Chapitre 14
++Bien avant d'atteindre l'âge adulte, je me sentais déjà à l'étroit dans les contraintes sociales imposées à une enfant. Voir ma vie dominée par autrui est un sort que je n'ai jamais toléré. Je n'ai pas permis aux Dieux de me l'infliger, et je n'allais certainement pas l'accepter de la part de mes semblables. Cependant, s'en affranchir était loin d'être aussi simple qu'il y paraissait. ++
- Extrait des écrits d'Isabel Vornholt, « La Grande Liche ». 1 891 A.E.
Winzorth était une cible lointaine que je visais depuis un certain temps, bien que, selon les critères de la plupart des magiciens, je ne fusse pas encore en âge de m'y rendre. Heureusement, je ne subis aucun obstacle majeur pendant quelque temps après mon enlèvement initial. Les jours passèrent, se transformant en semaines. Le Docteur Brown fut enfin en état de reprendre ses enseignements et, si ses mouvements étaient un peu raides à cause des cicatrices de combat qui couvraient désormais une grande partie de son torse, il était toujours capable de nous aider, Agrian et moi, aussi efficacement qu'auparavant.
Plus encore, peut-être. Le Docteur semblait avoir acquis une nouvelle conviction quant à notre éducation depuis cette épreuve.
Une nouvelle conviction, et un nouveau programme. Nous apprenions désormais la magie de combat, ou du moins des disciplines qui pouvaient aisément être détournées à cette fin. Des matrices de sorts pour les projectiles magiques capables de briser les barrières, que j'avais déjà vus à l'œuvre, ainsi que des boucliers et des renforcements pour ces derniers. Des parades à tout ce que l'on nous avait enseigné la veille, puis des parades aux parades le lendemain. C'était épuisant et implacable, une pression constante pour absorber tout ce qui était étalé devant nous. Agrian, en particulier, était marqué par le danger que nous avions vécu. Son amour enfantin pour la magie semblait désormais enterré, supplanté par la peur de devoir l'utiliser à nouveau.
Le traumatisme qu'Agrian avait subi ce jour-là me tourmentait pour des raisons que je ne parvenais pas tout à fait à comprendre. Je trouvais cela répugnant à voir, et je me surpris moi-même en tentant d'aider le garçon à se changer les idées. Cela, ajouté à mon rôle dans notre évasion, l'avait apparemment rendu beaucoup plus attaché à moi qu'auparavant. Plus attaché, même, qu'il ne semblait l'être à nos parents. Il devint presque impossible de le séparer de moi après cela, et où que j'allasse, mon frère me suivait. Pour la plupart, il restait inoffensif, loin d'être aussi chahuteur ou énergique qu'il l'avait été. On ne me donnait plus de coups de pied, c'était déjà ça de gagné.
Au cours des mois suivants, mon exposition au monde extérieur devint plus limitée encore. J'avais hâte d'en voir davantage et d'emmagasiner des informations sur Lachfel, et par extension sur Garamon, mais l'enlèvement avait rendu mes parents paranoïaques et excessivement prudents. J'avais presque sept ans lorsque je fus enfin autorisée à sortir complètement de l'enceinte du domaine, et même alors, uniquement sous l'escorte de nos nouveaux gardes.
Le chef de file était Dave Blakely, qui demeure à ce jour l'une des créatures les plus violentes que j'aie jamais rencontrées.
Lorsque je me rendais au parc avec ma mère ou mon père, il nous suivait à cinq pas de distance et lançait des regards méprisants à quiconque s'approchait. Plus d'une fois, il accusa un passant quelconque de vouloir le tuer. Pas moi, l'ancienne victime d'enlèvement qu'il était censé protéger, mais lui spécifiquement. J'ignore pourquoi, et chaque jour où je le voyais agir me convainquait davantage de sa folie criminelle. Il était, cependant, très compétent dans son travail. Du moins, c'est ce que prétendait mon père, ce qui lui garantissait son poste malgré toutes les plaintes.
Winzorth restait sur toutes les lèvres au domaine Vornholt, et bien qu'il fût beaucoup plus difficile pour moi d'écouter aux portes avec mon nouveau garde, je parvenais tout de même à surprendre suffisamment de disputes entre mes parents pour savoir que le sujet faisait l'objet de débats houleux. Ma mère semblait tout à fait impatiente de nous envoyer à l'Institut, ce qui me surprit. Elle était certainement plus démonstrative que mon père sur le plan physique, et s'accrochait à moi de manière presque pathologique, même des mois après l'enlèvement, mais je compris qu'elle voyait l'académie comme le meilleur moyen de me protéger et de m'assurer contre de nouvelles tentatives.
Mon père était bien moins pragmatique, insistant sur le fait qu'il pouvait nous défendre ici lui-même, et prenant apparemment cela comme un défi lorsque ma mère continuait de presser pour que nous soyons envoyés à Winzorth. Cela donna le ton pour les deux années suivantes de ma vie.
Un entraînement jusqu'à l'épuisement, poussé si loin que je sollicitais mon Réceptacle autant durant les leçons qu'en dehors. Des repos qui consistaient en un sommeil profond et une alimentation vorace. Des séances d'escrime avec Agrian, les yeux constants des gardes de ma famille, une paranoïa grandissante qui était sur le point de faire basculer toute ma maisonnée dans la folie.
J'avais largement dépassé mon huitième anniversaire quand le premier grand changement survint au domaine Vornholt. C'était le dernier auquel je me serais attendue : mon père perdit enfin une dispute.
Agrian et moi fûmes conduits ensemble dans son bureau, et nous trouvâmes notre mère en train de rôder près du bureau. L'atmosphère était solennelle et plus qu'un peu triste, bien que je ne pusse m'empêcher de déceler une note de victoire brillant dans ses yeux. Ce que mon père nous dit ensuite confirma presque la raison de cette attitude.
« Vous savez tous les deux que je vous aime », commença-t-il, ses yeux oscillant entre Agrian et moi avec une certaine hésitation. Il ne lui ressemblait pas d'être, ne serait-ce qu'un peu, hésitant.
« Allez-vous nous envoyer à l'Institut Winzorth après tout ? » demandai-je.
Il hésita, me dévisageant, l'air soudain très irrité. « ...Laisse-moi finir, Isabel, ne m'interromps pas. » Son ton était sévère, et je me rappelai une fois de plus qu'il me restait environ une décennie avant d'avoir le droit d'engager des conversations d'égal à égal en devenant adulte. La frustration bouillonnant en moi, je hochai la tête et restai silencieuse.
« ...Oui », dit mon père après un moment. « Vous deux, à terme, mais pour le moment, seul Agrian est assez âgé pour y aller. »
« Je ne veux pas ! » cria-t-il, les yeux soudain humides et les membres tremblant de rage. « Je veux rester ici ! »
Mon père se raidit à ces mots, lançant un regard noir à son fils. « Contrôle-toi. Tu es presque un homme maintenant, Agrian, je ne tolérerai pas que mon propre fils pleure comme une petite fille. »
Ma mère lui lança un regard furieux, mais mon frère ne remarqua que le reproche. Son regard tomba, et je l'entendis renifler pendant plusieurs instants alors qu'il luttait pour se contenir. Il y parvint rapidement, du moins. Mon père avait raison sur un point : il approchait de l'âge adulte. « Je ne veux pas quitter Isabel », dit-il après quelques instants de plus.
Cela ne me surprit pas outre mesure, pas plus que mes parents, apparemment.
« Je comprends, mon fils, mais tu ne peux pas te cacher derrière ta petite sœur éternellement. » Le Baron Vornholt essayait d'adopter un ton compatissant, sans grand succès.
« Je ne me cache pas », grommela Agrian, bien qu'il refusât toujours de croiser le regard de notre père.
« De toute façon, tu ne le feras bientôt plus », répondit l'homme. « Tu partiras dans deux semaines, cela te laisse largement le temps de faire tes adieux et de te préparer. Crois-moi, Winzorth sera formidable pour toi, Agrian. Mieux que formidable, cela fera de toi un homme ! »
Ayant vu le calibre des autres instituts de magie de ce monde, ou plutôt le calibre des hommes qu'ils produisaient, j'étais plutôt sceptique.
« Ne puis-je pas y aller aussi, père ? » demandai-je. Agrian me murmura un mot de remerciement pour avoir détourné l'attention humiliante de nos parents, et je laissai le garçon croire que c'était pour son bien.
En vérité, je m'inquiétais simplement pour mon avenir. Plus vite je gagnerais en puissance, mieux ce serait.
« J'ai bien peur que non, Isabel, non », soupira tristement mon père. « Tu es bien trop jeune. Même Agrian est tout juste en âge de s'inscrire. Ils sont très stricts à ce sujet ; ils ne garantissent pas la meilleure formation possible en étant laxistes sur la gestion de leurs ressources et de leur temps. »
J'étais naturellement furieuse, d'autant plus que son explication n'avait aucun sens à mes yeux. Enseigner à un jeune magicien était coûteux et chronophage, certes, mais cela rapporterait toujours bien plus que l'investissement, à moins qu'il ne s'agisse du talent le plus pathétique qui soit.
Il n'existait pas de talent plus grand que le mien, et un institut des Arcanes aurait dû saliver à l'idée de m'accueillir. Quelque chose clochait. Je résolus d'enquêter davantage.
Agrian explosa de rage dès que nous fûmes sortis du bureau de notre père, et le garçon commença rapidement à m'informer à quel point notre traitement était injuste. C'était tout à fait répugnant, et je tentai, sans succès, de me soustraire à sa conversation simiesque. Le garçon fut inconsolable pendant plusieurs longues minutes, à tempêter et à donner des coups de pied dans divers meubles et surfaces, me forçant à subir le spectacle de sa crise en silence tandis qu'il déversait son fiel.
Le Docteur Brown accorda une attention particulière à Agrian durant les semaines précédant son départ, et Agrian m'accorda une attention particulière. Ces deux événements étaient irritants, mais j'avais d'autres préoccupations.
À savoir, trouver un moyen de rejoindre mon frère à l'Institut.
Ma première ligne de conduite consista à m'introduire dans le bureau de mon père pour lire ses correspondances récentes, dans l'espoir d'y trouver une piste pour mes propres recherches. Cela me mena à une surprise plus que notable, mais loin d'être décevante.
Des lettres d'acceptation pour sa candidature d'Agrian le Jeune à l'Institut Winzorth, comme je m'y attendais. Je les parcourus et trouvai que tout ce qui concernait mon frère était sans surprise et en règle, notamment l'excitation non dissimulée des responsables de l'Institut lorsqu'ils confirmaient le niveau de talent et de capacité magique du garçon.
Tout cela était prévisible. Ce qui me piqua au vif, ce furent les passages me concernant. Isabel Vornholt, nommément citée. Demandée, nommément. Plus douée magiquement qu'Agrian Vornholt lui-même, avaient entendu dire les officiels, et une prise si rare qu'ils seraient prêts à assouplir leurs règles habituelles concernant l'âge d'admission pour me faire commencer mon éducation en même temps que mon frère aîné, à condition que mon talent fût vérifié.
Je lus tout cela, pour découvrir que mon père répondait en niant mes facultés, en refusant l'autorisation de m'admettre comme élève, et en leur demandant de ne plus s'enquérir de mon cas lors de leurs futures correspondances.
La fureur fut ma réaction immédiate, un chaudron de rage bouillonnant dans le creux de mon estomac. Je pouvais facilement deviner les motifs de mon père en me mentant et en refusant cette opportunité, mais je me moquais bien de ces motifs. Le simple fait était que lui, dans son idiotie malavisée, travaillait directement contre mes plans, et cela ne pouvait être pardonné.
Il avait de la chance d'avoir été à la fois responsable de ma protection quelques mois plus tôt, et d'être très utile à mon avenir en tant que membre de la famille Vornholt. Sans ces deux faits, je l'aurais peut-être tué en représailles.
Bien que je n'allasse pas exercer de représailles tout de suite, quelle que fût la manière dont je choisirais de le faire. Ma priorité était désormais claire : je devais trouver un moyen de m'assurer d'être acceptée à l'Institut Winzorth, et il fallait que je le fasse rapidement.
Et, à en juger par ce que j'avais lu ici, je devrais y parvenir en conflit direct avec mon père.