Chapitre 3
La cité était d’une tristesse sans pareille.
Les rues étaient vides, les habitations archaïques désertes, et le sol, autrefois pavé de larges dalles de pierre blanche, n’était plus qu’un assemblage de fissures et de gravats, impraticable.
Comme si la cité ne voulait laisser personne pénétrer dans ses entrailles.
Comme si elle avait honte.
Mais elle ne pouvait pas se cacher.
Par endroits, une douce lueur bleue émanait du sol.
Elle révélait la grande tour qui se dressait à l’extrémité de la cité, ainsi que le vaste dôme qui s’étendait au centre. Elle se frayait même un chemin jusque dans les ruelles les plus étroites.
Au début, du moins.
La lueur se meurt...
Il s’arrêta au milieu de la grande rue.
Aussitôt, plusieurs silhouettes défilèrent de part et d’autre, sans lui prêter la moindre attention.
Il ne leur en accordait pas davantage.
Il voulait pleurer.
Sa main gauche s’approcha de son visage, tandis que l’éclat de l’anneau se reflétait désormais dans ses pupilles.
Il le contempla encore un instant avant de fermer les yeux.
Une larme coula.
Puis une autre.
« Ha !! »
Ses dents butèrent contre la combinaison, aussi dure que la roche. Une vive douleur envahit sa main, mais il continua de se mordre.
Il n’allait pas laisser cette foutue cité corrompre son esprit.
Pleurer ?... Mon cul, ouais.
Sa mâchoire finit par se desserrer, laissant échapper un crachat ensanglanté.
« Bordel... Ça fait trop mal. »
Essuyant ses larmes d’un coup d’épaule, il regarda droit devant lui, vers les candidats qui couraient au loin.
Il devait bouger lui aussi.
Poussant un soupir, il se contenta d’avancer d’un pas calme et posé.
Il esquivait habilement les débris, agitant sa main de haut en bas afin de calmer la douleur.
Sa main descendit, puis remonta une première fois.
Une deuxième.
Puis, à la troisième, un cimeterre d’une noirceur telle que même la lueur bleue semblait l’éviter apparut dans sa main gauche. Sa poignée épousait parfaitement la paume meurtrie du jeune homme.
Celui-ci ne sembla pas surpris. Remarquant que l’anneau dans sa main avait disparu, il s’élança à pleine vitesse et rattrapa son retard.
Au coude à coude avec les autres, il put reconnaître quelques visages.
Jared et son groupe, l’enfoiré qui lui avait gerbé dessus, le frère du morveux...
Ils étaient une quinzaine au total.
Les seuls du terminal à ne pas avoir suivi l’héritier.
Et tous arboraient des expressions abattues, comme s’ils n’avaient plus goût à la vie.
Même Jared, d’habitude souriant, était maintenant... triste ?
C’était la seule émotion qu’il pouvait attribuer à leurs visages.
La seule qu’on pouvait ressentir ici.
Il se demandait si la même expression était logée sur son visage.
S’il était aussi pathétique qu’eux.
Mais une chaleur envahit sa main, le sortant de ses ruminations.
Des caractères se formèrent sur sa paume :
[Candidat : 1C
Terminal affilié : C
Nombre de candidats : 478
Places restantes : 32
Temps restant : 00:54:02]
Son regard s’attarda sur la dernière ligne.
Sa poigne se resserra sur le cimeterre et il accéléra le pas, distançant le groupe. Seul devant, il avait une vue dégagée sur leur destination.
Le dôme.
Tout semblait s’articuler autour de lui.
Chaque rue y débouchait, chaque itinéraire finissait inlassablement par y mener et...
Il ne pouvait en détacher le regard.
Son but était juste là, tout près.
Il avait l’impression qu’il l’atteindrait en une dizaine de minutes à peine s’il suivait cette rue.
Mais il ne se faisait pas d’illusions.
Qui serait assez fou pour prendre la grande rue ?
Il balaya cette idée de sa tête et se concentra sur le sol.
De plus en plus de débris lui barraient la route et les fissures dans le sol s’élargissaient à vue d’œil.
Mais ce n’était pas cela qui l’inquiétait...
Sous les décombres, quelque chose qui ressemblait à de la roche bougea.
Le mouvement était presque imperceptible, d’autant plus qu’il courait de toutes ses forces, mais il pouvait le jurer : plusieurs choses bougeaient. Très vite, ses soupçons se confirmèrent...
Le sol était en effervescence, transpercé de part en part par des sortes de bras blancs, d’une pâleur mortelle. Même l’intérieur des habitations archaïques, jusque-là calme, commençait à s’agiter.
Ils se réveillent déjà !
Son regard se fit confus tandis qu’il tentait de lire, en pleine course, les caractères qui venaient d’apparaître sur sa main.
[00:53:21]
Bordel ! Et deux putains de minutes d’avance !
Il jeta un coup d’œil par-dessus son épaule et ralentit.
Les candidats derrière lui étaient regroupés, avançant comme un seul homme.
Ils n’avaient pas vraiment le choix.
C’était le seul moyen de ne pas s’isoler et de mourir face aux choses.
Et lui ne faisait pas exception...
Il avait essayé de faire cavalier seul et de suivre son propre itinéraire dès le début, mais leur réveil soudain avait changé ses plans.
Il devait donc rester près du groupe, pour l’instant.
Alors que les pas des autres se rapprochaient, une voix familière l’interpella.
« Il se passe quoi ?! »
C’était Jared.
Le grand gaillard avait naturellement pris la tête du groupe, donnant le rythme.
Il portait sur le dos un petit sac fourni par l’État et maniait une fine rapière, qui contrastait fortement avec sa taille imposante.
Il vient vraiment de me demander ce qui se passe ? Non, mais je rêve !
« Si t’as encore le temps de parler, dis-leur de bouger leur cul ! »
L’agitation autour de lui était de plus en plus palpable.
Les bras semblaient sur le point de se libérer de leur prison de gravats, et des murmures émergeaient de chacun des trous qui faisaient office de fenêtres pour les habitations.
Ils étaient trop lents.
Et ce, même si Jared avait accéléré le pas.
Il releva la tête vers le dôme.
Je devrais peut-être tenter ma chance seul.
Il distança à nouveau le groupe.
Oui, je ne vais pas laisser ces idiots me ralentir. Je dois aller plus vite. Beaucoup plus...
Quand son monde bascula d’un coup.
Il s’écrasa au sol, relâchant sa prise sur le cimeterre, qui fut projeté loin devant lui.
Ah... Je... dois faire vite.
Son corps était lourd et il s’était cogné la tête.
Se relevant, il tenta de s’approcher de son cimeterre, mais quelque chose le retint.
Quoi ?
Ses yeux s’écarquillèrent.
Un bras blanc comme de l’écume entourait sa jambe.
Il resta pétrifié un instant, puis se mit à se débattre dans tous les sens.
Il s’agrippa aux aspérités du sol et tira sur sa jambe de toutes ses forces, assénant au passage une série de coups de pied au bras.
« Lâche-moi ! Lâche-moi ! »
Il tirait tellement fort qu’il avait l’impression que ses articulations allaient se déchirer.
Mais c’était sans effet.
Cette chose ne vacillait même pas.
Merde... Je... Je dois la couper. Je dois la couper !
Il chercha son cimeterre du regard.
Celui-ci était juste devant.
Ne perdant pas un instant, il se projeta vers lui, essayant de l’atteindre.
Allez ! Allez !
Ses doigts effleurèrent la poignée. Il était sur le point de la saisir quand, soudain, le sol se mit à trembler.
Le martèlement d’une quinzaine de pas retentit.
Les candidats fonçaient vers lui, l’ignorant totalement.
Aucun ne le considéra autrement que comme un obstacle à contourner.
L’un d’entre eux fit même glisser le cimeterre plus loin en passant.
Cessant de se débattre, il regarda le bras, qui le serrait de plus en plus.
Est-ce que je vais mourir ?
Sa jambe commençait à s’engourdir, et l’inquiétude qui se lisait sur son visage laissa place à une profonde tristesse.
Qui fut aussitôt balayée.
Un léger rictus se forma sur son visage.
Ha... Bien sûr que je ne vais pas mourir.
J’en ai pas le droit.
Il leva les bras et les abattit.
Son sourire s’accentua.
Je n’ai même pas le droit de putain de mourir !
Il les leva encore.
J’ai encore « tant de choses à accomplir » !
Avant de frapper à nouveau le bras blanc.
Il avait mal.
Ses mains tremblaient et il arrivait à peine à les porter.
Mais il devait le faire.
Il devait se relever, atteindre ce dôme et revenir en un seul morceau pour le bien de tous.
...
Ses mains se joignirent au-dessus de sa tête, prêtes à frapper, quand un cri les arrêta.
« Attention ! »
Un bruit de pas solitaire résonna, suivi d’une fine rapière qui siffla dans l’air et coupa le bras blanc d’un coup net.
La pression autour de sa jambe disparut.
Il ne perdit pas son temps à chercher qui l’avait libéré.
En fait, il se releva d’un bond, prit le cimeterre sur le sol et courut vers l’avant, dépassant même son sauveur.
Il n’avait aucune seconde à perdre, mais il reconnut la silhouette pas loin derrière lui.
Jared était revenu l’aider pour une raison ou une autre.
J’espère pour lui qu’il court vite...
Il ne put lui accorder plus d’intérêt, se concentrant sur ses pas.
Tomber à nouveau lui serait sûrement fatal, qu’on l’aide ou pas.
Il n’avait plus le droit à l’erreur.
Augmentant la cadence, il avait atteint une vitesse stupéfiante pour un adolescent.
Il arpentait la grande rue avec précision, esquivant les bras et utilisant les débris pour se propulser vers l’avant.
Les silhouettes des autres candidats se dessinaient déjà devant lui.
Cela lui permit de souffler un petit peu, ralentissant juste assez pour à peine prendre la tête du groupe.
Ça ne servait à rien d’aller plus vite de toute manière. Il devait rester avec eux.
Leur tournant le dos, il pouvait sentir les regards des membres du groupe de Jared le transpercer, emplis d’inquiétude et de questions muettes.
« Où est-il ? »
« Pourquoi t’es là et pas lui ? »
Ces enfoirés ne lui avaient pas accordé les bribes d’attention qu’ils lui portaient désormais, lorsqu’il était au sol, sans défense.
Et... il ne leur en voulait pas vraiment.
Il aurait fait la même chose.
Mais il n’avait pas à répondre de l’idiotie de leur chef. Surtout maintenant.
Se rappelant de l’itinéraire donné par l’État, il étudia la grande rue.
L’intersection qu’ils devaient prendre n’était plus très loin.
Peut-être.
Il connaissait l’itinéraire accordé à son terminal sur le bout des doigts, mais il ne comptait pas vraiment sur lui, car il avait déjà le sien.
Il avait donc quelque difficulté à reconnaître les repères qui devaient le guider.
Enfin, ça, ce n’était qu’une partie du problème...
La rue vide, qu’il avait étudiée des heures durant, n’était plus vraiment vide...
À droite et à gauche, des corps frêles et pâles se dressaient, immobiles comme des statues, observant les candidats, et au loin, les bases du grand dôme n’étaient plus visibles, cachées par une sorte de mur blanc...
C’étaient des corps.
Des milliers.
La course des candidats se faisait hésitante.
Lui aussi ralentit légèrement.
Et s’il n’atteignait jamais l’intersection ?
Son regard chercha frénétiquement les dizaines de repères qu’il avait retenus, mais rien ne correspondait.
je suis où, là, exactement ?!
Sa question resta en suspens alors que plusieurs des créatures quittaient leur immobilité pour rejoindre le centre de la rue.
Il leva son arme, prêt à les accueillir.
Les choses continuaient d'avancer, un pas après l'autre, sans même accélérer. Leurs visages pâles ne trahissaient aucune émotion et leurs yeux vitreux restaient fixés sur lui, vides de toute intention apparente.
Il frémit à leur vue.
Les Pleureurs...
Mais il ne pouvait pas ralentir.
Fonçant vers elles, le cimeterre fendit l'air.
La lame traversa le cou de la créature dans un mouvement fluide, qui sépara la tête du corps.
Le Pleureur s'effondra.
Il ne s'attarda pas dessus et reporta aussitôt son attention sur le second.
Mais il n'eut pas besoin d'intervenir.
Derrière lui, un candidat avait déjà pris les devants. Une fine rapière transperça la tête inexpressive du Pleureur, qui s'écroula à son tour.
Hein ?
Jared était juste derrière lui.
Et il semblait en pleine forme, poursuivant sa course pour en abattre un autre.
S'assurant que la chose était morte, le grand gaillard se retourna vers les candidats et cria :
« On est arrivés ! Venez ! »
Tous le suivirent et le centre de la rue devint vide un instant.
Jusqu'à ce que les silhouettes immobiles, sur les deux côtés de la grande rue, se mettent à trembler, comme désolées par le sort qu'avait subi leur congénère.
Leurs visages se déformèrent.
Leurs lèvres s'entrouvrirent.
Et bientôt, des milliers de voix emplirent la cité.
Des pleurs. Des sanglots. Des cris de détresse.
Le calme qui régnait jusque-là disparut, englouti par cette clameur insoutenable.
Les Pleureurs se mirent en mouvement.
Ils quittèrent leurs rangées et se précipitèrent vers le centre de la rue, leurs corps frêles se bousculant dans une course désordonnée, à la poursuite des candidats.