Chapitre 41
++Les droits de succession n'étaient pas un sujet sur lequel j'avais eu souvent l'occasion de m'attarder, sachant très tôt que je n'étais pas éligible à grand-chose. Être née femme m'a réellement entravée.++
- Extrait des écrits d'Isabel Vornholt, « La Grande Liche ». 1 891 A.E.
La sortie suivante d'Agrian avec son père eut lieu quelques heures seulement après qu'Isabel lui eut demandé des informations à ce sujet. Il doutait fort que ce ne fût qu'une coïncidence ; elle avait probablement orchestré les choses ainsi pour s'assurer que sa promesse restât aussi fraîche que possible dans son esprit, au moment où il lui faudrait soit la tenir, soit la rompre.
Isabel avait ce don-là. Elle avait le don pour beaucoup de choses, pour nouer les gens et obtenir ce qu'elle voulait, que ce soit par de délicates suggestions ou, lorsque la situation l'exigeait, par une poussée bien plus ferme. Son père plaisantait souvent en disant qu'elle mènerait son futur époux à la baguette. Agrian, lui, en doutait. Après une année passée à ses côtés, il ne pouvait imaginer aucun homme entretenir l'illusion d'être le maître de sa propre maison.
Et son mariage était encore loin ; elle avait tout le temps de grandir d'ici là. Voilà qui était une pensée effrayante.
Pour cette sortie, Agrian était moins nerveux, mais tout aussi élégamment vêtu. Son père l'avait emmené se faire tailler des vêtements de haute facture, balayant d'un geste ses inquiétudes quant au prix et insistant pour qu'il en fût ainsi.
« Je ne permettrai pas qu'un fils du mien se pavane comme un va-nu-pieds », avait-il déclaré.
Agrian songea aux dommages de guerre subis par leur domaine et aux allusions qu'il avait entendues sur le déclin de la productivité de leurs affaires, et envisagea de protester ouvertement. Il finit par y renoncer ; il n'avait pas le pouvoir de faire changer le Baron d'avis.
« Allons-nous en apprendre davantage sur la guerre aujourd'hui ? » demanda-t-il à la place. Son père lui jeta un regard froid, visiblement peu impressionné par la question.
« Non, et je te saurais gré de garder cela pour toi, jeune homme. Ce n'est pas de notoriété publique et je ne souhaite pas que cela le devienne. Nous pourrons en discuter au Club Dummer, nulle part ailleurs. »
Agrian réfléchit à cette remarque, mais il ne fut pas difficile de deviner pourquoi.
« À cause des affaires, devina-t-il. Vous ne voulez pas que le bruit se répande que nos stocks s'amenuisent, n'est-ce pas ? Les gens le comprendraient s'ils savaient pourquoi la guerre se prépare. »
« Hm. Tu es bien trop intelligent pour ton propre bien, mon garçon. »
Agrian prit cela pour un compliment et apprécia.
Le club privé lui parut moins intimidant cette fois-ci ; il était difficile de craindre un endroit où l'on s'était déjà rendu et où l'on n'avait rien trouvé de plus significatif qu'une simple conversation. Agrian était même impatient d'y arriver, ses nouveaux vêtements, apparemment appropriés, étaient froids comme les couilles d'un Iigary et le forçaient à réprimer un frisson à chaque pas. Son père, lui, ne ressentait pas le gel, bien entendu. Agrian doutait qu'il eût ressenti autre chose qu'un léger frisson même en se baignant sous une calotte polaire.
Une vague de chaleur les enveloppa tous deux à leur entrée, et Agrian se laissa imprégner par cette sensation pendant quelques instants alors qu'ils s'enfonçaient dans le club.
« Tu n'as pas vraiment eu l'occasion de voir grand-chose la dernière fois, n'est-ce pas, mon garçon ? » demanda son père.
« En effet. » Agrian n'était pas sûr que cela l'eût dérangé, bien qu'il dût admettre que la curiosité prenait désormais le dessus.
« Alors, commençons par te présenter à tout le monde, suis-moi », dit son père avec un sourire, avant de guider Agrian vers un escalier menant au premier étage. Les hommes souriaient et saluaient le Baron à son passage, et Agrian, tout en les observant, s'efforçait de ne croiser le regard de personne. La plupart, comme il s'y attendait, étaient des hommes d'âge mûr, probablement d'anciens officiers ayant servi avec son père. Aucun ne sembla porter le moindre intérêt à Agrian, ce dont il essaya de ne pas s'offusquer.
L'étage empestait la fumée de pipe et de cigare, ainsi que les alcools forts exposés à l'air libre. Le Baron le conduisit vers le fond de la salle, et Agrian put enfin apprécier l'agencement singulier des lieux.
« Cela ressemble davantage à un salon », nota-t-il. Le rez-de-chaussée était similaire, mais l'effet était décuplé à cet étage.
« Bien vu », acquiesça le Baron. « C'est essentiellement le cas. L'idée est d'en faire une sorte de foyer loin du foyer, tu comprends ? Un endroit où les hommes peuvent simplement s'asseoir et être eux-mêmes, socialiser loin des soucis et du stress de la vie. Et, bien sûr, où nous pouvons le faire sans avoir à supporter ces maudites femmes. » Il gloussa. « J'aime ta mère et tes sœurs, bien sûr, mais tu auras sûrement remarqué ce qu'elles sont. Ce n'est pas ce qu'il y a de plus reposant. »
Agrian trouvait Qaigor moins reposant, personnellement. Il aimait son petit frère, mais le garçon était obsédé par lui, lui montrant toujours ses jouets et lui demandant de jouer. Il imaginait que c'était la même chose pour la relation entre Isabel et Victoria, bien qu'elle semblât avoir une bien meilleure emprise sur sa jeune sœur qu'Agrian sur la sienne. On aurait presque pu croire que c'était elle l'aînée, celle qui avait passé son enfance à apprendre à s'occuper des jeunes enfants.
« Un porto ? » demanda brusquement son père. Agrian réalisa qu'on lui proposait un verre.
« Oh, euh… non merci ? »
Le Baron soupira.
« Tu devras boire en société si tu veux t'intégrer parmi les autres gentilshommes, mon garçon. » Il fit signe à un membre du personnel et commanda un verre pour chacun d'eux.
Ce n'était donc pas une question, parfait.
Agrian remarqua alors que son père regardait autour de lui, l'air irritable.
« Quelque chose ne va pas ? » demanda-t-il.
« Non », trancha le Baron. « Juste… Penses-tu que l'on te dévisage ? Ne sois pas trop évident si tu vérifies. »
Agrian avait appris une chose presque aussi bien que la magie à l'Institut Winzorth, et c'était comment observer discrètement son environnement. Les magiciens étaient, avant tout, des êtres sournois. Maintenant que son père l'avait souligné, il réalisa qu'il attirait effectivement beaucoup de regards.
Et ils n'étaient pas tous amicaux. Loin de là.
« Est-ce parce que je suis nouveau ? » demanda-t-il.
« Impossible », répliqua le Baron. « J'ai été nouveau moi aussi et ce n'était pas comme ça. Viens, tirons cela au clair. »
Agrian n'en avait guère envie, mais il n'avait pas vraiment le choix, comme d'habitude. Le Baron l'entraîna et les fit s'asseoir juste à côté d'un autre homme dans un coin de la pièce.
« LeGui », lança son père avec tout le faux plaisir d'un véritable gentilhomme. « Cela fait un bail, n'est-ce pas ? Comment vas-tu ? »
L'homme sembla tout sauf ravi de voir le Baron partager sa table à l'improviste, comme s'il sentait que quelque chose clochait. Cependant, en une seconde, aucune trace de cela ne subsista sur ses traits, son visage s'étant lissé de toute marque de mécontentement. Les gentilshommes étaient naturellement très doués pour dissimuler leurs véritables intentions.
« Un an, je crois », répondit l'homme nommé LeGui. « La dernière fois que nous nous sommes vus, c'était à… Grynvel, n'est-ce pas ? »
« Pour la parade de recrutement, en effet », sourit le père d'Agrian. Il remarqua apparemment la confusion d'Agrian, car une explication suivit rapidement. « L'une des plus petites colonies, je doute que tu en aies entendu parler, mais il y a quelque temps, elle a apporté sa première contribution militaire à l'armée. J'étais parmi les officiers qui l'ont prise à l'époque, alors j'ai été invité à assister à la cérémonie. »
« Tu parles comme si tu avais voulu y être », rit LeGui. « Tout ce faste et ce glamour ? Je pouvais voir que tu te tortillais littéralement sur place en attendant de pouvoir t'échapper. »
Le Baron rit de bon cœur avec son vieil ami apparent. « Oui, eh bien, tu me connais, n'est-ce pas ? Un homme d'action. Je n'ai pas de temps pour ce genre de choses. »
Agrian aurait pris cela pour de la vantardise masculine venant de n'importe qui d'autre, mais il se souvenait aussi très distinctement avoir vu son père massacrer un magicien expérimenté pour empêcher son enlèvement et celui d'Isabel, des années auparavant. Il était difficile de trouver une meilleure expression pour le décrire qu'« homme d'action ».
« ...Et voici mon fils », ajouta-t-il, concentrant immédiatement l'attention sur Agrian. Il dut résister à l'envie de se ratatiner, sachant que cela ne servirait pas sa réputation de se montrer timoré dès sa présentation.
« Bonjour, monsieur », salua Agrian avec le respect qui lui était dû, et il ne fut pas le moins du monde surpris de voir LeGui hésiter.
« Ravi de te rencontrer », dit l'homme avec un sourire. « Tu es le… euh, tu es le magicien, n'est-ce pas ? Celui qui étudie à Winzorth ? » Il cracha presque le mot, bien qu'Agrian pût deviner qu'il ne l'avait pas fait exprès. Soudain, il comprit ce qui se passait.
« Quelque chose à ce sujet te dérange ? » demanda son père, la voix devenant froide et tranchante.
LeGui sourit rapidement, tentant de désamorcer la situation.
« Bien sûr que non, de belles perspectives à Winzorth, n'est-ce pas ? Je dirais que ton garçon rapportera beaucoup d'or au domaine familial. »
« Il fera bien plus que cela », trancha le père d'Agrian. « Il héritera de tout, tu comprends ? »
LeGui se raidit. « Calme-toi, mon vieux », répondit-il. « Pas besoin de s'échauffer. »
« Tout va bien, père », ajouta Agrian. « Tout cela est… »
« …Agrian est mon fils et héritier », poursuivit le Baron froidement, sa voix portant désormais dans toute la salle. « Et il sera un mage de combat tel que Garamon n'en a jamais connu auparavant. Cette génération de soldats suppliera de combattre à ses côtés d'ici une décennie, laissez-moi vous le dire. Suppliera. »
Ce fut sans aucun doute l'une des expériences les plus humiliantes de la vie d'Agrian. Pire encore, cela ne provoqua aucune dispute avec son père. Maintenant que l'attention de tous avait été attirée et publiquement défiée, personne ne semblait disposé à transformer la chose en une épreuve de force ouverte.
Ils se contentaient de regarder, de fixer. Laissant leur mépris s'imposer. Et ce fut à cet instant qu'Agrian sut, avec certitude, qu'il ne serait plus jamais le bienvenu dans les cercles des gentilshommes de Lachfel. Son père l'avait fait former comme magicien pour en tirer la fortune, et le reste de leur classe sociale le haïssait pour cela.
« Père, je crois que je voudrais partir maintenant », dit-il doucement.
La tête du Baron se tourna brusquement vers lui.
« Nous restons », dit-il. Et c'était définitif.
Agrian avait appris à garder un visage impassible et ses émotions cachées, du moins. L'Institut Winzorth lui avait enseigné cela comme tant d'autres choses, et il avait bien retenu la leçon. Il s'assit et fit semblant de ne pas voir les regards occasionnels, tout comme les hommes qui les lui lançaient faisaient semblant de ne pas le faire. L'ambiance était cordiale, bien qu'inconfortable.
La conversation portait inévitablement sur la guerre et le déclin actuel de l'économie magique autour de Garamon, ce qu'Agrian ne put s'empêcher d'écouter attentivement. Même si Isabel ne lui avait pas spécifiquement demandé de lui rapporter ces informations, tout cela était intéressant, et il n'était pas difficile de voir à quel point ce serait pertinent pour son retour à Winzorth. Des hommes vendaient leurs entreprises et leurs terres, cela, il le savait. Et à sa grande surprise, son père ne figurait pas parmi eux.
Il devint vite évident qu'Agrian n'avait pas tout le contexte nécessaire pour comprendre. La nuit était encore jeune lorsqu'il sortit enfin dans la rue avec son père, et il ne perdit pas de temps pour aborder le sujet.
« Peux-tu m'apprendre à gérer nos affaires et nos terres ? » demanda-t-il. « Tout, je veux dire. »
Il était rare, ces derniers temps, de voir le Baron réagir si positivement à quelque chose que son fils disait, et Agrian savoura la vue tant qu'elle dura.
« Je pensais que tu ne demanderais jamais », sourit-il. « Oui, je prévoyais d'ailleurs de le faire. Tu es, comme je l'ai dit, mon héritier. Il n'est pas juste que tu en saches si peu sur ce dont tu vas hériter. »
« Nous commencerons dès notre retour ? » demanda Agrian, surpris par son propre empressement.
« Nous commencerons quand j'aurai dormi », rit son père. « Il y aura bien assez de temps, tu es là pour un mois de plus au moins, n'est-ce pas ? »
« C'est vrai », acquiesça Agrian, incapable de retenir un sourire. « Merci. »
« Me remercier ? » rit encore son père. « Pour quoi ? Tu es mon fils, Agrian, bien sûr que je veux t'apprendre tout cela. »
C'est vrai. Son fils, bien sûr. Agrian sentit son estomac se nouer à cette pensée.