— Point de vue d’Ethan —
Je serrai la main d’Ars, le Golden Dawn Knight, tandis que nous nous faisions face. Comme toujours, son casque m’empêchait de voir son visage.
Pourtant, je ne lui demandai pas de l’enlever. J’avais l’impression qu’il préférait rester ainsi jusqu’à la fin, sous les traits de ce chevalier magnifique et imposant dont les exploits étaient entrés dans la légende.
Notre poignée de main ne dura que quelques secondes. Nous retirâmes nos mains au même instant.
Je tournai alors la tête pour embrasser du regard les environs depuis le sommet de la colline, où d’innombrables épées étaient fichées dans le sol.
Le monde qui s’étendait autour de moi était d’une immensité stupéfiante, sous un ciel baigné d’une brillante lumière jaune doré.
« Où sommes-nous, exactement ? » demandai-je, intrigué par ces lieux étranges où je me retrouvais parfois.
D’abord, il y avait eu ce monde obscur où j’avais entendu les cris d’un mystérieux nourrisson.
Et maintenant, cet endroit.
« C’est mon monde intérieur. C’est là que mes rêves et mes cauchemars prennent forme. »
Ars fit un pas en avant et vint se placer à mes côtés, le regard tourné vers l’horizon lointain.
« Un monde intérieur ? C’est la première fois que j’entends parler d’une telle chose… » dis-je en fronçant les sourcils.
Le Golden Dawn Knight garda le silence un instant, prenant le temps de réfléchir à la meilleure façon de me l’expliquer.
« Il est normal que tu ignores que tu peux avoir une telle chose en toi. C’est un privilège accordé à une poignée de personnes seulement, dans ce monde. »
Je l’écoutai avec un intérêt croissant.
Après tout, il me parlait de choses qui n’étaient jamais apparues dans le jeu, alors que j’avais cru tout savoir sur Ordeal.
« Une poignée de personnes ? De qui parlez-vous, exactement ? »
« Je suis sûr que tu as déjà commencé à envisager les réponses possibles. »
Ars leva la main et tendit un doigt.
« Les Porteurs de la Malédiction de la Marque, par exemple, en raison de leur lien puissant avec la Malédiction des Ténèbres. »
« Ou ceux qui possèdent des Bénédictions exceptionnellement puissantes, comme ton amie qui porte la Bénédiction du Phénix. »
Il tendit un deuxième doigt en parlant.
« C’est tout ? Les Porteurs de la Malédiction et ceux qui ont de puissantes Bénédictions ? »
Ars secoua la tête.
« Non. Ce ne sont que des exemples. La plupart des personnes au destin puissant possèdent leur propre monde intérieur. »
Un destin puissant…
Ces derniers temps, j’avais entendu bien trop d’inepties sur le destin. Aldrich avait été le premier à en parler, lors de notre précédente conversation.
En parlant d’Aldrich…
« J’ai utilisé ma Bénédiction sur l’âme d’Aldrich. Alors pourquoi est-ce vous qui êtes apparu devant moi ? »
« Qui sait ? Peut-être parce qu’il a contrôlé mon corps si longtemps que mon âme s’est liée à la sienne. Ou peut-être parce que je portais une malédiction semblable à la tienne. L’une ou l’autre de ces possibilités pourrait l’expliquer. »
« Je vous ai bombardé de questions… Désolé. »
Je m’excusai en portant machinalement la main derrière ma tête.
Ce n’était pas correct de traiter Ars comme une source de savoir omnisciente, capable de répondre à toutes mes questions.
Après tout, il n’était qu’un être humain et, à proprement parler, avait vécu moins longtemps qu’Asterion. La plupart des siècles qu’il avait passés en vie s’étaient écoulés sous le contrôle d’Aldrich.
Il n’en savait pas moins bien plus que moi, surtout en matière de malédictions.
« Je suppose que ta prochaine question portera sur les malédictions elles-mêmes. »
Ars se tourna vers moi et fit soudain cette remarque, comme s’il avait lu dans mes pensées.
Je m’excusai aussitôt une nouvelle fois.
« Désolé… »
La conversation devenait plutôt gênante.
Je ne savais même pas comment m’adresser à lui. C’était une légende, un monstre parmi les monstres capable de me tuer avec une facilité absurde.
« Détends-toi. Cette conversation me plaît. »
Ars leva les yeux vers le ciel, comme s’il lisait une nouvelle fois dans mes pensées.
« Je ne crois pas être exactement le genre de personne avec qui on aime passer du temps… » répondis-je avec un petit rire.
Le grand chevalier plissa légèrement les yeux.
« … Tu serais surpris de voir à quel point une conversation aussi banale que celle-ci peut devenir précieuse, après des siècles de silence, sans pouvoir prononcer un seul mot. »
…
Ces mots étaient chargés d’un poids immense.
Chaque syllabe portait les émotions d’un homme qui avait vécu en esclave d’une famille régnante tyrannique, avant de passer des siècles sous le contrôle d’un monstre maudit.
Je n’étais pas assez arrogant pour prétendre comprendre sa douleur ou ce qu’il avait enduré. Même mon imagination la plus folle ne pouvait commencer à concevoir une telle chose.
Mais peut-être avais-je réussi, ne serait-ce qu’un peu, à entrevoir une infime partie de ce qu’il portait en lui.
« Ars… Juste pour être sûr, il n’y a vraiment aucun moyen de… vous savez, de vous garder en vie ? »
J’hésitai avant de poser la question.
Je connaissais déjà la réponse, mais une part de moi voulait encore s’accrocher à l’espoir.
Heureusement, la question ne sembla pas le déranger et il répondit sans hésiter.
« Ma mort était nécessaire pour forcer Aldrich à prendre forme physique. Le fait qu’il soit apparu devant toi prouve que je ne suis plus parmi les vivants. Il ne reste de moi qu’un vestige, qui ne tardera pas à disparaître. »
Ars leva la main devant son visage en parlant.
« Écouteras-tu les paroles d’un chasseur maudit à l’agonie, mon frère Porteur de la Malédiction d’une génération future ? »
Il tourna la tête vers moi et attendit ma réponse.
Je hochai aussitôt la tête.
À cet instant, j’aurais été prêt à parler avec lui pour l’éternité s’il le fallait, alors même que je n’avais jamais été particulièrement friand de conversation.
Ars hocha la tête, satisfait de ma réponse.
Puis il se mit à me raconter une histoire.
Une histoire presque digne d’un roman, celle d’un grand chevalier qui avait atteint le sommet de la puissance, mais qui était aussi un monstre hideux et grotesque.
J’eus l’impression que le temps lui-même remontait à rebours.
J’avais déjà vécu quelque chose de semblable, lorsque j’avais découvert les souvenirs de Matheus.
Mais cette fois, je découvrais le monde à travers les yeux d’Ars.
Le Golden Dawn Knight.