Chapitre 34
++Ma renaissance m’a inévitablement condamnée à une vie de conflit, compte tenu de mes ambitions, mais même sans mes propres objectifs, je pense que j’aurais été entraînée dans des luttes qui n’étaient pas les miennes.++
- Extrait des écrits d’Isabel Vornholt, « La Grande Liche ». 1 891 A.E.
Agrian attendit devant le bureau de son père, s’efforçant de ne pas paraître nerveux.
Ce n’était pas chose aisée, car il était nerveux. D’une certaine manière, plus encore que lorsqu’il avait traqué Isabel dans ce sous-sol. Ce n’était pas une peur simple et primitive, mais une sensation plus insidieuse et rampante. Le genre qui se glisse au plus profond des pensées pour y croître lentement. Comme l’une de ces « tumeurs » dont on lui avait parlé lors de ses études à Winzorth. On ne pouvait traiter une tumeur comme une blessure ordinaire, cela ne fonctionnait pas. Elles faisaient partie intégrante du corps, au même titre qu’un bras ou un œil.
Il en allait de même pour ses sentiments actuels. Ils faisaient partie de lui, il se trouvait simplement incapable de les apprécier.
C’est mon père, c’est ridicule.
Mais il avait beau se répéter cela, son ressenti ne changeait pas.
Et ce n’était pas non plus un échec de la logique face à l’émotion. Agrian s’inquiétait parce que c’était son père qu’il devait rencontrer. Ils ne s’étaient pas vus depuis des années, du moins pas physiquement. Ils s’étaient écrit, bien sûr, mais c’était un mode de communication si distant et stérile qu’il ne comptait pas vraiment. C’était sa première conversation privée, en tête-à-tête, avec le vieil homme depuis des années.
Agrian avait grandi depuis leur dernière entrevue, il était devenu, en vérité, un jeune homme. Ce jour-là, il découvrirait ce que son père pensait de l’homme qu’il était devenu.
Il frappa à nouveau à la porte, ses nerfs prenant le dessus. Son père n’avait pas répondu à la première frappe, peut-être ne l’avait-il pas entendue, mais cette fois, sa voix retentit, forte et tonitruante comme toujours.
« Entre, entre donc ! » Agrian obéit, se frayant un chemin dans le bureau et ressentant une pointe de familiarité. Il y était entré quelques fois, enfant, et avait toujours repensé à ces moments à Winzorth. Dans ses souvenirs, c’était un lieu grandiose et mystérieux, semblable à l’antre d’un dragon assoupi.
Ce n’était qu’un bureau, bien sûr ; il était amusant de voir comment la mémoire mythifiait les choses. Amusant de constater qu’il n’arrivait pas à s’en défaire, même maintenant.
« Du porto ? » Agrian cligna des yeux, prenant un instant pour réaliser que son père lui proposait un verre.
« Euh… oui, s’il vous plaît, monsieur ? »
« Monsieur ? » Le Baron rit en servant deux verres, dont l’un était manifestement conçu pour contenir de la bière à la pinte. Il tendit le plus petit, de taille normale, à Agrian, et commença à boire à grandes gorgées dans le sien. Agrian goûta le breuvage, s’attendant à quelque chose d’aussi léger que de l’eau, mais découvrit qu’il était plutôt fort, et fort bon.
Bien sûr, mon père est un guerrier du troisième ordre. Il a besoin de boire des alcools forts à la pinte juste pour ressentir un effet.
« C’est bon de te revoir, mon garçon », soupira le Baron.
« Ravi de vous voir aussi, père. » Agrian prit une nouvelle gorgée pour donner une contenance à sa bouche pendant qu’ils restaient là. Le Baron se tourna vers son bureau, semblant hésiter à s’asseoir, puis se ravisa. « Comment va ta sœur ? » demanda-t-il. « J’aimerais le demander à Isabel elle-même, tu sais, mais… enfin, les filles, n’est-ce pas ? On ne sait jamais vraiment à quoi s’en tenir. »
Non, je ne sais pas. Mais Agrian ne pensa pas que cela aiderait à dissiper la gêne déjà palpable s’il répondait cela.
« Elle va bien », répondit-il à la place. « Elle s’adapte bien à nos études, vous savez. »
Le Baron hocha la tête, bien que son visage se contractât quelque peu. « Bien », soupira-t-il. « Bien. Je… j’aurais aimé ne pas avoir à l’envoyer là-bas. Ce n’est pas convenable de faire étudier une fille avec autant de garçons ; elle devrait apprendre à tenir une maison, à danser, à faire quelque chose de… je ne sais pas, de féminin. Pas être enfermée là-bas avec tous ces… » sa lèvre se retroussa. « Tous ces maudits magiciens, tous ces garçons. » Il se tourna brusquement vers Agrian. « Tu la surveilles ? »
Agrian réfléchit à cette question. Surveillait-il sa sœur ? Par les Dieux, non, et ce n’était pas faute d’avoir essayé. Isabel était juste… impossible à surveiller. Si farouchement indépendante que l’idée même de tenter de restreindre son comportement pour le rendre plus facile à contrôler semblait vaine. Il serait plus simple de surveiller un maudit orage.
« Je fais ce que je peux », répondit Agrian, diplomate.
« Bien », acquiesça son père en reprenant une gorgée. « …Bien. Elle arrive à cet âge où les hommes ne tarderont pas à poser leurs yeux sur elle. »
Agrian trouva soudain très difficile de rester intéressé par son verre, ou d’avaler quoi que ce soit. En fait, il devenait ardu de garder ce qu’il avait déjà dans l’estomac à sa place.
« Était-ce… euh, était-ce là notre grande discussion, père ? » demanda-t-il maladroitement, décidant que le silence serait tout de même, bien que de justesse, moins inconfortable que ce bavardage.
Les yeux du Baron s’illuminèrent à cette question.
« Non. » Il prit une autre gorgée, ou essaya avant de réaliser que son verre était vide. Le Baron reprit la parole en le remplissant. « Non, ce dont je voulais te parler, c’est de sortir avec moi ce soir, dans un club de gentlemen en ville. »
Agrian sentit son visage brûler et tenta de le cacher en reprenant une gorgée de son propre verre.
« Tu sais ce que c’est, alors ? » demanda le Baron.
« Je… je ne crois pas, non, père. » Agrian le savait, assez douloureusement. Il avait entendu mille histoires différentes de cent personnes différentes sur ce qui se passait dans ces établissements, et si la moitié des récits les plus fous étaient vrais, alors son père parlait tout simplement d’une orgie.
D’un autre côté, il doutait que ne serait-ce qu’un quart de ces folles histoires soient vraies. Agrian avait passé assez de temps avec ses camarades apprentis pour savoir que, sur la plupart des sujets, ils racontaient n’importe quoi.
« Bien. Alors tu pourras profiter de la surprise quand tu me rejoindras pour notre sortie. » Le Baron donna une tape sur le bras d’Agrian qui manqua de briser le membre en deux, le rendant insensible jusqu’au bout des doigts. Son verre lui échappa et se brisa sur le plancher.
« Par les seins de Maketa ! » grogna le Baron. « Ma faute, je continue de faire ça. J’ai beaucoup fréquenté d’anciens compagnons d’armes, tu comprends, ça m’a donné l’habitude de… enfin, on n’utilise pas la même force avec des guerriers qu’avec les autres. »
Il sourit, mais cela parut soudain douloureux. Une nouvelle question bouillonnait en lui.
Agrian attendit, puis se détendit quand la question ne fut pas posée.
***
« Nous devons faire quelque chose ensemble », insista ma mère. « Isabel, nous devons absolument. Cela fait des années et je ne laisserai pas ma fille aînée repartir avant que nous ayons passé du temps de qualité ensemble ! »
Je souris à cette idée, car cela l’aurait contrariée et m’aurait causé des désagréments si je ne l’avais pas fait, tout en essayant de cacher le fait que je ne trouvais sincèrement aucune activité que nous pourrions apprécier toutes les deux. Elle n’aimerait certainement pas me voir étudier les tomes de théorie magique que j’avais apportés avec moi.
Peu après sa discussion avec mon père, ma mère m’avait promptement emmenée dans la salle commune et s’était assise avec moi, faisant apporter à boire tandis qu’elle-même savourait un verre de vin. Je buvais de l’eau. J’avais observé dans ma vie précédente que les humains qui consommaient de l’alcool avaient tendance à mourir plus jeunes et à être en moins bonne santé que ceux qui s’en abstenaient, toutes choses égales par ailleurs. J’allais être coincée dans ce corps pendant un moment, et je n’avais aucune intention de l’affaiblir davantage.
« J’ai parlé à Victoria », lui dis-je. Les enfants de ma mère semblaient être l’un des sujets dont elle était le plus ravie de discuter, et comme prévu, je vis ses yeux s’illuminer à cette mention.
« Je dois faire quelque chose avec vous deux ! » s’exclama-t-elle.
« Oui, très bien, mais j’ai parlé avec elle de magie, elle semble enthousiaste à l’idée de… » l’expression de ma mère se durcit instantanément.
« Est-ce la seule chose qui t’intéresse ? » lança-t-elle sèchement.
Même moi, je fus choquée. « Je… »
« …honnêtement, Isabel, la première fois que je te vois depuis des années et ta première question concerne… concerne quoi, le fait de savoir si Victoria sera elle aussi envoyée au loin, c’est ça ? »
Ah, cela expliquait la colère. Je dus une fois de plus résister à l’envie de lever les yeux au ciel alors que ceux de ma mère s’humidifiaient soudain, vacillants.
« Je n’avais pas l’intention de te contrarier », dis-je d’un ton égal.
Elle me fixa un instant, semblant reprendre le contrôle de ses émotions et ravaler ses larmes. Enfin, son visage se figea, puis se fendit lentement d’un sourire. Après quelques instants, il parut même sincère.
« Pourquoi parles-tu comme ça ? Tu ne tiens pas ça de moi, je le sais, et tu ne le tiens certainement pas de ton père. » Elle secoua la tête, pensive. « D’où cela… vient-il… » Je vis le front de ma mère se froncer alors qu’elle réfléchissait intensément, et je décidai de la distraire avant que ces pensées ne mènent à une suspicion gênante.
« Nous pourrions aller voir une pièce de théâtre », suggérai-je. « Ou juste au parc. Je pense que Victoria aimerait le parc. »
L’expression de ma mère s’assombrit à nouveau, bien que cela semblât plus léger que de la véritable colère. « As-tu vu comment elle grimpe ? Tu verras, elle le fait tout le temps. Je ne peux pas l’en empêcher, personne ne le peut. C’est bizarre. »
Je ne pus m’empêcher de sourire, bien que cela m’inspire une nouvelle interrogation.
« N’as-tu jamais eu d’intérêts qui n’étaient pas… féminins ? » lui demandai-je.
Ma mère se hérissa. « Que veux-tu dire ? »
« Tout ce qui semble t’enthousiasmer paraît être… eh bien, ce que l’on attend de toi. Je ne souhaite pas t’offenser, mais je ne crois pas t’avoir jamais vue te soucier d’autre chose que… de ce que les femmes sont encouragées à aimer. »
Ce que je cherchais à savoir, ce que j’espérais obtenir, c’était si elle était réellement satisfaite de la manière dont on attendait d’elle qu’elle se comporte et qu’elle pense.
« J’… aimais monter à cheval », dit-elle après un moment. « Pas le genre de monte attendu des dames. Je veux dire… je montais… » elle regarda autour d’elle avant de continuer, comme si nous partagions un sombre secret, « …je montais comme un homme, avec mes jambes de chaque côté du cheval. C’était la seule façon pour moi de rester en selle, car j’aimais galoper. Essaie de monter en amazone pendant que ta monture sprinte et tu tomberas aussitôt. J’ai toujours aimé cette vitesse, le vent, le… » elle sembla se reprendre, s’éclaircissant la gorge. « Bref, j’aimais ça étant jeune, mais j’ai grandi et j’ai arrêté. »
« Tu as grandi, ou on t’a dit d’arrêter ? » demandai-je. Son visage se tendit à nouveau, mais elle ne m’agressa pas cette fois.
« Ce qui est fait est fait, Isabel, je n’ai pas monté depuis des années et je n’ai pas l’intention de recommencer. »
« …Et si tu allais monter avec Victoria et moi ? » suggérai-je. « Tu pourrais nous apprendre, je n’ai pas encore monté à cheval, et j’imagine qu’elle non plus. »
Je m’attendais à ce qu’elle réponde positivement, mais je ne saurai jamais si elle l’aurait fait ou non. Le monde gronda d’un son lointain à cet instant, très éloigné mais assez puissant pour que toute la pièce tremble autour de nous. Cela se répéta, et ce n’est qu’alors que je réalisai ce que j’entendais.
« C’était une explosion ! » criai-je, me retrouvant debout sans même avoir eu l’intention de me lever.
« Je… Oh Dieux, ils sont de retour, ils viennent encore pour toi ! » Les yeux de ma mère étaient écarquillés, et je me préparai à la réconforter et à bannir la panique que je voyais grandir en elle. Au lieu de cela, elle se leva et me saisit par le bras, se déplaçant rapidement et avec force, mais aussi avec une intention claire. Il n’y avait pas l’ombre d’une inquiétude frénétique chez elle, juste une direction. « Avec moi », ordonna-t-elle. « Par ici, Isabel, viens vite. »
Elle semblait avoir un plan, et moi non, alors je ne vis aucune raison de désobéir. Ma mère me mena à un rythme soutenu, qui semblait l’éprouver et qui était sur le point de m’épuiser. J’avais commencé à pratiquer la course et d’autres exercices pendant mon temps libre entre mes entraînements magiques, et j’aimais penser que j’étais bien plus rapide que la plupart des enfants de onze ans, mais ses jambes d’adulte restaient un avantage que je ne pouvais pas encore surpasser.
« Dépêche-toi ! » m’exhorta-t-elle avec une combinaison de mots et de tiraillements assez vifs sur mon bras, et je trébuchai derrière elle jusqu’à ce que nous arrivions au grand escalier. « Il y a un abri », commença ma mère. « En bas dans… » elle fut coupée alors que les portes d’entrée du manoir explosaient vers l’intérieur et que des hommes prenaient d’assaut notre demeure.