Chapitre 1
Bordel, pourquoi je dois être là ?
Les mains enfoncées dans les poches, il longeait le mur blanc interminable de ce foutu couloir. Ses yeux étaient rivés au sol et ses pensées dérivaient à chacun de ses pas, réguliers et sans hâte.
Puis un bras s’abattit sur ses épaules.
Un homme venait d'apparaître à ses côtés, un sac blanc à la main, le tirant contre lui avec un naturel déconcertant, comme s’ils s’étaient quittés la veille.
« Ah, ça fait plaisir de te revoir ! Ça fait déjà un an... Wow, le temps passe vite. »
Il se contenta d’un hochement de tête, pour lui répondre.
« Et c’est que t’as bien grandi, en plus. On faisait la même taille la dernière fois et regarde-toi maintenant. »
« Pourquoi c’est toi qui viens ? »
« Hein ? J’ai bien le droit de te rendre visite, moi aussi, non ? Ou t’as déjà pris la grosse tête ? »
L’homme lui adressa un sourire avant d’ajouter, avec une pointe de malice :
« Et puis je suis sûr que t’aurais bien plus besoin de mes conseils avisés que des tribulations des viocs. »
Il se rapprocha encore et baissa la voix.
« D’abord, dis-moi, on t’a donné quoi sur les itinéraires à suivre ? »
Le bras sur ses épaules devint plus lourd d’un coup.
« Enfoiré. »
Repoussant le bras, il prit les devants.
La sortie n’était plus très loin.
« Quoi ? Ne le prends pas comme ça, c’était juste une question, mec. »
L’homme essaya de rattraper son retard.
« Allez, tu peux bien me le dire à moi, non ? Je veux savoir ce que les vieux ont trouvé. »
Mais il n’eut jamais l’occasion de le faire.
« Ça ne te dérange plus de parler d’eux, hein... »
Le sourire de l’homme disparut, alors qu’il faisait face au jeune homme devant lui.
Il connaissait ce regard.
« Écoute, c’est... C’est pas ce que tu crois. »
« Alors pourquoi je suis là, bordel ?! »
Le regard de l’homme se perdit un instant, avant de se cristalliser sur celui du jeune homme.
« T’es là parce que t’as pas le choix. »
« Ha... »
Le jeune homme lui tourna le dos.
L’homme ne put que le suivre.
Ils étaient enfermés dans une bulle de silence.
Une bulle qui commença doucement à se fissurer.
Des bruits étouffés leur parvenaient de loin. D’abord faibles, presque anecdotiques, ils se firent progressivement plus présents, plus nombreux, jusqu’à rompre le silence qui les entourait.
Une fois au bout du couloir, une porte leur faisait face.
« Vas-y, ouvre-la. T’es là pour ça, non ? »
Le jeune homme s’adossa au mur, attendant qu’il le fasse.
L’homme ne se fit pas prier, avançant d’un pas nonchalant vers la porte.
« Ouais... Ouais, je suis là pour ça. »
Sa main se posa sur une interface, qui s’illumina d’un coup d’une lueur blanche.
Cela dura un instant avant que la lumière ne se mette à clignoter et que la porte s’ouvre.
Une cacophonie de sons envahit le couloir alors qu’une salle pleine à ras bord s’ouvrait à eux.
Mais aucun des deux ne s’en souciait.
Ils se regardaient.
Soudain, l’homme lui tendit le sac blanc qu’il trimballait depuis tout à l’heure.
« Tiens, ça te revient de droit. »
Il le saisit sans trop poser de question, mais l’homme ne l’avait pas encore complètement lâché.
« Hey, mec. Reviens vite, OK ? »
« Ouais... »
L’homme lui adressa un dernier signe avant de disparaître dans le couloir.
Faut que j’y aille moi aussi.
Un pas après l’autre, le jeune homme pénétra dans la salle remplie de monde.
Des gens habillés comme lui, dans une combinaison noire et sobre, côtoyaient d’autres en simples habits civils, dans un brouhaha étouffé.
Faisant profil bas, il se faufila à l’intérieur, longeant les murs blancs.
Il ne savait pas vraiment où partir, maintenant. Il suivait juste la masse, son sac collé à sa poitrine.
Bordel...
Pris dans un mouvement de foule, son corps se pressait contre les gens, quand quelque chose s’accrocha à son pied, l’empêchant d’avancer.
« Grand frère, tu vas me manquer !! »
Hein ?
Un môme, qui lui arrivait à peine aux genoux, s’y agrippait de toutes ses forces, salissant sa combinaison de ses pleurs et de sa morve.
Mais il n’y resta pas longtemps.
« Oh mon Dieu, je suis désolée ! Tani, viens là ! »
Une femme arracha l’enfant à sa jambe et le prit dans ses bras.
« Je t’ai dit de ne pas partir sans moi ! »
« Mais... mais grand frère... »
Son regard croisa celui de l’enfant, puis celui de la femme.
Elle essuyait le visage du petit avec un mouchoir déjà utilisé, essayant tant bien que mal de le calmer.
Ignorant la scène, il baissa les yeux vers le bas de son uniforme, désormais couvert de morve.
Je déteste les gosses...
« Encore désolée... Oh, attendez ! »
La femme suivit son regard et remarqua à son tour les traces sur sa combinaison.
Elle se baissa aussitôt et entreprit de les essuyer avec son mouchoir.
« Arrêtez, c’est pas la peine, madame ! »
« Si, si. C’est ma faute. »
Il essaya d’éloigner son pied, mais elle insista, frottant frénétiquement le tissu, avant de se relever.
La pression sur sa jambe s’affaiblit et l’expression abattue de la femme s’effaça, remplacée par un sourire.
« Bonne chance, mon enfant. Sois courageux. »
« Merci. »
Mon enfant ?
Il n’allait pas la reprendre là-dessus et, de toute manière, la femme ne lui prêtait déjà plus vraiment attention.
« Grand frère ! »
L’enfant s’arracha des bras de sa mère et bondit vers un adolescent en uniforme.
Il était de taille moyenne et ses cheveux d’un noir de jais étaient coupés court.
Prenant l’enfant dans ses bras, l’adolescent s’approcha de sa mère.
« T’es venu, maman... »
« Bien sûr que je viens... »
C’est vrai, personne n’était venu seul ici.
Il m’a vraiment pris pour son frère ? Il me ressemble pas du tout...
Il erra encore un moment dans la salle, avant qu’une série de portiques ne se dévoile.
Chacun d’entre eux était gardée par des hommes lourdement armés.
S’approchant de l’une d’elles, le soldat se décala en lui faisant un signe de tête.
Il pouvait lire sur le côté :
[Veuillez vous identifier.]
Sa main couvrit l’écrit.
[Identification en cours...]
[Identification réussie ! Bienvenue, candidat numéro : 1C.]
Une douce chaleur envahit la paume de sa main, alors que 1C était maintenant gravé sur son uniforme.
Il ne prêta cependant aucune attention à la marque sur sa paume, s’empressant de quitter cette maudite salle.
Ah... enfin !
L’air était plus frais dans la grande allée, qui s’étendait de droite à gauche.
Ici, plus personne ne le bousculait. Aucun corps ne se pressait contre le sien et aucun bruit de conversations ne se mêlait à celui des pas.
Pour la première fois depuis son arrivée, il avait l’impression de pouvoir respirer.
Il était enfin seul. Enfin presque.
La marque qu’il reçut sur la paume s’illumina d’un coup et une voix mécanique résonna.
[Candidat 1C, veuillez vous diriger vers le terminal C.]
Ha, j’avais presque oublié...
Ses yeux s’attardèrent sur la marque, puis sur l’allée.
« Et c’est où le terminal C ? »
La voix ne répondit pas.
Hmm...
« Hey, c’est où ce terminal ? »
Bordel...
Il secoua sa main de toutes ses forces.
« Terminal C, hého ! »
Mais rien n’y fit.
Putain, je vais me débrouiller seul.
« Umm... Excusez-moi. Vous aussi, vous êtes assigné au Terminal C ? »
Une jeune femme se tenait à quelques mètres de lui, la main collée au mur.
Qu’est-ce qu’elle veut ?
Était-elle postée là pour essayer d’attirer des candidats dans son groupe ?
Il savait que personne ne voulait partir seul en bas, mais intercepter ceux qui viennent d’arriver...
Décidément, tout le monde veut me faire chier aujourd’hui.
S’enfonçant dans l’allée, il la laissa derrière lui. Il n’avait besoin de personne.
« Je suis pas intéressé-
« Euh, vous êtes toujours là, monsieur ? »
Hein ?
Il se retourna malgré lui, accueilli par des yeux perdus qui se contentaient de regarder dans sa direction.
Elle est aveugle ?
« Tu t’es perdue ? »
« Oui... Oui ! J’étais avec ma sœur et on devait se rendre au terminal, mais je me suis perdue... Pouvez-vous m’aider à atteindre le terminal C, s’il vous plaît ? »
[Terminal C à gauche dans 400 mètres.]
Sale bâtard, tu ne réponds pas quand c’est moi qui parle !
Plongeant sa main dans sa poche, il s’approcha d’elle et posa l’une des mains de la fille sur son épaule.
« Suis-moi. »
« Merci beaucoup, monsieur... »
Ajustant son rythme à celui de l’aveugle, il ne pouvait s’empêcher d’observer ses yeux vides et son corps frêle.
Que fait une aveugle ici ?
Généralement, les personnes comme elle avaient la possibilité de ne pas participer, alors pourquoi était-elle là ?
« ... »
[Terminal C dans 200 mètres.]
Une voix étouffée sortit de sa poche, mais elle fut couverte par la sienne.
« Je peux te poser une question ? »
« Oui, bien sûr. »
« Qu’est-ce que tu fais là ? »
Un froncement de sourcils se dessina sur le visage de la jeune femme.
« Eh bien, comme tout le monde, je suppose, non ? »
« Mais tu vas mourir. »
Son froncement de sourcils s’accentua et sa main vacilla, lâchant presque son épaule.
Mais elle ne lâcha pas.
« Non. »
« Non ? Comment une aveugle pourrait survivre seule ? »
« Je ne suis pas seule... Ma sœur et mes amis seront avec moi. »
« Si tu le dis. »
Il continua de marcher malgré les hésitations de la jeune femme.
Ça allait sûrement bientôt commencer et toute sa concentration devait être dédiée à l’épreuve, mais...
S’arrêtant net, l’aveugle derrière lui faillit trébucher.
« Mais pourquoi ne pas avoir demandé l’aide de l’État ? Les handicapés comme toi sont prioritaires, non ? Pourquoi tu es là ? »
« Écoutez, monsieur, je n’ai pas vraiment envie d’en- »
« Tu crois que c’est un jeu ? Quoi, t’es là pour ta sœur ? Pour tes amis ? Tu penses que vous allez survivre ? »
Le léger poids sur ses épaules se dissipa.
Le visage de la fille était impassible.
« Merci beaucoup, mais je vais continuer toute seule à partir de là. »
Il la regarda un instant avant de hausser les épaules.
« Comme tu veux. »
[Terminal C dans 50 mètres.]
Ils étaient déjà arrivés.
Au bout de l’allée, plusieurs dizaines de personnes s’étaient rassemblées devant une large porte métallique. Certaines discutaient à voix basse, tandis que d’autres attendaient simplement, les bras croisés.
Une cinquantaine de candidats, peut-être.
Il ralentit légèrement en les apercevant.
Alors c’est ici...
Il n’eut cependant pas le temps d’aller plus loin.
« Hé ! »
Deux personnes se détachèrent du groupe et se dirigèrent vers eux.
Lorsqu’ils les rejoignirent, les deux candidats vinrent naturellement se placer autour de la jeune fille, l’incluant lui aussi dans leur cercle au passage.
« Emma ! T’es enfin là. »
« Euh... T’es sûr que c’est pas Cassia ? »
« Bah euh... attends. »
La posture de l’aveugle se détendit aussitôt en reconnaissant la voix de ses amis.
« Moi, c’est Cassia... »
« Tu vois ? Je te l’avais dit. »
« Ouais, bah c’est pas ma faute. Elles se ressemblent comme deux gouttes d’eau. Et c’est qui, lui ? »
L’un des candidats tourna alors son regard vers lui.
Il avait essayé de s’éclipser discrètement, mais ce n’était pas vraiment évident avec cet enfoiré qui était si... grand.
Il pouvait à peine voir son visage sans se tordre la nuque.
Cassia répondit d’une voix hésitante :
« Il m’a aidée à venir jusqu’ici. »
« Oh, c’est vraiment sympa de ta part ! Moi, c’est Jared. Heureux de te rencontrer. »
Jared lui adressa un large sourire avant de désigner son camarade d’un mouvement du doigt.
« Et lui, c’est Klein. J’ai formé un petit groupe pour qu’on puisse s’entraider une fois en bas. Tu sais ce qu’on dit : personne ne peut survivre seul là-bas. »
« C’est ce qu’on dit, ouais. Mais tu veux bien bouger ? Ça va bientôt commencer. »
« Attends, pas si vite. »
Le sourire de Jared s’élargit.
« T’as pas l’air d’être avec quelqu’un. Tu veux pas venir avec nous ? »
Klein se plaça aussitôt entre eux, coupant Jared avant qu’il ne puisse poursuivre.
« On a dit quoi sur le fait d’inviter n’importe qui ? On le connaît même pas... »
Klein lança un regard en coin aux deux hommes avant de soupirer.
« C’est pas contre toi, mec, mais on peut pas te faire confiance. »
Bordel, mais qu’est-ce qu’ils racontent ?
Il voulut leur expliquer qu’il n’avait de toute façon aucune intention de les rejoindre, mais Jared s’emporta avant qu’il puisse ouvrir la bouche.
« Klein, on est tous dans la même merde ici ! On peut pas juste le laisser seul. Et je suis sûr qu’il pourra nous aider. »
« Hey... Jared, c’est ça ? »
Le grand gaillard se tourna instantanément vers lui.
« Oui ! Tu veux nous rejoindre ? »
Jared lui adressa son plus beau sourire, qui ne reçut en retour qu’un regard profondément blasé.
« Je t’ai dit de bouger. T’es sourd ou quoi ? »
« Hein ? Pourquoi t’es énervé d’un coup ? Quoi, c’est Klein qui t’a mis mal à l’aise ? T’inquiète, il est toujours comme ça. »
La main de Jared se tendit vers son épaule, mais il la saisit en plein vol.
Refermant brutalement ses doigts autour de son poignet, il serra jusqu’à lui faire perdre son sourire.
« Ne me touche pas. »
Pendant un instant, aucun des deux ne bougea.
Leurs regards se croisèrent et l’air sembla soudainement plus lourd.
Cassia, elle, resta figée à côté d’eux.
Une sueur froide lui coula le long du front.
Elle finit par tirer nerveusement sur la combinaison de Jared.
« Jared... »
Il ne répondit pas.
Elle tira un peu plus fort sur son vêtement.
« Jared, Emma... elle est pas avec vous ? »
Il finit par reprendre son expression agréable et se tourna vers l’aveugle :
« Non. On pensait qu’elle allait venir avec toi. »
Cassia ne répondit rien.
Ses doigts se crispèrent sur la combinaison de Jared.
« Elle... n’est pas venue ? »
« Non. Pourquoi, elle était pas avec toi ? Et... Tu pourrais dire à ton ami de me lâcher. »
Klein s’apprêtait à l’aider, mais le sol se mit soudainement à vibrer.
Les murs blancs semblaient sur le point de se fissurer sous les secousses, tandis que les candidats peinaient à rester debout.
Au même moment, la voix mécanique familière résonna dans toute l’allée.
[Bienvenue, candidat ! Veuillez vous avancer dans le terminal.]
À ces mots, les immenses portes qui leur faisaient face s’ouvrirent dans un grondement tonitruant.
Sa poigne autour du poignet de Jared se relâcha peu à peu.
Son cœur rata presque un battement.
« Euh... tu peux me lâcher maintenant, s’il te plaît ? »
Il ne prêtait déjà plus attention au grand gaillard.
Sa prise se relâcha et son corps s’empressa tout seul vers les portes.
En fait, tout le monde faisait de même.
Quand la voix résonna à nouveau, il était à un pas du terminal.
C’était le moment.