec toute ma force d'enfant pour répondre à son sentiment. Puis je pris la parole.
« J'ai un plan pour nous sortir d'ici, murmurai-je. Mais j'ai besoin que tu le fasses avec moi. Peux-tu faire cela, Agrian ? Ta magie est plus puissante et tu es plus grand. »
Je crois que ce fut la flatterie qui le convainquit, bien qu'il puisse aussi s'agir d'un trait de rationalité jusque-là invisible qui refaisait surface grâce à nos circonstances.
« Je peux le faire », me répondit le garçon avec ferveur. J'eus l'impression qu'il essayait de se convaincre lui-même autant que moi, ce qui n'entravait en rien sa capacité à faire ce qu'on lui disait et, par conséquent, n'avait aucune importance. Nous nous mîmes au travail.
Le premier obstacle était que, bien que nous fussions des enfants et considérés comme inoffensifs, nos ravisseurs n'étaient pas assez stupides pour nous laisser sans surveillance. Même lorsque j'étais autorisée à errer librement, j'étais observée. Agrian, l'enfant plus âgé qui avait déjà clairement fait savoir qu'il ne souhaitait pas rester, était surveillé encore plus étroitement.
Ce n'était pas facile à surmonter. Je pris mon temps pour trouver les méthodes les plus discrètes possibles ; attendre des moments d'inattention, scruter les environs à la recherche d'un endroit où je pourrais m'éclipser sans être vue, n'importe quoi. Comme on pouvait s'y attendre, cependant, ces hommes ne nous offrirent aucune occasion.
Ils ne risquaient pas leur vie et leur gagne-pain dans cet enlèvement pour laisser leurs prises s'enfuir, après tout.
Pire encore, tester les limites ne ferait qu'éveiller les soupçons, rendant les hommes qui nous gardaient si négligemment plus vigilants et sérieux dans leur devoir. Nous cesserions d'être un doute pour devenir un problème nécessitant une surveillance active. Nous—
…Parfois, en vivant aussi longtemps que moi, je suis humiliée par la connaissance que je suis, en fait, une idiote. Je compliquais beaucoup trop ma situation.
« Agrian, demandai-je à mon frère après un instant. Peux-tu mettre le feu à cet homme là-bas… » L'homme hurlait déjà avant même que j'aie fini de parler, et Agrian, oubliant apparemment notre situation, affichait un large sourire. Je songeai qu'il avait en lui l'étoffe d'un Seigneur du Mal assez respectable, un jour, mais je me concentrai d'abord sur l'idée de lui offrir sa liberté ce jour-même.
Les hommes paniquèrent et poussèrent des cris. Des magiciens, tous autant qu'ils étaient, et peut-être pas aussi lents à réagir que la plupart face à une flamme inattendue, mais l'idée même qu'un garçon de onze ans puisse accomplir quelque chose d'aussi physiquement significatif n'était clairement pas une éventualité qu'ils avaient envisagée. Le choc attira tous les regards si bien que je ne fus absolument pas remarquée en me glissant hors de la pièce, et ma longue pratique de l'espionnage me donna la dextérité nécessaire pour le faire avant que les autres hommes dans les autres pièces ne puissent accourir et fournir plus de témoins.
Je connaissais suffisamment le plan du bâtiment pour me frayer un chemin jusqu'à ce qui semblait être une écurie intérieure. Fermée et verrouillée, malheureusement, donc je ne m'enfuirais pas par là, et même si je le faisais, je ne doutais pas qu'une douzaine de magiciens me retrouveraient rapidement. Mais je n'étais pas là pour m'échapper. Avec le nombre d'hommes ici, magiciens compris, je savais qu'il y avait beaucoup moins d'humains physiquement améliorés que de magiciens par rapport au ratio d'hommes responsables de mon enlèvement. Trop nombreux pour les alterner entre les hommes et être portée comme les derniers l'avaient été. Et trop d'hommes en tout pour se déplacer aussi rapidement ou subtilement qu'auparavant.
Ce qui signifiait que même si nous quittions Lachfel en train, nous quitterions ce manoir en calèche.
Si j'avais eu plus de chance, les véhicules auraient déjà été là. Ce n'était pas le cas. Ce n'était cependant pas un problème ; la chance est pour les imbéciles qui, constatant qu'ils ne sont pas nés avec un pouvoir divin, se contentent de vivre leur vie sans chercher à atteindre les sommets du monde. Je ne suis pas, c'est le moins qu'on puisse dire, de cette disposition particulière.
Et le chemin que prendraient les calèches de mes ravisseurs était toujours là.
Il est difficile d'endommager quelque chose d'aussi durable que des pavés en utilisant seulement un millier de vis de puissance magique, mais c'est tout à fait possible. Surtout si vous êtes moi.
La chaleur fut ma première approche, et non sous la forme de projectiles magiques. On m'avait enseigné, il y a quelque temps, une matrice de sorts pour projeter le mana sous forme de jet concentré qui se dissiperait une fois passé devant moi, mais la technique que j'utilisais maintenant n'était pas celle-là. Au lieu de cela, je copiai la matrice que le Docteur Brown avait utilisée pour produire son mur de force, en substituant l'énergie cinétique par de la chaleur et en chauffant une section plus large à la fois.
Pas assez pour faire fondre la roche, loin de là, mais assez pour mettre à profit certaines de mes leçons de science profane. C'était en fait quelque chose que j'avais déjà résolu moi-même il y a longtemps, de toute façon ; la plupart des matériaux suffisamment chauffés perdent une grande partie de leur résistance, et une fois chauffés, ils mettent un certain temps à refroidir.
Assez de temps pour moi pour alterner entre chaleur et force, divisant la moitié de ma concentration pour reproduire l'effet de sourdine dont mes ravisseurs m'avaient entourée, et l'autre moitié pour projeter un projectile magique légèrement modifié dans les pierres qui luisaient faiblement.
Mes réserves de mana n'avaient jamais été aussi sollicitées qu'à ce moment-là, pas dans cette vie. J'étais presque à sec lorsque j'eus terminé mon travail et créé une longue traînée de pierre déformée s'étendant sur presque toute la largeur de l'écurie. Et une autre, et encore une autre. Des couches empilées les unes à côté des autres pour garantir que les dégâts seraient aussi difficiles à réparer que possible, assez profondes pour exiger beaucoup de quiconque tenterait de les combler.
Puis, de l'éther fut superposé sur les fosses, recouvert de fragments de pierre empilés soigneusement et rapidement pour les dissimuler. Le déguisement n'aurait pas tenu le jour sous un examen minutieux, mais de nuit et dans la précipitation ? J'avais au moins une chance.
En retournant dans le reste de la maison, je semblai arriver juste à temps. Des hommes étaient déjà en route vers les écuries lorsque je les croisai dans le couloir, certains les yeux écarquillés par l'inquiétude, d'autres détendus par le soulagement, d'autres encore plissant les yeux avec suspicion. Paranoïaques ou non, c'était ce dernier groupe qui avait clairement vu juste.
« La voilà », soupira l'un d'eux. Pas un magicien, celui-là, et c'était peut-être pour cela qu'il était si terriblement soulagé. Si quelque chose arrivait à la prise, je soupçonnais que ce seraient les subalternes impliqués dans cette mission qui en porteraient le blâme.
Hm. Le blâme serait vite attribué. C'était bon à garder en tête pour plus tard, une autre arme à utiliser.
« Où étais-tu, gamine ? » grogna l'un des magiciens en arrivant en trombe et en se penchant au-dessus de moi. Je pensai un instant que j'allais être frappée, mais aucun coup ne vint. Je n'eus droit qu'à une fureur pathétique alors que l'homme me dévisageait avec hostilité.
« Aux écuries ! » souris-je, faisant de mon mieux pour imiter les jeunes écervelés que je savais être la plupart des enfants de mon âge. « Les dadais ! »
Comme d'habitude, mes talents de tromperie encore peu exercés furent aidés dans une large mesure par le simple fait que les gens ne s'attendent généralement pas à être trompés par une enfant. Bien que les magiciens fussent loin d'être satisfaits, rien de plus ne résulta de l'interaction, et je fus ramenée dans la pièce principale.
Une étape de mon évasion franchie, et jusqu'ici, tout s'était déroulé sans accroc. Maintenant, combien d'autres problèmes pouvais-je causer ?