Chapitre 232
« Ouf ! » Jong-Ri Mu-Hwan poussa un soupir de soulagement et regarda autour de lui.
Chae Yak-Ran, Gongson Chang, Go Cheon-Hu et Gi San-Ha étaient assis près de lui, tous complètement épuisés. Le combat contre l’Escouade du Démon Suprême leur avait fait dépenser jusqu’à la dernière once de leurs forces.
Derrière eux étaient assis les recrues survivantes de l’Armée pourfendeuse de démons et les mercenaires. Sans Jong-Ri Mu-Hwan et la Secte de Fer, la plupart d’entre eux seraient morts.
Les recrues de l’Armée pourfendeuse de démons, en particulier, arboraient un air déconcerté. Elles avaient perdu Gwak Sung, leur chef. Pendant deux ans, elles n’avaient jamais pris de décision de leur propre chef. Elles avaient vécu sous une discipline et une supervision strictes, sans qu’on leur permette de prendre la moindre initiative. Elles ne savaient qu’obéir aux ordres. La simple absence d’un commandant suffisait à les plonger dans le chaos.
Les mercenaires soupirèrent de soulagement d’avoir survécu, mais ils ne savaient pas davantage quoi faire ensuite. S’ils l’avaient pu, ils auraient fui la guerre contre la Nuit Silencieuse et tout ce qui s’y rattachait, mais la réalité ne le leur permettait pas. Ils avaient déjà signé un contrat avec le Sommet du Ciel, et nul ne survivait longtemps dans les Plaines Centrales après avoir rompu un contrat avec lui.
Pour eux, il n’existait que deux chemins vers la liberté : attendre l’expiration de leur contrat ou mourir. Au bout du compte, ils n’avaient donc qu’un seul choix : marcher jusqu’au champ de bataille qui leur avait été assigné, comme l’exigeait leur contrat, et s’y battre jusqu’à leur dernier souffle. Pourtant, après avoir été témoins de la puissance de l’Escouade du Démon Suprême, pas un seul d’entre eux ne trouvait le courage d’y retourner.
« Quoi qu’il en soit, on dirait qu’on n’est plus que des soldats vaincus, maintenant. »
Le regard de Jong-Ri Mu-Hwan glissa vers la voiture derrière les mercenaires, où Jin Mu-Won était assis sur le siège du conducteur. Son expression changea.
Cet homme…
Ni les recrues de l’Armée pourfendeuse de démons ni les mercenaires n’avaient vu Jin Mu-Won se battre. Chae Yak-Ran et Go Cheon-Hu non plus. Ils s’étaient épuisés physiquement et mentalement à affronter Hong Ak-San, sans garder assez d’énergie pour observer qui que ce soit d’autre.
Jong-Ri Mu-Hwan, lui, était différent. Même pendant qu’il mettait en place sa formation contre Hong Ak-San, il n’avait pas perdu une seule des actions de Jin Mu-Won de vue.
À partir du moment où Jin Mu-Won avait ramassé la barre de fer, Jong-Ri Mu-Hwan avait à peine détourné les yeux de lui. Jin Mu-Won avait visé les chevaux plutôt que les combattants, et il lui avait ainsi fait comprendre pour la première fois qu’on pouvait s’y prendre de cette façon contre une cavalerie.
Bien sûr, cette méthode n’était pas à la portée du premier venu. Aucun artiste martial ordinaire ne pouvait garder son calme face à une cavalerie qui chargeait comme un raz-de-marée. Même pas Jong-Ri Mu-Hwan lui-même.
Je ne sais pas pour le Chef de la secte, mais personne d’autre dans la Secte de Fer n’aurait pu affronter une charge de cavalerie avec autant d’audace que cet homme.
Ce qui le stupéfia le plus, ce furent les arts martiaux dont Jin Mu-Won avait fait preuve. Il avait simplement frappé avec une barre de fer, sans geste ni technique apparents, et les chevaux gigantesques s’étaient écroulés les uns après les autres, les genoux brisés.
Pour quelqu’un qui ne connaissait pas les arts martiaux, il aurait été difficile de dire de quel art martial il s’agissait. Mais pour un artiste martial du niveau de Jong-Ri Mu-Hwan, chacun des mouvements de Jin Mu-Won ressemblait à une technique ultime.
On dit qu’au-delà d’un certain niveau, les arts martiaux perdent toute distinction de forme. Aurait-il atteint cet état ?
Il avait du mal à croire à sa propre déduction. L’homme qu’il observait avait le visage d’un homme d’une trentaine d’années, tout au plus. Atteindre un tel niveau à cet âge était quasiment impossible, du moins selon ses critères.
Non, il existe un homme comme ça. La Lame du Nord qui a ébranlé le jianghu.
La période d’activité de Jin Mu-Won dans le murim n’avait duré que six mois, mais, en si peu de temps, il avait accompli des exploits qui auraient dû être impossibles.
À lui seul, il avait fait trembler tout le jianghu. Son exploit légendaire, lorsqu’il avait forcé au dernier instant le siège du Sommet du Ciel, perdurait encore dans les récits des bardes.
Le Sommet du Ciel avait tenté d’étouffer l’affaire, mais il n’avait pas pu faire taire tout le monde. L’histoire s’était échappée peu à peu, colportée par les combattants de bas rang mobilisés pour former le siège. Bientôt, les curieux s’étaient mis à chercher davantage d’informations.
La vérité qui finit par éclater stupéfia le monde. De nombreuses organisations martiales du Sommet du Ciel avaient été anéanties, et même l’administrateur en chef, Kwan Dae-Seung, avait perdu un bras avant de se retirer dans l’isolement.
J’ai entendu dire qu’ils avaient aussi mobilisé plusieurs maîtres absolus non identifiés. Malgré cela, Maître Jin avait repoussé leur offensive et échappé au siège.
Pour le Sommet du Ciel, c’était une humiliation indélébile. Il était déjà critiqué par le peuple pour avoir détruit l’Armée du Nord. Cet incident, où il avait ravalé sa fierté pour éliminer Jin Mu-Won, en vain, avait durablement marqué les esprits. Même le puissant Sommet du Ciel n’était pas infaillible.
Après avoir brisé le siège, Jin Mu-Won avait disparu, et le Sommet du Ciel l’avait déclaré mort. Beaucoup l’avaient cru. Mais quelques personnes perspicaces n’y avaient pas cru et avaient plutôt supposé que Jin Mu-Won était toujours en vie, caché quelque part.
L’emprise du Sommet du Ciel sur le jianghu s’était nettement affaiblie après toute cette série d’événements. Ici et là, des sectes qui semblaient sur le point d’échapper à son influence avaient commencé à apparaître, et le Sommet du Ciel les avait écrasées.
Au bout du compte, la loi du plus fort avait rétabli l’ordre dans le murim, sans pour autant éteindre les braises du conflit. Elles avaient continué de couver, prêtes à se rallumer à tout instant.
Jong-Ri Mu-Hwan croyait que si Jin Mu-Won était encore en vie et se révélait de nouveau au monde, le murim en serait ébranlé jusqu’aux fondations. Depuis, bien d’autres figures s’étaient élevées dans le jianghu, mais aucune n’avait marqué les esprits aussi profondément que lui. Seul l’Empereur martial du Ciel azur, Dam Soo-Cheon, faisait exception : il s’était forgé une immense réputation au cours de la Guerre de trois ans. Pourtant, même dans ce cas, nul ne savait s’il pourrait tenir tête à Jin Mu-Won si celui-ci réapparaissait.
Le regard de Jong-Ri Mu-Hwan parcourut vivement « Dan Cheon-Woon ». Il était certain que l’homme n’avait pas révélé ses véritables capacités ; sa puissance martiale restait donc incertaine, mais il était manifestement un artiste martial redoutable.
Serait-ce l’émergence d’une nouvelle étoile ? Dan Cheon-Woon, de la Secte du Paon… Il faudra désormais le surveiller de près.
Il s’approcha de la voiture. « Merci de nous avoir aidés, Maître Dan. Grâce à vous, nous avons survécu. »
« Qu’est-ce que j’ai fait ? Tout le mérite vous revient, à vous et à la Secte de Fer. »
« Sans vous, beaucoup seraient morts. Merci d’être intervenu à temps. » Jong-Ri Mu-Hwan joignit les mains en signe de gratitude.
Jin Mu-Won accueillit le geste et s’adressa à lui avec un sourire amer.
Alors, il l’a remarqué.
Il savait mieux que quiconque à quel point Jong-Ri Mu-Hwan était minutieux. Malgré tout, il avait espéré passer inaperçu ; c’était pour cela qu’il avait utilisé les arts martiaux les plus ordinaires possible. Il ne pensait pas que Jong-Ri Mu-Hwan découvrirait sa véritable identité, mais il devait rester prudent. Le monde ne devait pas encore apprendre qu’il était en vie.
« Maître Dan, que comptez-vous faire à présent ? » demanda Jong-Ri Mu-Hwan.
« Eh bien… »
« Si vous n’y voyez pas d’inconvénient, pourquoi ne pas rejoindre notre Secte de Fer ? Nous aimerions vous recruter dans les meilleures conditions possibles. »
« Je suis désolé, mais je ne souhaite pas encore rejoindre de secte. »
« Hmm ! Je comprends. Mais si vous changez d’avis, faites-le-nous savoir à tout moment. La Secte de Fer vous gardera ses portes ouvertes et vous attendra. »
« Merci pour cette proposition. » Jin Mu-Won lui rendit poliment son salut.
Jong-Ri Mu-Hwan soupira. À la manière dont l’homme se comportait, il voyait bien qu’il ne reviendrait pas sur sa décision. Il ne s’en offusqua pourtant pas. Il savait que le jianghu regorgeait d’hommes qui avaient leurs raisons de ne pas vouloir attirer l’attention.
Il changea de sujet. « Alors, Maître Dan, où irez-vous ? »
« Pour l’instant, à la Forteresse de l’Ouest. Ensuite, je dois trouver un moyen d’entrer au Gansu. »
« Le Gansu est donc votre destination finale ? »
Jin Mu-Won hocha la tête. « C’est exact. »
En vérité, sa destination finale était le Sichuan, pas le Gansu. Mais il n’avait aucune raison de le dire à Jong-Ri Mu-Hwan. L’existence de la nouvelle Armée du Nord, dans les hautes terres de l’ouest du Sichuan, était un secret d’État.
« Comme vous le savez, nous allons nous aussi au Shaanxi. Que diriez-vous de voyager ensemble jusque-là ? »
Jin Mu-Won fronça les sourcils. Il ne voulait plus avoir affaire ni à la Secte de Fer ni à l’Armée pourfendeuse de démons, mais il n’avait pas le choix. Il n’y avait qu’une seule route principale d’ici à la Forteresse de l’Ouest, et l’Escouade du Démon Suprême campait derrière eux. Il ne pouvait pas rebrousser chemin.
« D’accord. Voyageons ensemble jusqu’au Shaanxi », répondit Jin Mu-Won avec un sourire crispé.
« Excellente décision. Je m’en remets à vous, Maître Dan. »
Les yeux de Jong-Ri Mu-Hwan brillèrent d’intelligence.
Hong Ak-San tomba à genoux dans un bruit sourd. « J’ai commis un crime qui mérite la mort, Général. »
Un énorme rocher se dressait devant lui. À son sommet était assis un vieil homme d’une cinquantaine d’années, aux cheveux blancs comme neige. Il n’était pas grand, mais son corps était solide comme le roc, et ses avant-bras étaient parcourus de veines semblables à des lombrics.
Sa robuste constitution démentait son âge, mais c’étaient ses yeux qui faisaient la plus forte impression. Ils luisaient de l’intention meurtrière d’un prédateur à l’affût de sa proie et tourbillonnaient d’une énergie féroce.
Même le grand Hong Ak-San était intimidé par ce regard et n’osait pas relever la tête.
« Hmph ! » Le vieil homme détourna les yeux de Hong Ak-San pour les poser sur les combattants meurtris de l’Escouade du Démon Suprême, derrière lui. Plus de trente artistes martiaux étaient morts ou blessés. Depuis qu’elle avait avancé dans les Plaines Centrales, l’Escouade du Démon Suprême n’avait jamais subi autant de pertes. « Alors, vous me dites que vous avez essuyé des pertes inattendues en pillant des provisions, sans même affronter l’élite du Sommet du Ciel ? La grande Escouade du Démon Suprême… Héhéhé ! »
Hong Ak-San tressaillit au rire chargé d’intention meurtrière.
Le vieil homme était Cheok Cheong-Yeong, le Commandant de l’Escouade du Démon Suprême.
À ses côtés se tenait un artiste martial d’âge mûr, qui semblait avoir une quarantaine d’années. Vêtu d’une robe de combat rouge sang et d’une armure assortie, il s’appelait Po Yeong-Hwi. Comme Hong Ak-San, il commandait l’Escouade du Démon Suprême.
Ils avaient beau avoir le même rang, Po Yeong-Hwi était plus fort, et la Deuxième Compagnie qu’il dirigeait surpassait à tous égards la Troisième Compagnie de Hong Ak-San.
Quant à la Première Compagnie, que dirigeait Cheok Cheong-Yeong en personne, elle les dépassait de loin tous les deux. Tels étaient les écarts de puissance martiale au sein de l’Escouade du Démon Suprême.
Quoi qu’il en fût, ils appartenaient tous à la même escouade et répondaient à Cheok Cheong-Yeong. Les pertes de la Troisième Compagnie déshonoraient aussi bien Cheok Cheong-Yeong que Po Yeong-Hwi.
Po Yeong-Hwi dévisagea Hong Ak-San avec un mépris évident, et le visage de ce dernier s’empourpra.
« Et qu’est-il advenu d’eux ? Vous ne les avez tout de même pas laissés s’enfuir sans rien faire ? »
« Je vous demande pardon, Général. »
BOUM !
Hong Ak-San se fracassa le front contre le sol. Sa peau s’ouvrit et le sang lui coula sur le visage, mais il n’y prêta aucune attention.
« Racontez-moi tout en détail. »
Hong Ak-San relata tout ce qui s’était passé pendant le raid, en s’attardant tout particulièrement sur son affrontement avec Jong-Ri Mu-Hwan et la Secte de Fer.
Pendant qu’il l’écoutait, Cheok Cheong-Yeong passa entre les blessés et les morts, examinant attentivement leurs blessures. « Oh ? Voilà qui est intéressant. »
« Pardon ? »
« Leurs blessures sont intéressantes. » Cheok désigna un artiste martial mort, la gorge écrasée. « À première vue, cela semble banal, mais c’est d’une efficacité brutale. Celui qui a fait ça a appliqué juste assez de force sur un point vital pour tuer. »
« C’est… »
« Parlez-moi de celui qui lui a infligé cette blessure. »
« Il… » Hong Ak-San hésita. Il fouilla sa mémoire, mais n’y trouva rien. À ce moment-là, il était occupé à affronter Chae Yak-Ran et Go Cheon-Hu.
Heureusement, d’autres combattants témoignèrent à sa place. Ils décrivirent un artiste martial quelconque qui maniait une barre de fer comme un fantôme.
« Ainsi, un homme comme lui se cachait parmi eux ? »
« Général, qu’allez-vous faire ? » demanda Po Yeong-Hwi.
« Nous allons les traquer. »
« Mais nous avons reçu l’ordre de semer le désordre à l’arrière. »
« Kékéké ! La vie de mes hommes vaut plus que ce fichu ordre. Je veux voir la tête des salauds qui leur ont fait ça. »
« Compris. » Po Yeong-Hwi baissa la tête. La parole de Cheok Cheong-Yeong faisait loi.
Quoi qu’il en soit, il n’avait pas l’intention de laisser passer ça. La Troisième Compagnie avait beau s’être montrée incompétente, elle faisait tout de même partie de l’Escouade du Démon Suprême.
« Retrouvez-les », ordonna-t-il.
L’Escouade du Démon Suprême obéit.