Chapitre 2
Au loin, une ville.
Elle se tenait au bord d’un gouffre, s’étendant jusqu’à l’horizon avec ses courbes uniformes, monotones, familières.
Étrangères ?
La ville semblait si lointaine en ce moment...
[Initiation de la première phase de descente.]
Et elle ne cessa de s’éloigner.
Les bâtiments avaient vite été remplacés par une obscurité sans faille, troublée parfois par quelques lueurs résilientes.
Ici et là, plusieurs baraques étaient incrustées dans la roche, s’accrochant à la paroi lisse de l’abîme, comme des lucioles sur le tronc noir d’un arbre mort.
Mais ce gouffre n’avait rien de mort.
À mesure qu’ils s’enfonçaient, les bords de l’abîme semblaient se refermer et l’obscurité dansait tout autour, menaçant de pénétrer dans le terminal C.
[Initiation de la deuxième phase de descente. Veuillez rejoindre vos sièges.]
Enfin...
Il quitta l’immense vitre qui donnait sur rien et porta son sac vers l’une des deux rangées de sièges, qui se faisaient face.
Il posa sa paume sur l’accoudoir. Une douce chaleur envahit sa main avant que le dossier du siège ne s’ouvre sur un petit compartiment.
Un kit de premiers soins, quelques armes et plein d’autres choses qu’il ne daigna même pas regarder occupaient le peu d’espace disponible.
Et je rentre comment mon sac maintenant ?
Il s’attarda un instant sur le siège avant de se reporter sur le candidat assis à côté de lui.
« Tu veux pas du matériel en plus ? »
« Hein ? Et qui va m’en donner ? »
Les deux jeunes hommes se regardèrent.
Puis, comme si un accord tacite avait été trouvé, le candidat se leva, plongeant ses mains dans le compartiment.
« Je sais pas pourquoi tu fais ça, mais viens pas me demander de te les rendre après. »
« Fais vite, j’ai pas ton temps. »
[Initiation de la deuxième phase de descente. Veuillez rejoindre vos sièges.]
Le siège était loin d’être confortable.
Une sangle venait tout juste de l’enfermer lorsqu’une nouvelle fois, la voix mécanique résonna.
[L’épreuve commence.]
Deux écrans, chacun faisant face à l’une des rangées, étaient apparus.
[01:00:00]
Son cœur eut à peine le temps de faire un battement.
[00:59:59]
« Haaaaaa ! »
Le terminal C commença à chuter.
Le contact désagréable avec le siège disparut brusquement. Pendant une fraction de seconde, son corps fut soulevé, avant que la sangle ne le ramène contre le dossier.
Ses mains s’agrippèrent de toute leur force aux accoudoirs. Ses membres se crispèrent et sa tête cogna contre le siège.
« Ah... »
Il faisait si froid d’un coup...
De nouveau soulevé par le mouvement du terminal, il sentit ses extrémités commencer à s’engourdir. Ses pensées devenaient elles aussi plus lentes et éparpillées.
Il ne savait même plus s’il tombait ou montait.
Il savait juste qu’il avait froid.
Cette dernière certitude eut à peine le temps de durer. Comme pour le réconforter, une douce chaleur commença à englober une bonne partie de sa combinaison.
Mais quelque chose n’allait pas.
Alors que le froid disparaissait, une sensation humide se répandait lentement sur son torse.
Reprenant peu à peu ses esprits, il porta son bras vers sa poitrine.
Bordel, c’est... Ha ! C’est quoi cette odeur ?!
Une odeur âcre lui monta au nez et son bras était couvert d’une chose visqueuse.
Une chose qui continuait de se déverser sur son épaule...
Sa tête se tourna toute seule.
Le candidat assis à côté de lui était inconscient, la bouche ouverte, en train de lui gerber dessus.
Fils de...
[Initiation de la troisième phase imminente. Veuillez vous préparer.]
Le terminal C était presque au fond du gouffre.
Enfin, normalement. Il ne voyait toujours rien à travers la vitre.
Affalé sur son siège, son regard était fixé sur l’écran en face.
[00:59:27]
Déjà trente secondes.
Il avait mal à la tête et il se sentait bizarre, mais le temps pressait et... La gerbe de l’autre enfoiré n’allait pas s’enlever toute seule.
Se levant, il porta deux coups de pieds au siège du candidat.
« Réveille-toi. Réveille-toi, connard, et passe-moi ton kit. »
Le candidat ne bougea pas d’un iota.
Ah...
Il refrappa le siège, cette fois plus fort.
« Hey ! Je t’ai dit de te réveiller. »
« Hein... Hein ! On est arrivé ?! »
Le candidat se leva en sursaut, avant d’être rappelé sur le dossier par la sangle.
« Putain... »
Il voulut l’enlever, mais un pied se fraya un chemin entre ses jambes.
« Passe-moi le kit. »
Le candidat croisa le regard perçant du jeune homme, qui était... couvert de gerbe ?
Il sentit quelque chose monter. La sangle s’enleva toute seule et il tomba au sol, vomissant encore.
Le jeune homme souffla.
C’est ouvert au moins.
Le candidat avait sans doute posé la main sur l’accoudoir. Le dossier était donc ouvert et alors qu’il s’apprêtait à prendre le kit, le terminal s’arrêta.
[Initiation de la troisième phase. Arrivée estimée à 00:55:00. Veuillez vous préparer.]
Le terminal C heurta le bout du gouffre.
[Projection des itinéraires mis à jour.]
Et il commença à rouler vers le centre.
Il voulut enfin voir ce qui se trouvait au fond, mais une immense carte se projeta sur la vitre.
Il n’était pas le seul à l’avoir remarqué.
Aussitôt la carte projetée, des dizaines de candidats s’étaient rués sur elle, empiétant sur son espace personnel.
Il réussit à reprendre son sac, mais il se retrouva coincé au beau milieu de l’attroupement et il devait faire avec les regards dégoûtés et les bousculades des candidats.
Les rangs étaient serrés.
Aucun ne voulait manquer une miette de cette foutue carte, comme si elle allait leur sauver la vie.
Bande d’idiots.
Il se défit tant bien que mal de la foule et trouva un siège vide au fond.
S’essuyant avec le torchon du kit, il regrettait déjà de ne pas avoir obligé le candidat à échanger leurs combinaisons. La tenue de ce bâtard s’en était sortie drôlement indemne.
Son regard se posa sur la sienne.
D’abord le morveux, ensuite cet enfoiré !
Le torchon était sur le point de se déchirer, sous les va-et-vient incessants.
Foutue combinaison de merde ! Foutue épreuve de merde ! Foutue... Putain !
Le bout de tissu finit par le lâcher.
Pourquoi je dois être là ?...
« Pourquoi elle n’est pas là ?... »
Un sanglot le sortit de ses ruminations.
Levant la tête, il aperçut l’aveugle, assise, les mains sur le visage.
Elle se trouvait dans la rangée d’en face, accompagnée par un petit blondinet.
Klein.
« Allez Cassia, je suis sûr qu’elle va bien. Viens avec moi, je vais te préparer. »
« Mais... Et si... »
« Non. Je t’assure que tout ira bien, mais assurons-nous d’abord de bien se préparer, le temps presse. »
Bip... Bip... Bip...
Le siège sur lequel il était assis se mit à vibrer et à émettre un bruit étrange.
Regardant autour de lui, plusieurs autres sièges faisaient de même.
Ils essayaient sûrement de réveiller les candidats évanouis ou trop sonnés pour bouger.
Quoi qu’il en soit, il avait déjà terminé.
Sa combinaison était plus ou moins propre et il n’était plus aussi étourdi.
Il jeta donc le kit sur le siège et prit son sac, s’adossant sur la porte d’entrée au fond.
Bip... Bip... Bip...
Bip... Bip...
Bip...
Doucement, les bruits s’arrêtèrent.
Il ne restait plus que les pleurs de l’aveugle.
Son regard glissa vers elle, puis vers sa paume.
Ça brûle, ce truc...
Une chaleur soudaine envahit sa main, alors que des caractères s’y formaient.
[Mise à jour des données personnelles...
Mise à jour complétée !]
La chaleur se dissipa et il put lire dans le creux de sa main :
[Candidat : 1C
Terminal affilié : C
Nombre de candidats : 500
Places restantes : 32
Temps restant : 00:57:43]
Tous les candidats regardaient leur paume.
La foule autour de la vitre se dissipa en un instant, chacun retournant vers leur siège pour mieux se préparer.
Il ne comprenait pas trop leur agissement.
Chaque candidat pouvait ramener son propre équipement à l’épreuve, même si la plupart comptaient sur celui fourni par l’État.
Bien sûr, le gouvernement n’y allait pas de main morte et offrait ce qui se faisait de mieux, mais finalement, en bas, ce n’était qu’une question de chance.
Celui qui possède les meilleurs itinéraires arrive en premier et les autres meurent.
Et de toute manière, le matériel de l’État est beaucoup trop lourd. Du moins, c’est ce que disaient les vieux.
Cette pensée l’irrita.
Bon, voyons ce que ces vieux enfoirés m’ont donné.
L’épreuve allait bientôt commencer et même s’il ne voulait pas compter sur eux, les vieux savaient sûrement ce qu’ils faisaient.
Regardant le sac, il n’hésita pas.
Il l’ouvrit d’une traite et ce qu’il y vit...
Rien.
Hein ?
Une profonde obscurité résidait à l’intérieur du sac.
Un frisson le parcourut.
Suivi ensuite par une profonde excitation.
Contrairement à l’obscurité dehors dans le gouffre, celle-ci semblait plus accueillante, plus chaleureuse, plus aimante. Une obscurité qui le protégera du danger et qui le portera dans son étreinte pour l’éternité...
Sans le vouloir, sa main plongea dans le sac.
La légère chaleur se dissipa instantanément face à la douceur des ténèbres, tandis que son bras maintenant était entièrement absorbé par le sac.
Il n’en voyait pas le fond. Heureusement, jusqu’à ce qu’il se heurte à une sorte de boîte, ou plutôt que la boîte s’heurte à lui.
Elle se colla à sa main et les ténèbres commencèrent à s’agiter, se faufilant dans la boîte.
Les ténèbres étaient de moins en moins profondes.
Elles disparaissaient.
Non ! Non !... Non ?
Le sac vide tomba au sol.
Qu’est-ce qui s’est passé ?
Il regardait avec appréhension la boîte qui était apparue dans ses mains.
Elle était tellement sombre qu’elle se confondait presque avec la combinaison.
Il ne pouvait la distinguer que grâce aux inscriptions gravées sur elle.
Il reconnaissait ces inscriptions.
C’est vraiment...
La boîte s’ouvrit.
Elle accueillait en son centre un anneau d’un blanc éclatant, qui se reflétait dans ses yeux.
« C’est vraiment elle... »
« Vraiment quoi ? »
Comment ?
Une jeune femme était comme apparue devant lui, regardant avec enthousiasme la boîte entre ses mains.
La fermant, il cacha la boîte derrière son dos.
« Qu’est-ce que tu—
Elle l’interrompit.
« Oh ! T’as ramené ton propre équipement ? Moi aussi ! Regarde. »
Elle se dandina en montrant fièrement les objets accrochés à sa taille.
Bordel, mais c’est des explosifs ?! C’est autorisé ce genre de truc ?
Son expression demeura calme. Encore des enfoirés qui voulaient le recruter.
« Je ne veux rejoindre aucun groupe, alors dégage. »
Il s’attendait à ce que la femme parte, mais elle ne réagit pas à sa phrase.
Pas au début.
Un sourire en coin se logea sur son visage, alors qu’elle commençait à jouer avec une mèche rebelle.
« Ah bon ? »
Qu’est-ce que ?
Il s’éloigna un peu plus d’elle.
« Ouais, j’ai pas—
Elle l’interrompit à nouveau.
Sale...
« Pourtant, t’étais en train de regarder mes potes depuis tout à l’heure. Non ? »
Elle pointa du doigt l’aveugle et Klein, un peu plus loin.
« Ne me dis pas que t’as flashé sur la belle blonde ? Après, j’avoue qu’elle est carrément craquante... »
Il ne répondit pas à sa provocation, lui lançant seulement un regard froid avant de détourner les yeux.
Klein et l’aveugle semblaient avoir terminé leurs préparatifs.
En fait, tout le monde avait l’air prêt, s’agglutinant à nouveau contre la vitre.
Pourtant, cette fois, il n’y avait plus rien dessus.
Les itinéraires n’y étaient plus projetés. Il ne restait que la foule et un jeune homme debout.
Il semblait observer les autres sans un mot.
Sa combinaison n’était pas comme la leur. Elle semblait plus résistante, plus durable, plus robuste, faite d’un alliage brunâtre qui le distinguait du reste de la masse.
[Début de la quatrième phase dans une minute.]
Quand la voix mécanique s’éleva, elle n’eut à peine le temps de tomber.
« Je suis L’héritier du Doute, un des plus grands clans de notre nation. »
Le terminal trembla et les lumières s’éteignirent durant un petit moment.
Derrière l’héritier, la vitre cachait autre chose que des ténèbres impénétrables.
Un halo d’un bleu éthéré entourait les contours d’une immense cité.
Ils étaient presque arrivés, mais tout le monde avait les yeux rivés vers le jeune homme.
« De ce fait, je possède de meilleurs itinéraires ! De meilleures chances de survie ! »
Il s’arrêta.
« Oui ! Je vais survivre et vous allez mourir. Mais... à quoi bon ? À quoi bon cacher mes itinéraires ? À quoi bon avoir vos morts sur ma conscience ? »
Le terminal tremblait de plus en plus et la vitre commençait à se fissurer.
« Je n’en ai pas envie ! Alors suivez-moi une fois qu’on sera là-bas ! Vous ne survivrez peut-être pas tous, c’est impossible, mais suivez-moi, s’il vous plaît ! Je n’ai pas envie de vous laisser tomber ! »
Il ne regardait pas du tout l’héritier et il entendait encore moins son discours.
Ses yeux étaient rivés sur sa paume, où il pouvait lire :
[00:55:13]
Son cœur se serra.
Uniquement quelques lumières demeuraient dans le terminal, qui était maintenant majoritairement éclairé par l’étrange lueur bleue émanant de la cité.
L’imposant véhicule n’était plus que l’ombre de lui-même...
Reprenant son souffle, il sentit quelqu’un tirer sur sa combinaison.
La jeune femme était toujours à ses côtés.
« Tu comptes rejoindre l’héritier ? »
« Inquiète-toi pour toi-même. »
Elle arbora un grand sourire, qu’il ne put pas voir.
Il s’élançait déjà vers la vitre, qui était sur le point de se briser.
Ouvrant la boîte, il passa l’anneau à son index gauche, quand le terminal s’arrêta enfin.
La vitre s’effrita et plusieurs candidats se précipitèrent vers elle, se dirigeant vers la cité enfouie.