Chapitre 29
++La négociation fut un art que je dus apprendre sur le tas, après ma renaissance. C’est l’une des nombreuses compétences qu’un Roi Liche n’acquiert tout simplement pas au cours de sa carrière, du moins pas naturellement. J’aime à penser que je m’en suis plutôt bien sortie pour une débutante.++
- Extrait des écrits d’Isabel Vornholt, « La Grande Liche ». 1 891 A.E.
La puissance d’Agrian l’abandonnait, il le savait. Il pouvait le sentir. À ses côtés, l’Apprenti était déjà à sec, ayant apparemment fait preuve de bien moins d’économie avec son propre mana ; il tremblait à présent, son Réceptacle vidé.
« Tiens bon », grogna Agrian. « Nous pouvons encore y arriver. »
« Non, désolé », croassa le garçon. Brusquement, il coupa son flux d’énergie, fit volte-face et s’enfuit vers les escaliers. L’attaque de l’entité contre Agrian redoubla, n’ayant plus qu’un seul adversaire à affronter.
Il renonça même à attaquer, se contentant de jeter tout ce qu’il lui restait dans la balance pour survivre quelques secondes de plus, puis quelques autres encore. Chaque instant passé dans ce combat était une petite victoire, et il savait déjà qu’il n’en obtiendrait pas de plus grande. Avec le départ de l’Apprenti, ses chances s’étaient évaporées. Il sentit son mana s’amenuiser. D’un instant à l’autre, tout allait s’arrêter, d’une seconde à l’autre, son énergie allait s’éteindre et le laisser à la merci de son ennemi. Et ensuite…
Ensuite quoi ? Il rejoindrait Isabel dans son destin ?
Agrian ne savait pas vraiment pourquoi il continuait à se battre. Il savait seulement que son esprit était focalisé sur sa petite sœur. Il ne la regardait même pas, et il se remémorait à peine les bons moments. Il pensait à cette dague qu’elle avait plantée dans son cœur la veille, au mépris avec lequel elle l’avait foudroyé du regard.
J’aimerais que tu sois réveillée. Peut-être pourrais-tu voir ton grand frère servir enfin à quelque chose. Il continua de projeter sa magie, et ne fut pas le moins du monde surpris lorsqu’elle s’interrompit.
Puis, le monde sembla exploser.
***
À l’instant où la magie d’Agrian faiblit, je sus que j’allais gagner. S’il avait tourné les talons pour fuir, Sascithius aurait été prêt, il aurait gardé le contrôle. Mais le garçon était resté, il s’était battu, et il avait laissé mon ancien apprenti inquiet. Cela aveugla Sascithius et obscurcit son jugement, et, pour un précieux instant, il fut si désireux d’anéantir ce dernier opposant qu’il redirigea bien trop de sa puissance pour y parvenir.
Pendant une seule seconde, je me retrouvai presque sans défense, et je projetai toute l’énergie que j’avais préparée dans mon ciseau arcanique. C’était l’équivalent magique de foncer tête baissée dans un mur de briques : tout n’était que risque et danger. Mais c’était aussi l’équivalent magique de projeter tout mon poids contre ce même mur : tout n’était que force et impact.
Le ciseau s’y glissa, le sort qui m’enchaînait commença à se défaire, et en un instant, Sascithius poussa un cri d’alarme pure.
« NON ! »
« Si », l’informai-je. Puis le monde redevint solide, le sol dur et froid sous moi, et l’air empestait le sang. Je pris un instant pour reprendre mes esprits, avec une lenteur presque fatale. Les brumes sanglantes se refermaient déjà sur moi, et il n’y avait plus de temps pour ériger une barrière capable de les stopper durablement.
À la place, je pris un risque. Un risque presque aussi grand que celui d’essayer de les repousser seule.
M’enveloppant d’éther aussi complètement que possible, je me propulsai en avant, utilisant mes jambes et mon mana. Le vent siffla à mes oreilles tandis que je volais, traversant la pièce pour m’écraser contre le mur juste à côté d’Agrian, plus vite que je n’aurais pu réagir. L’éther que j’avais façonné ici était aussi souple et malléable que je pouvais le créer, c’est-à-dire : pas très. Il tint un instant, se brisa l’instant d’après et absorba la majeure partie de mon impact. Je crois que c’était, à peu de chose près, juste assez pour m’éviter de me briser un os.
« Tu es réveillée ! » sourit Agrian.
« Défends-toi ! » criai-je en me tournant là où j’étais allongée et en levant les deux mains. J’ignorais comment j’avais pu m’échapper, ce qui avait poussé Agrian à se battre avec une telle férocité, mais je n’allais pas gâcher cette chance de victoire. De l’éther jaillit juste à temps pour bloquer un mur de brume cramoisie, puis d’autres structures éthérées poussèrent autour, isolant la substance bien plus rapidement qu’Agrian n’avait réussi à le faire.
« Tu ne peux pas te permettre d’utiliser ton pouvoir pour ça », dis-je au garçon. « Il a déjà commencé à faiblir. Transporte plutôt cet éther hors du donjon. » De cette façon, il pourrait alléger mes propres réserves de mana, qui s’épuisaient, et les faire durer un peu plus longtemps.
Heureusement, Agrian ne discuta pas. Il se mit au travail rapidement et je m’y mis plus vite encore, avançant là où mon frère avait à peine réussi à tenir sa position. Sascithius était frénétique et devenait brouillon ; il était plus faible à présent, grâce aux efforts d’Agrian pour le drainer. Ce n’était pas clair avec mes sens physiques, mais en observant le mana autour de moi, je pouvais voir qu’il avait déjà perdu plus d’un quart de ses facultés arcaniques. Je m’employais à faire en sorte que ce soit la moitié.
Les brumes s’éclaircirent et le mana se fit plus rare ; bientôt, le donjon fut suffisamment dégagé pour que je puisse voir davantage de corps, toujours inconscients, laissés à l’intérieur. Une pensée me traversa alors. Je m’étais libérée de cet ennemi en faisant en sorte qu’Agrian le distraie, et il était désormais bien plus préoccupé par moi qu’il ne l’avait été par mon frère.
Je lançai un projectile magique expérimental sur l’un des dormeurs, l’un de mes projectiles basés sur l’illusion. Je n’avais ni le temps ni la concentration à gaspiller pour attendre et surveiller une quelconque réaction ; je me jetai plutôt à corps perdu dans la défense contre mon apprenti.
Heureusement, je n’avais pas besoin de me concentrer pour savoir que mon effort avait porté ses fruits. Leurs cris retentirent dès leur réveil, et le grognement de frustration de Sascithius aurait confirmé mon succès même s’ils n’avaient rien dit.
« Tu es à bout de forces, n’est-ce pas ? » demandai-je à Sascithius. « Tu as utilisé tout ce que tu avais accumulé pour nous dominer lorsque nous avons tenté de partir, et tout ce que tu as fait depuis a été alimenté par le pouvoir volé à nos formes inconscientes. » Entre deux mots et deux blocages d’éther, je lançai d’autres projectiles illusoires pour réveiller le reste des dormeurs. Heureusement, une poussée soudaine d’émotion, quelle qu’elle soit, faisait l’affaire — je n’avais pas besoin de risquer l’échec ou des effets secondaires inattendus en faisant preuve de trop d’inventivité.
« SILENCE ! » La voix de mon apprenti résonnait désormais dans tout le donjon, si forte que je m’attendis presque à voir la pièce trembler.
« Te souviens-tu quand j’ai promis de te laisser la vie sauve si tu me libérais de ton plein gré ? » murmurai-je, sachant qu’il m’entendrait et ne voulant pas que quiconque d’autre le fasse. Pendant un instant, les brumes semblèrent se relâcher, comme s’il se demandait s’il pouvait éviter de continuer à me combattre. « Tu as manqué ta chance », lui dis-je aussitôt. « Peu importe ce que tu feras maintenant, ou combien tu supplieras, je détruirai ce qu’il reste de ton pouvoir et te laisserai enterré pour une autre éternité. »
Il ne cria pas cette fois, il semblait trop effrayé pour cela. À présent, tous les dormeurs étaient réveillés, se protégeant avec de l’éther et trébuchant hors du donjon. Je les aurais rejoints, si ce n’était pour la promesse que j’avais faite à mon ancien apprenti. Agrian était à bout de forces, semblait-il, mais il ne restait que quelques contenants de brume cramoisie à traiter, et alors, la liche-vampire serait écrasée.
Il était, je pense, assez typique que mon frère choisisse ce moment précis pour épuiser totalement son mana et s’effondrer à mes côtés.
Cela changeait la donne, malheureusement. J’avais toujours l’intention de punir mon apprenti, mais je n’avais plus le luxe de le faire immédiatement. Non, il allait falloir que je fasse un compromis si je voulais garantir ma survie à présent.
« Attends », grognai-je entre mes dents tout en isolant une autre portion de brume pour la déplacer moi-même vers la porte. Agrian était malheureusement trop inconscient pour bouger, j’avais donc été forcée de l’éjecter du donjon de manière assez douloureuse — et gaspilleuse — avec un autre jet de force.
« Laisse-moi deviner, tu veux négocier maintenant que les chances changent à nouveau ? » La moquerie de Sascithius était l’une des choses les plus exaspérantes que j’aie jamais entendues, mais j’avalai mon irritation.
« Toi aussi, tu le veux », fis-je remarquer. « Aucun de nous ne peut garantir la victoire si nous continuons à nous battre ainsi. Je soupçonne que tu n’es pas plus désireux que moi de jouer ta vie sur un coup de dé. »
« Les chances ne sont pas égales pour moi », rétorqua-t-il.
« Quoi qu’il en soit, elles sont plus élevées que tu ne le souhaiterais, et je le sais déjà. Il est inutile de prétendre le contraire. »
Il sembla y réfléchir un instant, bien qu’il occupât ce moment à m’envoyer d’autres vrilles cramoisies pendant que son esprit travaillait, et par le fait que les apprentis restants, piégés dans le donjon, repoussaient encore ses tentatives de les recapturer.
« Que suggères-tu ? » demanda-t-il enfin, son attaque faiblissant quelque peu. Je savais qu’il économisait simplement ses forces, toujours prêt à tout brûler dans un assaut final. Je faisais de même.
« Un cessez-le-feu », dis-je instantanément.
« Un cessez-le-feu », il semblait amusé. « Et pourquoi devrais-je accepter cela ? Tu veux juste attendre pour me tuer plus tard. »
« Bien sûr », lui dis-je. « J’ai donné ma parole que je le ferais. Et je donne à nouveau ma parole, maintenant, qu’à condition que tu acceptes, je n’agirai pas contre toi pendant au moins dix ans. »
« Vingt. »
« Marché conclu », acceptai-je, après avoir fait semblant de réfléchir un instant. Il ne fallait pas que Sascithius comprenne que je cédais simplement sur le délai pour lui donner un sentiment de victoire. « Mais tu dois faire quelque chose pour les autres apprentis piégés ici avec moi ; s’ils s’en souviennent, le mot se répandra et tu seras découvert. »
Lentement, les brumes cramoisies commencèrent à battre en retraite.
« C’est entendu », répondit Sascithius.
Quelque chose dans cette réponse me chiffonna. « Tu devrais être plus préoccupé par cette perspective que tu ne l’es », notai-je. « Et le fait que nous soyons envoyés dans ton piège en si grand nombre est bien trop commode. »
Les brumes se tendirent, une mort gazeuse dérivant à quelques pas de moi. C’était une sensation assez électrisante.
« Où veux-tu en venir ? » grogna mon ancien apprenti.
« Quelqu’un nous a envoyés ici, quelqu’un a ignoré ta présence, quelqu’un, je le soupçonne, avait l’intention de nous donner en pâture. Est-ce dans le cadre d’un accord qu’ils ont passé, ou simplement par ton influence mentale ? Peu m’importe, mais je veux un nom. Qui, à l’Institut Winzorth, travaille pour toi ? Dis-le-moi, inclus cette personne dans ton accord de non-agression, et nous n’aurons plus aucun problème. »
Il fit une pause, et je me forçai à attendre patiemment. Finalement, il me donna sa réponse.
« Le Grand Maître. »
Un sourire se dessina sur mon visage.
« Qu’est-ce qu’il y a de si drôle ? » lança-t-il.
« Il semblerait que nous venons de former une nouvelle alliance, nous trois. Une fois que j’aurai parlé au Grand Maître pour mettre certaines choses au clair, bien entendu. »
Sascithius sembla y réfléchir quelques secondes de plus, mais il ne dit rien d’autre. Lentement, les brumes reculèrent, puis se fondirent dans l’espace d’où elles avaient surgi, dans les recoins du donjon. Je fis volte-face et me dirigeai vers la sortie.
Dès que je franchis le seuil, la fatigue me frappa. J’étais habituée à ce que mon nouveau corps ait une endurance limitée, mais il était encore rare que je le pousse aussi loin que je l’avais fait lors de ce dernier conflit. Je sentis mes entrailles se nouer tandis que je marchais, la bile montant au fond de ma gorge.
Mais, au bout du compte, j’étais toujours en vie. Et maintenant, j’avais quelques affaires de plus sur lesquelles concentrer mon attention qu’auparavant.