Chapitre 4
++J’avais peut-être dix ou onze ans quand ma tribu atteignit enfin les limites de sa tolérance, et l’on m’emmena pour ma première partie de chasse. Je n’en revins jamais ; le corps brisé par des pierres de fronde, abandonnée à mon sort dans la nature. Lorsque les charognards arrivèrent, que les chiens sauvages se mirent à tourner autour de moi, mon désespoir m’apporta la puissance. Jusque-là, ma magie autodidacte ne m’avait permis que des prouesses rudimentaires et dérisoires. Ce fut la première fois que je me nourris de la force vitale d’autrui, me restaurant et guérissant mes blessures.
Ce fut mon premier pas sur le chemin qui, un jour, me mènerait à inventer la nécromancie.++
- Extrait des écrits d’Isabel Vornholt, « La Grande Liche ». 1 891 A.E.
Éduquer un enfant de six ans s’avérait, en vérité, plus éprouvant mentalement que l’éternité passée dans la privation sensorielle, mais la volonté de faire ce que l’on ne souhaite pas est la qualité la plus vitale qu’un magicien puisse posséder. Je persévérai, même si les progrès se faisaient avec une lenteur misérable.
À tout le moins, il était rafraîchissant de constater qu’il apprenait vite. Relativement parlant, s’entend. Rien de comparable à moi, certes, mais bien plus que la plupart des misérables hères que j’avais pris comme apprentis par le passé.
Il est déjà assez difficile d’enseigner quelque chose à un enfant lorsque l’on est soi-même adulte ; le faire en étant un enfant plus petit encore, que votre élève considère comme socialement inférieur, relève de l’impossible. Heureusement pour moi, Agrian le Jeune était extrêmement enthousiaste à l’égard de la magie. Tant que je n’adoptais pas un ton autoritaire ou professoral — ce qui l’amenait à me traiter de « petite idiote » et à me bousculer à nouveau —, je parvenais à l’entraîner à travers des exercices qui, je le savais, le renforceraient, tant en contrôle qu’en puissance brute. Et, plus important encore, en polyvalence. Agrian apprit bientôt à produire bien plus que de la chaleur et de la force, tout comme moi.
Je craignais qu’il ne baisse les bras avant d’en voir les résultats, mais le garçon me surprit une fois de plus en faisant preuve d’une patience inhabituelle. Peut-être était-ce simplement le plaisir qu’il tirait de ces actes qui le maintenait concentré, mais il s’y adonna avec une régularité remarquable pendant une semaine entière. À ce stade, les fruits de ses efforts étaient évidents, même pour lui.
« Je magie mieux ! » Agrian trouvait toujours les arts mystiques du parler comme un adulte pathétiquement hors de sa portée, du moins lorsqu’il était excité, mais je devais admettre qu’il ne peinait pas autant avec les arcanes. En une semaine, il avait progressé davantage que la plupart des apprentis que j’avais eus par le passé — tous choisis spécifiquement pour leur talent magique — en plusieurs mois, et il ne montrait aucun signe de ralentissement. Je poursuivis mon tutorat secret comme un moyen de tisser des liens avec le garçon et de gagner sa faveur, avant de passer à l’étape suivante de mon plan.
Me trouver un instructeur.
J’avais déjà observé que les techniques d’Agrian différaient des miennes et, à certains égards — des manières primitives et peu exercées —, étaient même supérieures. Il était clair que des avancées avaient été réalisées dans les arcanes depuis mon absence. J’allais découvrir lesquelles. Le moyen le plus simple était de laisser une servante me voir pratiquer la magie.
La femme réagit comme prévu et rapporta le fait à notre père. Elle fut précipitamment conduite à son bureau, où ma mère fut également appelée, et j’écoutai à la porte pour déceler la moindre trace de la conversation qui s’ensuivit.
Il fallait que j’apprenne cela au plus vite, si possible, et Agrian le Jeune m’avait offert l’occasion parfaite. Il ne fallut pas longtemps pour qu’il soit convoqué au bureau de notre père après que la servante l’eut aperçu, et je ne perdis pas une seconde pour me précipiter afin d’épier la conversation qui en résulta.
Avec la porte verrouillée et des murs trop épais pour que je puisse entendre à travers, j’aurais été condamnée à l’ignorance quelques semaines plus tôt. Heureusement, j’avais développé un nouveau pouvoir pour contourner la limite de mes oreilles humaines. Une manifestation intermédiaire de magie de force : l’éther.
L’éther est une substance intéressante qui ne s’inscrit pas parfaitement dans une catégorie de matière unique. Il a une masse, mais n’en a pas. Il a de la profondeur, et n’en a pas. Ses propriétés sont variables et situationnelles, déterminées par la volonté et l’intention de son créateur, et ne sont limitées par aucune des lois physiques maladroites qui restreignent les substances composées de molécules. Vous m’avez vue fabriquer de l’éther sur mesure pour distribuer de l’énergie électrique autour de moi sans résistance, et ce n’est qu’un début.
En théorie, il n’y a aucune raison pour que je ne puisse pas créer un plan d’éther aussi fin qu’un cheveu, doté de la résilience nécessaire pour détourner des météorites ou bloquer la chaleur même de l’étoile d’Arwyna.
En théorie, du moins. En pratique, la puissance magique nécessaire pour créer de l’éther augmente en proportion directe avec le caractère illogique de ses propriétés. J’étais encore loin de pouvoir bloquer des événements célestes avec. En vérité, j’étais encore loin de pouvoir allumer deux feux de joie simultanément par la seule force de mon esprit.
Mais je pouvais encore réaliser des tours de passe-passe, et un tout petit peu de magie, utilisée à bon escient, peut accomplir de grandes choses. Il y a des avantages à vivre des milliers d’années, même si vous ne conservez pas la puissance brute ou le contrôle magique que cela vous confère.
L’éther à mon niveau ressemblait davantage à du papier de soie qu’à toute autre chose. Si j’étais attaquée par des insectes enragés, cela aurait pu constituer une barrière utile. Pour tout ce qui était plus petit, cela ne se remarquait tout simplement pas. Heureusement, je m’efforçais maintenant de bloquer quelque chose de bien plus petit que n’importe quel insecte.
Le son.
Certes, je n’étais pas encore familière avec les mécanismes précis de la propagation du son dans l’air, mais je savais par expérience personnelle qu’il pouvait être stoppé par un matériau physique et dirigé pour voyager plus loin dans un tunnel qu’en plein air. Je tissai de l’éther en un cylindre compact mais creux, relié à un cône élargi que je plaçai sur la serrure du bureau de mon père avant d’étendre la section plus longue à travers la pièce. Cet éther était, heureusement, plus léger que l’air, et n’avait donc pas besoin de supporter de poids, ce qui était une bonne chose, car je doutais qu’il eût la résistance à la traction nécessaire pour se maintenir lui-même.
En mesurant la longueur, je me remémorai les détails du bureau pour estimer jusqu’où mon éther devait atteindre avant de se poser près du bureau de mon père. C’était minutieux et épuisant, mais je finis par le positionner correctement.
L’extrémité de ma construction d’éther s’ouvrait en un demi-cône, élargi pour capter autant de son que possible — un mécanisme que je ne comprenais pas non plus, mais dont je savais assez pour être sûre qu’il maximiserait la clarté de ce que j’entendais. Puis, tout étant en place, je me contentai d’attendre et d’écouter.
C’était loin d’être parfait ; étant donné la fragilité et l’étirement de la structure, même quelque chose d’aussi simple qu’une rafale de vent aurait pu la déchirer. Mais nous étions à l’intérieur, l’air était immobile, et comme prévu, j’entendis bientôt ce qui se tramait derrière la porte.
— « ...depuis combien de temps ta sœur est-elle capable de faire cela, Agrian ? » C’était la voix de ma mère, qui semblait préoccupée mais, me sembla-t-il, empreinte de plus d’émotion que cela. De l’empressement ? Oui, de l’empressement. Un bon signe, pensai-je. Qu’elle s’adresse à mon frère me surprit cependant ; le petit idiot était-il allé lui raconter notre entraînement une fois que la servante l’eut découvert ?
Ce qu’Agrian dit ensuite, que cela confirme mes soupçons ou non, je ne l’entendis pas. La qualité de ma construction audio était loin d’être parfaite, et même là, je devais tendre l’oreille pour interpréter les voix plus fortes formées par des poumons d’adultes.
« Isabel est à peine plus qu’un bébé, fils, nous savons qu’elle ne peut pas t’avoir appris. » C’était mon père, et après cela, j’entendis une série de cris aigus. Zut, mon appareil était-il incapable de capter également la hauteur de voix d’un enfant ? Il faudrait que je me penche sur la question plus tard, pour éviter que cela ne déforme trop le son. Pour l’instant, j’étais limitée, passant à côté même des exclamations stridentes d’Agrian le Jeune.
J’en entendis cependant le ton rugueux et pus deviner que sa rage de ne pas être cru dura un bon moment. Naturellement, cela ne fit que confirmer aux yeux de nos parents qu’il mentait. Les adultes sont éternellement réticents à croire un enfant, à peu près sur tout.
« D’accord, nous pouvons ignorer cela pour le moment », coupa Agrian l’Ancien. « Cela importe peu, ta sœur peut faire de la magie ! »
Je me penchai plus près sans le vouloir.
« C’est énorme. Gigantesque, tu te rends compte, oui ? Nous devons lui trouver un précepteur, nous devons répandre la nouvelle aux quatre coins de Lachfel — non, de Garamon ! Une magicienne d’un an, ha ! Cela va faire la fortune de notre maudite famille ! »
« Agrian ! » siffla ma mère. « Surveille ton langage ! » Mon père se contenta de rire de sa femme.
« Oh, laisse le garçon écouter, il peut jurer autant qu’il veut si Isabel est ne serait-ce qu’à moitié aussi puissante que je le pense, hein ? Pense-y, Elizabeth, pense à ce que cela signifie ! Nous pourrions la marier à un demi-dieu. Mariée, pas juste servir de concubine — mariée ! »
Eh bien, voilà ma réponse. J’écoutai avec encore plus d’attention tandis que mon père divaguait, trouvant que, malheureusement, une grande partie de ce qu’il disait semblait être des espoirs dispersés et un optimisme régurgité plutôt qu’une évaluation pratique de ce que cela impliquait. Néanmoins, malgré ses efforts, je finis par glaner quelques informations utiles. La plupart étaient loin d’être idéales — je n’aimais pas du tout ses histoires de mariages, et encore moins de concubines —, mais d’autres éléments piquèrent ma curiosité pour d’autres raisons.
Le premier d’entre eux, de manière assez choquante, vint de ma mère.
« Ils vont l’emmener, n’est-ce pas ? » demanda-t-elle. « Edwin ne voudra pas d’elle, il n’enseignera pas à une fille. Elle devra aller dans l’une des Académies. Winzorth, peut-être. »
« Winzorth ! » fit écho mon père. « Ha ! Oui, j’espère bien que notre fille finira là-bas, avec un tel talent ! »
Je notai le nom et le comparai à ce que j’avais déjà entendu. Comme d’habitude, mes connaissances étaient frustrantes et incomplètes, mais cette fois, je découvris que mes précédentes écoutes avaient déjà porté leurs fruits. Winzorth était l’endroit où l’un des invités d’une précédente réception organisée par mes parents avait fièrement annoncé que son fils allait être envoyé.
Il n’y avait semblé avoir aucune sorte de chagrin dans cette conversation, et je n’avais détecté aucune pitié de la part de mes parents après coup. Cet endroit, « Winzorth », n’était donc sûrement pas aussi terrible que cela.
Je ne le découvrirais pas avant un moment de toute façon, car même Agrian le Jeune était bien trop jeune pour y être inscrit. La conversation de mes parents — consistant désormais en grande partie en mon père devenant de plus en plus excité tandis que les inquiétudes de ma mère s’intensifiaient — finit par atteindre sa conclusion naturelle.
Un précepteur serait appelé à la maison et chargé de nous instruire, Agrian et moi, dans les voies de la magie. Mon talent étant « découvert », ils garderaient désormais mon frère à la maison pour qu’il soit scolarisé à mes côtés et, j’imaginais, pour minimiser le risque qu’il ne révèle mon existence au monde avant qu’ils ne puissent en tirer profit.
Une fois la discussion terminée et que j’entendis des pas s’approcher de la porte, je me fis discrète. Dans ce cas, cela consista à faire quelques pas précipités, à tomber, puis à faire semblant de rouler sur le tapis comme une sorte d’animal galeux. Aussi maladroite que fût cette mise en scène, elle dissipa néanmoins tout soupçon que mes parents auraient pu ressentir en sortant de la pièce pour me voir. Le subterfuge n’est pas une chose particulièrement difficile à réaliser lorsque vous avez l’apparence d’un nourrisson d’un an.
Tandis que ma mère me prenait dans ses bras et commençait à me choyer plus que d’habitude — peut-être par inquiétude pour ce qu’elle pensait m’attendre —, je considérai les révélations et la marche à suivre. Il était facile d’attribuer la panique de ma mère à la simple inquiétude d’être séparée de son enfant ; j’en étais certaine, au vu de l’incohérence entre les parents, les miens comme les autres placés dans cette situation. Cela étant su, il ne semblait pas que je verrais beaucoup d’inconvénients à être connue comme une magicienne prodige.
Sauf, bien sûr, pour l’attention. Et cela, j’avais toujours l’intention de l’éviter. J’étais convaincue que ma véritable conscience ne pouvait être détectée dans ce nouveau corps, pour la même raison que mon phylactère n’avait pas été retrouvé et détruit même après des millénaires, mais cela ne signifiait pas que je souhaitais être propulsée en présence de Ngalaru lui-même.
Il ne fallut qu’une semaine de plus avant que la décision de mes parents ne se fasse connaître, et durant ce temps, je dus faire face à quelques problèmes supplémentaires avec Agrian le Jeune. Il insistait plutôt lourdement pour que j’avoue devant nos parents que je l’avais entraîné, toujours en colère d’avoir été traité de menteur par eux.
Bien sûr, je ne lui fis pas ce plaisir, et je ne pris pas non plus la peine d’expliquer pourquoi. J’imaginais qu’il serait incapable de comprendre si je l’avais fait et, de toute façon, le garçon était désormais trop attaché à sa petite sœur après tout le temps que nous avions passé ensemble pour être ne serait-ce qu’à moitié aussi barbare envers moi qu’il l’avait été auparavant. J’essuyai quelques bousculades de plus et beaucoup de pleurnicheries, puis, en quelques jours, je fus libre de vaquer à mes occupations comme auparavant.
La première chose dont je m’occupai fut l’amélioration de mon dispositif d’écoute, naturellement. Il s’était déjà révélé inestimable, et si je pouvais corriger ses limitations de hauteur de voix, je serais en mesure d’accéder à bien plus de conversations. Cela s’avérerait particulièrement utile si je devais suivre les traces d’Agrian le Jeune et être envoyée dans une académie de magie. Je ne pouvais qu’imaginer qu’il y aurait d’autres enfants là-bas, et donc des conversations tenues sur le ton des enfants.
De plus, cela servait d’exercice pratique pour trouver les limites de mes pouvoirs grandissants. J’ai parlé longuement de l’intensité de mon mana après tous mes exercices, mais j’ai peu abordé sa nature, en dehors de décrire certains des avantages de base qu’il m’offrait, comme la génération de chaleur ou d’électricité. Permettez-moi de rectifier cela maintenant.
En explorant le spectre de la force, on produit bientôt de la chaleur, puis de l’électricité. Il existe d’autres formes d’énergie qui peuvent être créées, mais les limites de la nature seule apparaissent vite après cela, car la seule façon de maximiser ce qui peut être fait avec la magie est d’acquérir la capacité de former des natures de mana différentes et simultanées… puis de les combiner.
Jusqu’à présent, je m’étais concentrée uniquement sur la production d’une variété à la fois, simplement pour l’entraînement, mais avec mes pouvoirs avancés, j’avais en fait acquis la capacité d’en mobiliser deux à la fois sans même le vouloir. C’était le secret de ma production d’éther ; combiner une nature de « matière » primitive avec une nature de force créait naturellement la chose, bien que d’une qualité extrêmement faible.
C’est ce qui causait l’effilochage facile et certaines autres qualités. Il y avait un art à fabriquer de l’éther sur mesure pour des propriétés particulières, et avec le temps, je serais capable de produire des matériaux qui pourraient s’allonger ou se compresser par un facteur de milliers, possédant une dureté supérieure à l’acier, ou même complètement invisibles. Les possibilités étaient infinies.
Ou plutôt, les possibilités n’étaient limitées que par ma puissance brute, une fois que j’aurais perfectionné la technique de fabrication de l’éther. Actuellement, les possibilités n’étaient que de la matière légèrement plus stable que ce que j’avais déjà fabriqué, et je m’en contenterais.
Il fallut des semaines avant que quoi que ce soit d’autre ne laisse présager un changement dans mon foyer, et la monotonie menaçait de me faire sombrer dans la folie. Je pouvais tolérer une éternité de privation sensorielle, mais les vagissements incessants auxquels j’étais soumise depuis mon arrivée dans ce monde étaient sûrement au-delà de la torture des dieux eux-mêmes.
Enfin, Agrian et mon nouveau précepteur arrivèrent, ce qui ne se révéla pas aussi intéressant que je l’avais espéré, mais me donna néanmoins quelque chose d’extérieur à mon monde relativement limité à examiner.
C’était un homme plus petit que mon père, ce que je comprenais être le cas de la plupart des hommes, et vêtu de tissus que j’avais devinés moins coûteux. Les vêtements de cette nouvelle époque ne m’étaient pas encore entièrement connus, mais j’en avais assez vu pour savoir que cet homme portait une tenue qui avait plus en commun avec nos serviteurs qu’avec ma nouvelle famille.
Et il était d’un âge avancé. Pas vieux, mais plus que simplement vieillissant. Dans la tribu où j’étais née, il se serait réveillé chaque matin avec un soupir de soulagement de ne pas être mort durant la nuit. Les gens de cette terre semblaient en meilleure santé en moyenne, d’après ce que j’avais vu jusqu’ici. Celui-ci l’était certainement, et en étudiant ce qui comptait vraiment chez lui — sa magie —, je me trouvai agréablement…
Non pas impressionnée, mais au moins pas offensée par sa faiblesse. J’estimerais sa capacité de mana à quelques douzaines de fois la mienne, assez pour soutenir plusieurs milliers de vis pendant au moins une minute.
Il ferait l’affaire, décidai-je, pour le moment.
***
Henry arriva dans ce manoir démesuré et toléra l’accueil glacial de son maître simplet, comme il le faisait toujours, et traversa le bâtiment pour commencer son travail peu après son arrivée. Les contes sur les prodiges arcaniques étaient aussi courants que les feuilles mortes en automne, et au mieux, un sur cinquante était véridique. Chaque parent pensait que son enfant était spécial, et si ce parent était un propriétaire terrien dont la famille était riche depuis avant l’invention de la machine à vapeur, il s’accrocherait d’autant plus à son illusion.
Henry ne se déplaçait donc pas avec une grande hâte ou une grande anticipation. Vingt ans d’enseignement et d’évaluation lui avaient appris à ne rien attendre des idiots de ce monde, et encore moins de leurs enfants idiots.
Tout ce sur quoi il se concentrait désormais était la manière dont il expliquerait cette énième déception au père de la fille. Lord Vornholt n’avait pas la réputation d’être un homme têtu, du moins selon les standards de la pairie de Garamon, mais il avait semblé encore plus impatient de voir le talent supposé de sa propre fille découvert que la plupart de ceux qui faisaient appel à Henry. Peut-être qu’avoir un génie réellement vérifié dans la famille, bien que d’un talent bien inférieur à ce qui était ridiculement prétendu ici, avait placé ses attentes très haut.
Il pourrait bien devenir violent, quand la vérité le décevrait inévitablement.
Isabel Vornholt était radicalement différente de son père borné et de sa mère au regard terne. La fille n’était même pas encore vraiment une enfant, simplement un bébé avec des jambes fonctionnelles, mais elle fixa Henry lorsqu’il entra dans sa chambre, ses yeux le suivant comme s’il était visé par la lunette d’un tireur d’élite. C’était fascinant et déconcertant.
Déconcertant ? C’est un maudit bébé.
Henry ressentit une pointe d’irritation envers lui-même et entra précipitamment dans la pièce, refermant la porte derrière lui, avant de s’asseoir en face de la fille.
« Bon après-midi, Isabel », sourit-il. « Je suis le Docteur Brown, je suis ici pour évaluer votre… euh, je suis ici pour… »
« Vous voulez découvrir si je peux faire de la magie », coupa la fille. Cela déstabilisa Henry. Il s’était surpris, là, à utiliser trop de mots compliqués et à parler d’une manière qui pourrait embrouiller l’enfant. Sa compréhension le surprit, et c’était peu dire au vu de sa carrière.
« Vous… parlez très bien », répondit-il. « Compte tenu de votre âge. »
Le visage de la fille se crispa dans une expression qui semblait totalement en contradiction avec ses traits. Un nez en bouton et des joues rondes paraissant presque comiques à côté de l’éclat dans ses yeux.
« Vous perdez mon temps, arrêtez ça. Que voulez-vous voir de ma magie ? »
Henry décida qu’il mettrait cela de côté pour plus tard ; il ne se souvenait pas avoir été prévenu que cette enfant pouvait parler comme une maudite adulte et il n’était pas tout à fait à l’aise avec cela. D’une certaine manière, cela le rendait plus réceptif à l’idée que son talent ridicule puisse être réel.
Très bien alors, voyons voir.
« Savez-vous comment canaliser le mana, Isabel ? » demanda-t-il. « Vous pourriez connaître cela comme une sorte de sensation de flottement dans votre… oh mon Dieu. »
La main de la fille était tendue, et il en émanait de la puissance. Henry pouvait sentir la vague de mana comme des doigts tambourinant sur sa peau, et il pouvait la voir prendre une forme physique alors qu’une flamme s’élevait haut au-dessus de la paume de la fille. Ce n’était pas une grande quantité, c’était même enfantin, mais il se serait attendu à voir une démonstration comme celle-ci de la part d’un apprenti de dix ou onze ans, quelqu’un qui s’entraînait depuis plusieurs fois plus longtemps qu’Isabel n’existait.
Henry sortit de la pièce en trombe sans un mot de plus et se dirigea vers le Baron Vornholt. L’homme semblait toujours de bonne humeur à son arrivée, bien que son visage se soit assombri d’inquiétude.
« Docteur », commença l’homme. « Qu’est-ce que… »
Henry oublia toute convenance et les dangers de mettre en colère l’aristocratie, et il saisit le Baron par les revers de sa veste. « Est-ce une sorte de blague de mauvais goût ? » grogna-t-il.
La rage du Baron monta rapidement, mais Henry s’en moquait.
« Lâchez-moi, maudit lanceur de sorts, je vous ferai fusiller ! »
« La fille », insista Henry. « Où l’avez-vous trouvée ? »
« Quoi ?! Isabel ? C’est ma maudite fille, espèce de fou ! » Les mains du Baron se refermèrent autour des poignets d’Henry, et il sentit une force terrible arracher sa prise comme si ses doigts n’étaient ni plus grands ni plus forts que ceux d’Isabel elle-même. Un instant plus tard, il était dans les airs, traversant la pièce assez vite pour qu’il parvienne à peine à former un demi-bouclier avant d’impacter le mur.
Des étoiles dansèrent devant ses yeux tandis que le Baron se dressait au-dessus de lui.
« Rendez-la », gémit Henry, s’entendant à peine. « Elle est… vous l’avez prise dans un temple, ou quelque chose comme ça ? Un demi-dieu volé, et vous pensez que cela passera inaperçu ? » Il fut tiré du sol et amené à regarder dans les yeux du Baron Vornholt.
« De quoi m’accusez-vous exactement, monsieur ? » grogna le noble. Son visage ressemblait à une chose sculptée dans du fer massif. Sculptée alors qu’il était froid.
Henry finit par reprendre ses esprits, aidé en grande partie par le regard dégrisant dont le Baron Vornholt le transperçait.
« Votre fille, Isabel », commença-t-il. « Elle n’est pas humaine, monsieur, je vous le dis. La fille possède une puissance différente de tout ce dont j’ai entendu parler chez un enfant deux fois plus âgé, et j’ai fait carrière dans l’étude des plus grands prodiges de ce monde, remontant à l’époque où Garamon n’était rien de plus qu’une île isolée. »
« Alors c’est une fille très talentueuse », répondit le Baron, s’apaisant maintenant, semblait-il. « Mais je n’en sais pas plus que cela, monsieur. Et je vous mettrais en garde une dernière fois de cesser ces accusations. »
Henry fixa l’homme, scrutant son visage désespérément. Il ne voulait pas trouver de tromperie, mais il avait si peur de la manquer qu’il se força à chercher pendant de longues secondes avant de parler à nouveau.
« Je vois, je… je vous présente mes excuses, monsieur. Je ne sais pas ce qui m’a pris. » À en juger par l’expression du Baron Vornholt, il était loin d’être pardonné. Mais le Lord semblait être de bonne humeur malgré tout.
Henry n’eut même pas besoin d’essayer de deviner pourquoi.
« Vous l’avez prise pour un demi-dieu ? » marmonna-t-il, plus pour lui-même qu’à l’attention d’Henry.
« Oui, Baron. »
L’homme sourit. « Alors c’est une belle prise, en effet. »