Chapitre 168
Livre 3 Chapitre 26 : Les Œuvres Anciennes
++On ne saurait laisser quelque chose sans surveillance pendant plusieurs millénaires sans s'exposer à une surprise ou deux.++
- Extrait des écrits d'Isabel Vornholt, « La Grande Liche ». 1 891 A.E.
Mon laboratoire était une structure colossale. Je savais, pour l'avoir gardé en mémoire, que son volume total surpassait celui de la plupart des cités modernes, et que son agencement avait été délibérément conçu pour dérouter. Je pouvais, bien entendu, naviguer en ces lieux avec une aisance certaine, guidé par mes souvenirs, mais Sakhent semblait s'efforcer de mémoriser chaque détour et chaque virage à mesure que nous avancions, élaborant une carte mentale. Cela ne lui servirait à rien. À moins qu'il ne soit prêt à passer plusieurs mois à arpenter les couloirs, il ne verrait jamais l'intégralité du complexe.
Même en tant que Lord Dread, l'endroit me procurait une sensation étrangement déconcertante. J'étais perpétuellement assailli par l'impression d'être observé, ou peut-être « pisté » serait-il plus juste. Comme si quelqu'un tentait de me scruter, bien que je susse pertinemment qu'aucune magie de ce genre ne pouvait me cibler sans que je m'en aperçoive.
Jadis, ce domaine était le mien. Jadis. Mais mon absence avait laissé le temps aux grandes bêtes et aux monstres que j'avais enchaînés ici de changer. À mesure que nous approchions de l'une de mes chambres de stockage de spécimens — la première d'une longue série —, je sentis une forme de nervosité croître au fond de mon esprit.
Des créatures étaient ici entomées, capables de me tuer, avec un peu de chance ou en nombre. Lord Dread était une entité puissante, mais lors de ma guerre contre les Dieux, j'avais fait appel à des forces capables de faire trembler le monde lui-même.
Certaines d'entre elles avaient peut-être brisé leurs chaînes.
Sakhent tenait manifestement compte de ma mise en garde, car je pouvais voir que tout en mémorisant le trajet, il restait sur ses gardes. En vérité, il le mémorisait probablement parce qu'il était sur ses gardes, planifiant sans doute un scénario où je périrais et où il serait contraint de fuir seul.
L'idée qu'il puisse intentionnellement me laisser mourir ici pour redevenir la liche la plus puissante du monde me traversa l'esprit, mais je la balayai. Il ne se débarrasserait pas d'un allié aussi vital à ce stade de nos plans.
Nous passâmes devant l'une de mes anciennes sections de développement d'armes à l'approche de la première chambre de spécimens, et le regard de Sakhent se posa naturellement sur l'une des pièces les plus imposantes : une immense flèche de métal sombre qui jaillissait du sol, pour laquelle j'avais autrefois nourri bien des projets.
« QU'EST-CE QUE C'EST ? » demanda-t-il. « JE N'AI JAMAIS RIEN VU DE TEL. »
Des souvenirs me traversèrent, anciens et empreints d'humilité. Je me sentis presque nostalgique.
« JE L'APPELAIS LA LANCE-ÉTOILE. »
Sakhent hocha la tête avec appréciation. « UN BON NOM. MAIS ÉTAIT-ELLE À LA HAUTEUR ? »
L'éternelle question.
« ...ELLE ÉTAIT CONÇUE POUR ABSORBER ET CANALISER LE MANA AMBIANT, LE STOCKANT AVANT DE LE LIBÉRER SOUS LA FORME D'UN RAYON CONCENTRÉ. LORS D'UN TIR D'ESSAI, JE L'AI UTILISÉE POUR VAPORISER UNE FRACTION CONSIDÉRABLE D'UNE MONTAGNE. ELLE AVAIT ÉTÉ CRÉÉE POUR TUER UN DIEU. »
« ET LE POUVAIT-ELLE ? »
« NON. »
J'en savais plus désormais qu'à cette époque. Je savais qu'en concentrant tant de mana dans un espace aussi restreint, j'aurais généré un immense mur de plasma devant mon propre rayon, lequel aurait réabsorbé une grande partie de l'énergie, réduisant ainsi l'efficacité de mon arme. Je savais qu'il aurait été plus efficace de dépenser de l'énergie pour dissiper ce plasma plutôt que de simplement ajouter de la chaleur pour tenter de le surmonter.
Et je savais que même si j'étais parvenu à doubler ou tripler la puissance de la Lance-Étoile, cela n'aurait pas suffi à tuer un Dieu.
Sakhent sembla percevoir mon irritation face à ces échecs passés et, pour une fois, garda le silence. Il ne nous fallut pas longtemps pour atteindre la première chambre de spécimens.
C'était l'une des sections les plus vastes de mon laboratoire, simplement en raison du nombre de spécimens que j'avais acquis au fil des ans. Durant mon règne, j'avais capturé et stocké, de manière presque pathologique, les créatures magiques du monde entier pour les étudier. En l'espace de milliers d'années, ma collection était devenue immense.
J'avais dérobé des orcs et des Iqithi, des fées et des gobelins, des gnomes, des halfelins et d'autres choses, des êtres plus rares encore. Des baleines intelligentes qui se déplaçaient dans les airs plutôt que dans l'eau, des arbres vivants et les jeunes femmes à la peau verte qui en émergeaient, des fourmis qui dévoraient le métal et des rochers qui saignaient du lait. Un millier de variétés de bêtes, de phénomènes ou d'entités, tous scellés derrière mes murs. Et ce n'était là que l'une de mes nombreuses chambres de spécimens.
Finalement, le dédain silencieux de Sakhent pour mon laboratoire s'évapora.
« COMBIEN DE TEMPS CELA A-T-IL PRIS ? » demanda-t-il.
« UN CERTAIN TEMPS. »
Je n'étais qu'à moitié attentif à la conversation, une grande partie de mon attention étant accaparée par l'étude des dispositifs de confinement qui parsemaient la chambre. Il s'agissait de coffres massifs en métal lourd, fabriqués à partir d'une substance gris terne que j'avais depuis entendu les Garamon modernes appeler « tungstène ». C'était tout simplement le métal non magique le plus dur dont je disposais à l'époque.
Sakhent m'aida à examiner les sujets pour m'assurer qu'ils étaient toujours bien contenus. Entre eux se trouvaient les machines pour lesquelles j'étais venu : les divers supports et instruments que j'utilisais autrefois pour vivisecter et expérimenter sur mes prisonniers.
Je ferais exactement la même chose avec eux maintenant, bien sûr, à la différence que je disposais désormais d'un meilleur prisonnier. L'équipement nécessaire pour induire magiquement des conditions à micro-échelle et réguler le mana ambiant en leur sein était particulièrement digne d'intérêt.
« CET ÉQUIPEMENT EST FASCINANT », fit remarquer Sakhent alors qu'il m'aidait à le déplacer pour le déposer dans une dimension de poche qui lui était propre. « VOUS SEMBLEZ AVOIR DÉCOUVERT LE PRINCIPE DE PRÉSERVATION ET D'AMÉLIORATION CORPORELLE PRATIQUÉ À ESTIA, BIEN QUE VOUS L'AYEZ POURSUIVI PAR DES VOIES PLUS… MATÉRIELLES. »
C'était une analyse juste. Une grande partie de mon règne avait été consacrée à tenter d'extraire davantage de profit des hordes de morts-vivants que je convoquais. Même un million d'humains ordinaires ne représentaient aucune menace pour un Demi-dieu. Cependant, un million d'humains ordinaires dotés d'une vitesse et d'une force surnaturelles pouvaient finir par en abattre un par le simple nombre.
Telle était ma théorie, du moins.
« COMMENT VOTRE PEUPLE EST-IL PARVENU À CELA ? » demandai-je brusquement, y voyant une occasion d'apprendre.
« COMME JE L'AI DIT, NOUS PRENIONS SOIN DU LIEN ENTRE LE CORPS ET L'ÂME ET NOUS NOUS ASSURIONS QU'IL DEMEURE FORT. LES ÂMES SONT DES CHOSES PUISSANTES, ET LORSQU'ELLES SONT SÉPARÉES DU CORPS, LEUR PUISSANCE EST LIBÉRÉE. DIRIGÉES CORRECTEMENT, ELLES RENFORCENT LEUR PROPRE FORME SANS AUCUNE DÉPENSE D'ÉNERGIE DE LA PART DU NÉCROMANCIEN. »
C'était un concept fascinant, pour plusieurs raisons. L'utilité pure d'exploiter une source d'énergie externe me fascinait, mais les implications métaphysiques étaient plus significatives encore.
« LES ÂMES SONT RÉELLES, ALORS ? PAS JUSTE LA CONSCIENCE PRODUITE PAR UN CERVEAU SURDÉVELOPPÉ ? »
« OUI. BIEN QU'ELLES NE SOIENT PAS LE SIÈGE DE LA CONSCIENCE. LES ÂMES SONT L'ÉNERGIE VITALE QUI ANIME ET SOUTIENT LE TISSU VIVANT. ELLES SONT FAÇONNÉES PAR LE CERVEAU, ET PEUVENT LE FAÇONNER EN RETOUR. DES FAISCEAUX DE MANA. »
« PAS DU MANA, » corrigeai-je. « JE NE PEUX PAS LES VOIR. »
« POUVEZ-VOUS VOIR TOUS LES TYPES DE MANA ? »
Je marquai une pause. Techniquement, je ne pouvais absolument pas répondre à cette question.
« CELA NÉCESSITE UNE INVESTIGATION PLUS POUSSÉE, » finis-je par dire.
Sakhent acquiesça alors que nous continuions à vider la chambre. Je ne me laissai pas entraîner trop profondément dans cette réflexion avant d'avoir examiné l'un des conteneurs de spécimens, celui d'un sujet désincarné qui ne poserait guère de menace physique s'il était libéré. Je restai sur mes gardes en m'interfaçant avec l'unité et en étendant ma conscience à son intérieur.
C'était l'un des sujets extraplanaires, un être venu d'au-delà de mon propre monde. Ceux-là étaient toujours… imprévisibles.
Mais celui-ci n'avait jamais été difficile à cerner. Comme je m'y attendais, dès que j'ouvris une connexion mentale, son esprit se fracassa contre le mien comme une locomotive.
« TU OSES M'IGNORER ? LIBÈRE-MOI SUR-LE-CHAMP, ET JE NE RENDRAI TA MORT QUE MODÉRÉMENT AGONISANTE, ÉGALE OU INFÉRIEURE À TROIS MILLIONS D'ANNÉES. TU VAS PAYER POUR M'AVOIR EMPRISONNÉ, JE TUERAI LE CONCEPT MÊME DE TON EXISTENCE, TU APPRENDRAS À TES DÉPENS POURQUOI PERSONNE N'OSE S'OPPOSER À LA MAISON SHAIAG— » Je rompis le lien avant que d'autres menaces impuissantes ne puissent m'atteindre.
Sakhent fixait le dispositif, ayant lui-même eu accès au lien mental.
« QU'ÉTAIT-CE QUE CELA ? » demanda-t-il.
« UN CERTAIN MAGICIEN QUE J'AI RENCONTRÉ IL Y A LONGTEMPS, » expliquai-je. « VENU D'UN UNIVERS ENTIÈREMENT DIFFÉRENT. PUISSANT ET DOTÉ D'UN SAVOIR STUPÉFIANT, BIEN QUE MALHEUREUSEMENT TROP MENTALEMENT ROBUSTE POUR QUE JE PUISSE LUI DÉROBER SES SECRETS. »
C'était particulièrement contrariant à présent. Avec mon nouveau projet, le pouvoir de façonner la chair vivante comme je le faisais déjà avec le mana se serait avéré inestimable.
Néanmoins, j'avais au moins confirmé que les unités de confinement ici étaient intactes. Si une créature aussi intelligente et ingénieuse que ce prisonnier était restée captive, je ne voyais aucune raison pour que les autres aient été brisées. Les seuls dont je devais me soucier désormais étaient les grands parangons de force brute et de mana pur.
Et ceux-là étaient stockés dans la chambre suivante.
En étudiant le reste de cette pièce, je remarquai que la plupart de mes autres sujets étaient toujours en vie, ayant été choisis pour leurs corps robustes et leur magie. Je pourrais revenir plus tard, si j'avais besoin d'expérimenter à nouveau sur eux.
Nous nous enfonçâmes davantage dans le laboratoire, soulagés de ne pas avoir été attaqués, mais sans pour autant nous relâcher. Certaines des créatures que je retenais prisonnières ici étaient aussi rusées que puissantes, tout à fait capables de tendre une embuscade dès qu'elles penseraient ma garde baissée.
C'est dans la chambre de spécimens suivante que je vis enfin les dernières pièces d'équipement dont j'avais besoin.
« HÂTONS-NOUS, » dis-je. « JE NE SOUHAITE PAS PRENDRE LE RISQUE DE RESTER ICI UNE SECONDE DE PLUS QUE NÉCESSAIRE. »
Pour une fois, Sakhent n'eut pas de répartie cinglante. Il avait dû ressentir ma propre inquiétude, car il se hâta à mes côtés pour démonter l'équipement et commencer à le stocker. Nous avions presque terminé en une minute.
Et c'est alors que la complication survint.
Je tournais dans la pièce, aspirant les dispositifs dont j'avais besoin, lorsque je tombai sur une unité de confinement brisée. Brisée de l'intérieur vers l'extérieur. Je la fixai un instant, fouillant ma mémoire pour me rappeler ce qui s'y trouvait, avant de réaliser que toute la rangée derrière elle était également vide.
« SAKHENT, » criai-je. « IL Y A EU UNE RUPTURE DE CONFINEMENT ! »
Sans ma mise en garde, l'embuscade aurait été véritablement désastreuse.