Cauchemar.
Il n’y avait pas de meilleur mot pour décrire ce qui venait de se passer.
C’était le même mot qui hantait l’esprit de tous les chasseurs survivants dispersés dans la cathédrale. Après l’effondrement du toit au-dessus de leurs têtes, leurs Yeux cramoisis avaient vu ce qui ne pouvait être décrit que comme une sentence de mort tombant des cieux : une épée dorée colossale, débordant d’une Aura terrifiante.
À leurs yeux, cette épée était la mort incarnée. La pression qui pesait sur leurs corps venait de sommets de puissance dont ils n’avaient jamais rêvé d’approcher, encore moins de dépasser.
C’était l’attaque ultime d’un Haut Roi sur le point de devenir Empereur.
Comment auraient-ils pu espérer tenir tête à pareille chose ?
Pas Moon, la chevalière mage extraordinaire, dotée du plus grand talent de sa génération et porteuse de la Bénédiction du Phénix. Pas Luna, la sorcière terrifiante chérie par le mana lui-même. Même pas Chai, le jeune prodige devenu chasseur à quatorze ans, ni Alicia, la meilleure épéiste de leur groupe.
Tous avaient cédé à la terreur dorée qui tombait du ciel, abandonnant le peu d’espoir de survie qu’ils avaient réussi à préserver jusque-là.
Depuis le début du combat entre Asterion et le Golden Dawn Knight, les vagues d’Aura libérées par leurs affrontements atteignaient sans cesse les autres chasseurs. À chaque séisme qui ébranlait la cathédrale jusque dans ses fondations, leurs cœurs tremblaient de désespoir, leur rappelant combien ils étaient impuissants face à des Monstres d’une force écrasante.
Ils ne pouvaient rien faire d’autre que prier, en espérant désespérément que l’Empereur sans Couronne trouverait d’une manière ou d’une autre le moyen de s’occuper de l’épée gigantesque qui les avait plongés au fond du désespoir.
« C’est donc ça, le pouvoir de ceux qui ont atteint le sommet des rangs ? Comment peuvent-ils manier une telle quantité de mana comme si de rien n’était ? »
Le visage de Luna était devenu livide tandis qu’elle fixait l’épée colossale.
Ses Yeux cramoisis étaient particuliers. Là où les autres voyaient une immense lame dorée, elle distinguait une vaste concentration de mana, si gigantesque qu’elle avait du mal à comprendre comment une telle quantité avait pu être rassemblée en une seule attaque.
Elle dépassait de plusieurs fois tout ce qu’elle pouvait manier, malgré son talent qui lui permettait d’absorber du mana sans arrêt. Cette quantité surpassait même de très loin celle que son propre maître pouvait contrôler, et Luna en resta paralysée de peur.
Pendant un bref instant, elle songea à porter sa grande sœur sur son dos et à fuir aussi loin que possible. Mais elle comprit vite à quel point cette idée était absurde. Il n’y avait nulle part où fuir : l’attaque de l’épée engloutirait toute la cathédrale et tout ce qu’elle contenait.
Son regard tremblant se tourna ensuite vers Jackson.
Ce chasseur géant était un Monstre à part entière, doté d’une endurance extraordinaire et d’une force physique terrifiante. S’il y avait quelqu’un parmi eux qui pouvait agir, c’était peut-être lui. Au moins aurait-il peut-être pu les emporter loin de là avant que l’épée ne frappe.
Mais cette possibilité s’évanouit presque aussitôt qu’elle lui vint à l’esprit.
Jackson était toujours inconscient depuis son combat contre Morgus.
« Qu’est-ce que je fais, maintenant ? Je devrais invoquer une barrière ? Si j’y verse tout mon mana, peut-être… Non. Ça ne marchera pas non plus… »
Peu à peu, à mesure que l’épée gigantesque se rapprochait et que le séisme sous ses pieds devenait de plus en plus violent, Luna finit par perdre le calme qu’elle avait conservé durant toute cette épreuve.
Elle n’avait jamais senti la mort d’aussi près.
Elle ne parvenait même pas à faire un seul pas. Ses jambes tremblaient sans contrôle, son cœur battait à tout rompre, tiraillé par l’angoisse et la terreur, et chacun de ses souffles s’échappait de ses lèvres en un rythme irrégulier et affolé.
Elle avait beau fouiller son esprit avec désespoir, elle ne trouvait pas le moindre moyen de survivre. Toutes les possibilités aboutissaient au même résultat, ne lui laissant que l’effroyable réalité de ce qui allait se produire.
Lentement, elle se tourna vers Moon.
Des larmes commençaient déjà à perler au coin de ses yeux lorsqu’elle prit enfin la parole, la voix tremblante.
« Grande sœur… Je suis désolée. »
Les mots lui échappèrent au moment où les larmes se mirent à rouler sur ses joues, tombant les unes après les autres sur le sol.
Luna s’effondra en sanglots, impuissante.
À cet instant, elle n’était plus la chasseuse froide et maîtresse d’elle-même que tout le monde connaissait, ni la sorcière terrifiante dont la maîtrise du mana lui avait valu une telle réputation. Elle n’était qu’une fille qui venait d’avoir dix-huit ans, participant à sa toute première expédition de chasse dans une ancienne ville maudite où tout semblait vouloir la tuer.
Tandis qu’elle pleurait, deux bras fins se tendirent lentement vers elle et l’enlacèrent.
Moon, qui s’était appuyée contre le mur en face d’elle, rassembla les quelques forces qui lui restaient et se hissa péniblement sur ses pieds. Elle attira sa petite sœur contre sa poitrine et la serra fort dans ses bras, comme si elle pouvait ainsi la protéger de tout ce qui allait se produire.
Contrairement à sa petite sœur terrorisée, Moon gardait dans ses Yeux cramoisis une expression déterminée, signe qu’elle n’avait pas complètement cédé au désespoir.
« Luna… Ça va aller. Je suis là. »
Moon parla d’une voix aussi douce qu’elle le put, serrant sa petite sœur contre elle. Mais elle était encore complètement épuisée, et ses jambes cédèrent bientôt. Elle dut se rasseoir, Luna blottie dans ses bras.
« Ce n’est pas encore fini. Nous sommes toujours en vie, pas vrai ? Et Grand-père se bat encore ! »
Elle resserra son étreinte avant de poursuivre.
« Tu te souviens des histoires que Mère nous racontait à son sujet ? Elle disait toujours que c’était le plus grand chasseur du monde, quelqu’un que personne ne pourrait jamais vaincre ! Alors croyons en lui. Croyons qu’il trouvera un moyen de transformer ce désespoir en espoir ! »
Moon parla avec toute la détermination dont elle était capable, mais sa voix la trahit à plusieurs reprises et trembla malgré tous ses efforts pour la garder ferme.
En vérité, ses paroles ressemblaient moins à une tentative de rassurer sa petite sœur qui pleurait dans ses bras qu’à un effort désespéré pour s’en convaincre elle-même.
Moon n’était pas sotte.
Elle savait que son grand-père ne pourrait probablement pas les sauver. Il n’était plus le Monstre terrifiant qui avait forgé sa légende par sa force, autrefois. Il n’était plus qu’un vieil homme, ce qu’il restait d’un chasseur qui avait jadis compté parmi les plus grands.
Il ne pouvait pas les sauver et remporter la bataille en même temps.
Il devrait sacrifier l’un pour l’autre.
Et si Asterion perdait, la mort viendrait inévitablement les prendre tous.
Consciente que les chances étaient écrasantes contre eux, Moon ferma lentement les yeux et enfouit le visage contre l’épaule de sa petite sœur. Luna fit de même et s’agrippa à elle de toutes ses forces.
Même la Bénédiction du Phénix ne pouvait plus sauver Moon. Elle avait déjà utilisé sa Renaissance du Phénix contre Morgus, et ses flammes ne se régénéreraient pas à temps pour lui offrir une nouvelle chance de vivre.
Elle n’avait plus qu’à accepter son sort.
Moon et Luna restèrent enlacées, tandis que Chai et Alicia s’agrippaient au corps inconscient de Raiden, le couvrant des leurs comme s’ils étaient des boucliers vivants.
Pendant un instant, tout sembla véritablement terminé.
Le séisme provoqué par l’épée qui descendait devint plus violent à chaque seconde, tandis que l’Aura oppressante qui pesait sur la cathédrale s’intensifiait à mesure que la lame approchait.
Puis, au plus sombre de leur désespoir, un chevalier noir bondit soudain dans les airs.
Il apparut presque de nulle part et se lança droit vers l’épée gigantesque sans la moindre hésitation, comme si la pression terrifiante qui en émanait lui était parfaitement indifférente.
Comparé à l’arme qui le surplombait, il n’était qu’une silhouette minuscule, à peine plus qu’une fourmi face à un monstre affamé. Devant la taille colossale de l’épée, sa présence était si insignifiante qu’on le distinguait à peine.