Chapitre 12
++Mon existence première, par quoi j'entends ma première vie au sein de cette ancienne tribu, a largement façonné mes années ultérieures. On ne peut y échapper, ni moi, ni personne d'autre. Les premières expériences que j'eus de la famille furent douloureuses : isolement, haine, peur. Trahison et mort. Elles ne me préparèrent pas à celle que je ressentirais plus tard. Ma seconde enfance ne fut pas une véritable enfance, et pourtant, elle s'en rapprochait davantage que la première. Cela aussi laissa des traces.++
- Extrait des écrits d'Isabel Vornholt, « La Grande Liche ». 1 891 A.E.
Mon père n'arriva pas en chevalier en armure étincelante ; il fit irruption tel un grand babouin glabre, infecté par quelque maladie vénérienne évolutive qui aurait commencé à dévorer son cerveau. Sa seule concession à la civilisation ou à la raison fut de maintenir une poigne ferme sur la garde de son épée, plutôt que d'attaquer l'ennemi à coups de dents et d'ongles.
Il n'aurait peut-être pas été totalement inefficace même ainsi, mais avec l'acier tranchant en main, je pus enfin voir mon père se déchaîner dans un véritable combat. Les séances d'entraînement auxquelles j'avais assisté ne lui rendaient pas justice ; il voltigeait à l'intérieur du manoir comme s'il était le seul à être entouré d'air, combattant des hommes contraints de mouvoir leurs membres dans l'eau. La magie sifflait près de lui, manquant rarement de passer à moins d'un mètre, et avant même que je ne puisse réagir, il s'était abattu sur l'ennemi.
Tandis qu'il s'affairait à réduire le nombre de membres fonctionnels dans notre périmètre d'au moins dix pour cent, je me concentrai sur des actions plus pragmatiques que de rester là, la bouche bée comme Agrian le Jeune.
« Viens », pressai-je mon frère en le tirant par le bras pour le guider vers le corps du Docteur Brown. « Nous devons partir, et nous emmenons le Docteur. »
Agrian était grand pour son âge, et fort avec ça, mais il ne pourrait traîner le corps d'un adulte — même aussi filiforme que celui du Docteur — par la seule force de ses bras. Il n'en avait pas besoin. Nous avions tous deux épuisé une grande partie de notre mana, moi en particulier, mais avec mon aide, il parvint à maintenir le corps en mouvement, soulevant une partie du poids tandis que je le propulsais vers la porte du fond par des décharges de force.
Le combat qui faisait rage autour de nous était instinctivement terrifiant, mais il nous permettait également d'être épargnés par toute interférence. Mon père, à lui seul, semblait tenir plusieurs magiciens en respect simultanément. Les hommes avec lesquels le Docteur Brown était arrivé étaient pour la plupart morts, mais leurs renforts soudains, surgis à un moment critique de distraction, semaient le chaos parmi nos ravisseurs.
Personne n'avait le temps de se soucier de nous, pas quand il s'agissait de sauver sa propre peau.
Ce n'était pas un avantage pur, car cela signifiait que des sorts perdus traversaient l'air avec beaucoup moins de contrôle qu'ils n'en auraient eu autrement. Agrian fut presque décapité lorsqu'un projectile magique déchira l'espace au-dessus de sa tête pour aller frapper un mur lointain, pulvérisant la brique tel un bélier et faisant pleuvoir des éclats sur nous deux. Nous étions cependant presque à la porte. Presque en sécurité.
C'est alors que la pièce explosa et que le Docteur Avens fit irruption par une brèche nouvellement créée dans l'un des murs du fond. L'homme saignait de la tête, bien que je ne puisse évaluer la gravité de sa blessure, et ses yeux reflétaient une sauvagerie farouche, celle d'un animal acculé. Deux des hommes avec lesquels mon père était arrivé se jetèrent sur lui, mais d'un seul geste, il les expédia tous deux : des projectiles magiques fusèrent dans l'air, les transperçant avant de revenir en arc de cercle sur des rails éthérés d'une finesse extrême pour s'enfoncer dans leur nuque. Ce fut un double décès particulièrement atroce.
Ce qui me frappa davantage, ce fut lorsque le regard d'Avens se posa sur Agrian et moi. Son mana était épuisé et son corps meurtri, mais je pus constater d'un coup d'œil qu'il n'aurait aucune difficulté à terrasser deux enfants.
« Vous venez avec moi », grogna l'homme. Je levai la main et lançai un projectile magique, mimant l'astuce que j'avais vue Avens utiliser pour rediriger ses propres projectiles en plein vol. Il esquiva l'explosion et regarda le sort passer à côté de lui en riant.
Son rire s'éteignit lorsqu'il frappa le côté de la tête de mon père, ne parvenant même pas à faire couler le sang, mais attirant son attention sur la source… et lui faisant réaliser la menace qui pesait sur moi.
Agrian le Jeune et moi nous concentrâmes sur l'évacuation du Docteur, sans nous soucier de la performance de notre père face au magicien. Dès que Brown fut hors du manoir, nous déposâmes son corps près d'une des portes — à l'abri derrière un mur d'une épaisseur modeste — et nous prîmes la fuite. Agrian hésitait à me suivre, bien sûr, bien plus enclin à chercher refuge auprès de notre père. Il fallut plus qu'un peu de persuasion pour décider le garçon à me suivre.
« Nous devrions rester avec père ! » pleurnicha-t-il, adoptant ce ton aigu unique que tous les enfants sont capables de produire. Celui qui fait frissonner jusqu'aux os, comme des ongles grattant le verre.
« Père se bat », lui dis-je. « Il se battra mieux si nous ne sommes pas près de lui. » C'était une partie de ma motivation ; l'autre était que nous courions toujours le risque d'être étalés sur le sol par un sort perdu.
Je venais tout juste de convaincre le garçon lorsqu'un autre mur explosa vers l'extérieur, et les débris qui volèrent à travers rendirent toute discussion inutile. Notre père fut projeté en arrière par ce que je ne peux supposer être qu'un projectile magique extrêmement puissant. Il stoppa son élan en tendant la main et en s'enfonçant littéralement dans la terre, creusant une tranchée plusieurs fois plus longue que sa taille pour s'arrêter. Une fois cela fait, le Docteur Avens sortit du manoir.
Il était plus blessé qu'auparavant, sans aucun doute, bien qu'il eût réussi à s'envelopper d'un bouclier personnel similaire à l'enchantement créé par le Docteur Brown plus tôt. Celui-ci semblait cependant plus robuste. Indiscernable à l'œil nu, mais brillant d'une puissance bien supérieure à ce que le Docteur Brown aurait pu rassembler, du moins à en juger par ma vision du mana. Je ne doutais pas qu'il arrêterait ces nouvelles armes cracheuses de feu, connues à l'époque moderne sous le nom de « fusils », tout comme celui du Docteur Brown l'aurait fait. Et bien plus encore.
Le mana s'enroulait autour de lui comme des volutes de fumée au-dessus d'un feu instable, comme des serpents dansant dans le sable, comme des cordages tendus sur le mât d'un navire. Mon père se rua en avant, ignorant toute la magie qui l'attendait, et je vis la foudre jaillir, non pas d'Avens, mais du ciel. Un éclair unique que je ne perçus qu'après qu'il eut frappé, plus large que mon bras et si puissant que j'en ressentis l'impact comme une onde de choc d'air chaud. La terre retomba en mille gouttelettes de boue en fusion, et le Baron Agrian Vornholt chancela.
Mais il ne tomba pas.
Au début, j'attribuai cela à sa robustesse, mais l'homme resta à se tordre de douleur et de déséquilibre assez longtemps pour que je puisse voir l'affreuse brûlure purulente sur le côté de son corps et percevoir les volutes de fumée qui s'en échappaient. Il devait être à l'agonie, et manquait certainement des nerfs insensibles d'une liche. Pourtant, il continuait à se battre.
Je peinais à comprendre comment, et pourtant il avançait. La volonté était, de toute évidence, quelque chose à laquelle j'étais déjà bien habitué ; c'est la mesure de tout magicien, mais cette certitude implacable et cette fureur inébranlable semblaient découler de tout autre chose.
Et cela propulsa mon père vers le Docteur Avens comme s'il était lui-même un projectile magique.
L'épée s'abattit violemment contre le bouclier d'Avens avec un son rappelant le glas d'une grande cloche, aplatissant l'herbe autour de leurs pieds. Des fissures apparurent dans l'éther, et un second coup s'abattit pour les élargir avant même que je ne puisse enregistrer le fait. Cette fois, je sentis mes oreilles se boucher sous la pression de la force de mon père agissant sur l'air, et je vis le Docteur Avens quitter le sol alors qu'il était projeté violemment contre le mur du manoir. La maçonnerie le retint, mais de justesse. Des blocs se détachèrent pour tomber et s'effriter après l'impact.
Mon père s'abattit sur lui au moment même où un second éclair frappait. Le choc de l'épée résonna avec le coup de tonnerre, une lumière vive illuminant une giclée de sang qui s'éleva en arc de cercle avant de pleuvoir autour d'eux. Avens tomba à genoux, les deux mains sur le ventre, son bouclier personnel s'effritant autour de lui. Il leva les yeux vers mon père juste au moment où ce dernier s'écroulait à son tour.
Le monde sembla se figer.
Le Baron Vornholt ne ressemblait plus à lui-même, affaibli et chancelant sous ses affreuses brûlures. Le sang coulait de ses plaies, tachant ses vêtements et abreuvant l'herbe. Le Docteur Avens avait meilleure mine, mais de peu. La majeure partie du coup d'épée de mon père avait été arrêtée par le bouclier, et seule une infime fraction de son énergie avait atteint la chair. Cette fraction suffisait cependant à laisser une blessure sauvage, et je crus voir l'os affleurer un instant, avant que le sang ne le masque.
Aucun des deux hommes n'aurait dû être conscient ; j'avais vu assez de blessures de guerre pour en être certain. Que les yeux du Docteur Avens soient encore ouverts me montrait les profondeurs de son avidité ; que ceux de mon père le soient me montrait les profondeurs de quelque chose que je ne comprenais pas encore à l'époque. J'observai les deux hommes, étudiai leurs blessures, et sus que mon père ne pouvait être celui qui l'emporterait en récupérant le premier.
Et pourtant, il le fit.
Je ne suis pas souvent surprise, mais en cet instant, je ne pus que fixer mon père alors qu'il se remettait lentement sur pied, fixant le Docteur Avens avec des yeux qui ressemblaient davantage au cœur d'un brasier. Son visage était illuminé par les flammes qui s'échappaient désormais de toutes les fenêtres du manoir, et je pouvais voir l'épée trembler dans sa main. Trembler d'empressement et de rage.
« Ça en valait la peine ? » demanda-t-il. « Enlever mes enfants, essayer de les transformer en ton ticket gagnant ? Ça en valait la peine, de prendre ma famille pour cible facile, d'essayer de ruiner nos vies pour ton profit personnel ? Ça en valait la peine, de déclarer la guerre au nom des Vornholt pour gravir les échelons ? Ne réponds pas. Je sais déjà que non. »
Il frappa Avens avec le plat de son épée, et la tête de l'homme cessa tout simplement d'exister.
À l'intérieur du manoir, le combat faisait toujours rage. Je sentais les sorts aussi clairement que j'en entendais les conséquences, et je savais que tous les magiciens restants parmi nos ravisseurs étaient à court de mana. Au mieux, ils travaillaient avec la moitié de la puissance initiale, et la plupart devaient se contenter de moins de la moitié de cela. Peu importait à quel point mon père était blessé ou le coût de la bataille : mes sauveteurs avaient gagné.
Mon père regarda autour de lui avant de lancer un appel d'une voix si tonitruante et puissante qu'elle me fit oublier un instant ses blessures.
« Nous avons tué votre chef ! » rugit-il. « Tous ceux qui se rendent maintenant seront épargnés. Tout homme que je verrai lancer un sort en entrant dans cette maudite pièce, je lui couperai ses putains de mains et je l'obligerai à les manger ! »
Un instant passa, puis, tout à coup, la magie cessa. Mon père renifla, secoua légèrement la tête, cracha à ses pieds et s'effondra aussitôt.