Chapitre 7
L'argent achète le silence des affamés, mais il attire l'odorat des prédateurs.
Quatre jours après le pacte conclu dans le hangar, la basse-ville commença à changer de rythme. Les sacs de farine et le lard séché apportés par Silas avaient permis aux vingt-trois gosses de reprendre des couleurs, mais l'activité soudaine autour de l'entrepôt n'était pas passée inaperçue. Dans un quartier où la misère était la norme, l'odeur du pain chaud est une anomalie que les brutes locales flairent à des kilomètres.
Dans la remise du domaine Vaelor, l'aube filtrait à peine à travers les planches disjointes.
Noz était assis en tailleur sur la terre battue. Devant lui, Nyx, était installée sur un vieux sac de jute propre, occupée à empiler trois cailloux lisses ramassés la veille au ruisseau. Ses petites mains potelées manquaient encore de précision, et chaque fois que la pyramide s'écroulait, elle poussait un petit grognement agacé en gonflant les joues.
La porte grinça. Nell entra, une écharpe crasseuse nouée autour du cou, les mains noircies par la suie des ruelles.
Elle ne ferma pas complètement le battant. Son souffle formait une buée dense dans l'air glacé.
« Silas est coincé, » dit-elle d'un ton sec, sans préambule.
Noz ne bougea pas. Il posa doucement une main sur la tête de Nyx, dont les cheveux noirs en bataille commençaient à pousser.
« La milice ? » demanda-t-il.
« Pire. La Meute du Canal. C’est la bande de soudards qui rackette les pêcheurs et gère les tripots clandestins pour le compte du second intendant de père. Leur chef, un type surnommé le Borgne, a vu Silas payer le meunier avec des pièces d'argent impériales. Ils ont encerclé le hangar il y a vingt minutes. Ils veulent savoir d'où vient le métal. »
Noz ramassa délicatement le manteau de laine râpée. Il enroula Nyx à l'intérieur, calant la petite contre son flanc avec une sangle de cuir ajustée pour que ses bras restent libres. Nyx enfouit son nez froid contre la clavicule de son frère, ses yeux vairons fixant le vide de la pièce avec une indifférence d'enfant à demi réveillé.
« Nell. »
« Je t'écoute. »
« Si un seul de ces hommes quitte la ruelle vivant, le nom de notre mère remontera jusqu'aux oreilles de Lucius avant midi. Silas sera pendu, les gosses iront aux carrières, et nous perdrons la seule base arrière que nous avons. »
Nell esquissa un rictus méchant. Ses iris noirs vacillèrent une fraction de seconde, laissant deviner le blanc laiteux du Néant tapi sous la surface.
« Je n'avais pas l'intention de leur demander poliment de partir. »
Le hangar des canaux baignait dans une tension poisseuse.
Dehors, le clapotis de l'eau grise et boueuse se mêlait aux rires gras de sept hommes en pourpoints de cuir clouté. Deux d'entre eux gardaient l'entrée du cul-de-sac, des masses d'armes rouillées posées sur les épaules.
À l'intérieur, la scène était silencieuse. Les orphelins étaient entassés dans un coin sombre, tremblant de terreur derrière de vieux tonneaux vides.
Au centre, Silas était à genoux sur la dalle humide. Son visage était maculé de sang ; sa lèvre inférieure était fendue, et son œil gauche commençait à gonfler sous l'effet d'un hématome violacé. Devant lui, un homme massif, le crâne rasé et une balafre barrant son orbite droite vide, tenait une dague arcanique à la lame crantée.
Le Borgne.
« Tu as cinq secondes pour me dire quel coffre tu as dévalisé, avorton, » cracha l'homme en tapotant la joue de Silas avec le plat de sa lame froide. « Un rat comme toi ne touche jamais à de l'argent frappé du sceau de la haute-ville. Qui est ton receleur ? »
Silas cracha un filet de sang tiède sur la botte en cuir du chef de bande. Ses mains maigres tremblaient d'épuisement, mais ses dents restaient serrées.
« C'est... le prix de notre pain. On a rien volé. »
Le Borgne haussa un sourcil, mi-amusé, mi-irrité. « Mauvaise réponse. Coupe-lui deux doigts, » ordonna-t-il sans même se retourner vers son sous-fifre. « On verra s'il retrouve la voix après ça. »
Un molosse d'un mètre quatre-vingt-dix s'avança, une paire de pinces de forge à la main.
Il n'eut pas le temps de faire deux pas.
La porte latérale du hangar — celle qui donnait sur l'évacuation des égouts — ne s'ouvrit pas avec fracas. Elle cessa simplement d'exister.
Une section entière de bois pourri et de charnières de fer fut effacée de la réalité dans un sifflement étouffé, laissant un vide parfaitement circulaire d'où s'échappait une brume d'un noir d'encre.
Le silence tomba dans le bâtiment. Même le clapotis du canal sembla s'éteindre.
Par la brèche s'avança Noz. Nyx était solidement attachée contre son flanc sous un pan de son manteau, le visage dissimulé. Juste derrière lui, Nell franchit le seuil, les mains pendantes le long du corps, ses yeux entièrement blancs, dépourvus de pupilles, brillant d'une lueur spectrale dans la pénombre.
Le Borgne se redressa d'un bond, portant la main à la garde de son épée courte. Les six autres mercenaires se mirent en garde par réflexe, déconcertés par l'âge des deux intrus mais glacés par la sensation de vide absolu qui saturait l'air ambiant.
« C'est quoi ce cirque ? » aboya le Borgne. « Qui vous a laissés entrer ? »
Noz ne le regarda pas immédiatement. Ses yeux balayèrent la pièce avec une lenteur méthodique : Silas au sol, les traces d'hématomes, les orphelins recroquevillés, les positions des sept cibles. L'analyse dura moins de deux secondes.
Dans sa tête, aucune colère ne brouillait ses calculs. La colère était un gaspillage d'énergie mentale. Ce qu'il voyait n'était qu'un problème d'ingénierie simple : sept variables hostiles à éliminer sans bruit pour préserver les ressources.
« Silas, » dit Noz d'une voix basse, sans inflexion.
Le garçon blond releva péniblement la tête, son œil valide s'ouvrant avec une lueur d'espoir féroce. « Noz... »
« Tu as gardé le silence. C'est bien. Ta valeur vient d'augmenter. »
Le Borgne éclata d'un rire rauque pour masquer le malaise instinctif qui lui nouait les tripes : « Vous vous foutez de ma gueule ? Deux chiards et un nourrisson ? Tuez le gamin, attrapez la fille et— »
Les sept hommes braquèrent leurs armes sur Noz. Leurs regards convergèrent tous sur sa silhouette menue.
« Nell. La porte principale. Personne ne sort, » ordonna Noz.
«.....»
Nell claqua la langue contre son palais. D'un simple geste du poignet, une onde de Néant se propagea au sol comme une vague d'huile noire. Les deux gardes postés près de l'entrée principale voulurent faire un pas en arrière pour dégainer leurs arcs, mais avant que leurs doigts n'effleurent les cordes, leurs jambes jusqu'aux genoux disparurent, absorbées par la soustraction spatiale de Nell. Les deux hommes s'effondrèrent en avant dans un bruit sourd, la bouche ouverte sur un cri muet, le choc de la matière effacée anesthésiant leurs terminaisons nerveuses avant même que le sang ne jaillisse.
Au même instant, Noz leva enfin les yeux vers le Borgne.
son pouvoir rencontra la vision du chef de bande.
Le mercenaire sentit immédiatement un poids gigantesque s'abattre sur sa nuque, comme si le plafond de pierre de la forteresse haute s'était effondré sur ses vertèbres. Ses poumons refusèrent de se gonfler d'air. Ses membres devinrent mous comme du tissu mouillé.
« Qu'est-ce... que tu... » balbutia l'homme, tombant à genoux, les mains plaquées sur la terre pour ne pas s'écrouler la face la première.
Noz s'avança à pas mesurés. Ses semelles usées ne faisaient aucun bruit sur la boue séchée.
L'homme aux pinces de forge tenta une attaque désespérée par le flanc, levant son arme pour fendre le crâne de Noz.
Noz ne tourna même pas la tête vers lui.
Son ombre, étirée par la faible lueur du brasero, se détacha du sol comme une lame liquide et perfora le torse de l'assaillant de part en part. L'impact fut silencieux. L'énergie vitale et le mana brut du mercenaire furent immédiatement siphonnés par l'Abysse, pompés en une seconde pour nourrir les réserves spirituelles encore fragiles du corps de huit ans de Noz. Le corps desséché du géant tomba en poussière sombre avant même de toucher terre.
Il restait quatre hommes debout, pétrifiés par l'horreur.
« Ne le regardez pas ! » hurla l'un d'eux, fermant les yeux en brandissant son épée à l'aveugle. « Fermez les yeux ! »
« Trop tard, » murmura Noz.
L'Abysse n'avait besoin que d'un contact initial. Une fois l'ancrage visuel établi, la porte restait ouverte.
Noz ferma le poing gauche.
Les trois hommes qui tentaient de reculer vers le canal s'arrêtèrent net, les yeux injectés de sang noir. Leurs propres ombres remontèrent le long de leurs jambes comme des sangsues d'encre, étouffant leurs cris dans leurs gorges avant de les broyer de l'intérieur. En cinq secondes d'agonie silencieuse, leurs silhouettes s'affaissèrent, digérées par le sol même du hangar.
Il ne restait que le Borgne.
Le chef de la Meute rampait désormais en arrière, traînant ses jambes paralysées, fixant avec une démence pure le gamin qui s'arrêtait à cinquante centimètres de lui.
« Tu... tu es un démon... Le domaine Vaelor ne produit pas des choses pareilles... » sanglota l'homme, sentant sa vessie lâcher sous la pression.
Noz s'accroupit lentement. D'une main, il s'assura que le tissu enveloppant Nyx était bien hermétique pour qu'elle ne respire pas l'odeur du sang. De l'autre, il ramassa la dague crantée tombée au sol.
« Mon père s'appelle Lucius Vaelor, » dit Noz d'une voix égale, presque pédagogique. « Mais je n'ai rien hérité de lui. Tout ce que je possède vient de ma mère, ce que ce monde nous a arraché. »
« Pitié... J'ai de l'or... Dans la taverne près du pont... Je vous donne tout, je quitte la ville— »
« Les morts ne dépensent rien, et ils ne parlent à personne, » trancha Noz. « Ton or appartient déjà à nous. »
Il enfonça la lame directement sous la mâchoire du Borgne, remontant vers le cerveau d'un geste sec, économique, sans hésitation ni plaisir sadique.
L'Abysse recouvrit instantanément le cadavre, nettoyant la chair, les vêtements et la dague dans un vortex sombre qui ne laissa aucune trace sur le sol.
Le silence retomba dans le hangar.
Nell désactiva son pouvoir, ses yeux redevenant noirs comme la suie. Elle alla directement vers les deux gardes mourants à l'entrée et acheva le travail d'un coup de talon précis sur la gorge pour abréger les râles, avant de nettoyer les restes avec une nappe de Néant.
Noz se tourna vers Silas, qui peinait à se relever.
Le garçon blond regardait la terre propre où sept hommes venaient de disparaître de la Création. Il avait peur. Chaque fibre de son corps d'enfant lui criait de fuir cette entité. Mais sous la peur, une dévotion fanatique commençait à s'enraciner dans son regard blessé.
Noz s'approcha de lui et lui tendit la main pour l'aider à se redresser.
« Tu as survécu, » constata Noz. « Maintenant, tu vas prendre quatre des plus âgés avec toi. Vous allez à la taverne du Borgne avant que ses hommes restants ne comprennent ce qui s'est passé. Videz la réserve. Prenez les registres de dettes. »
Silas essuya le sang de sa bouche d'un revers de manche tremblant, puis serra la main froide de son nouveau maître.
« Et s'il y a des résistances là-bas ? »
Noz tourna la tête vers Nell, qui ramassait son couteau en sifflotant.
« Nell ira avec vous. À partir de ce soir, le canal ne paie plus d'impôts au second intendant. Le canal travaille pour nous. »
Sous le manteau de Noz, la petite Nyx poussa un petit bâillement discret, frottant son front contre le torse de son frère, totalement inconsciente que sur ce sol nettoyé venait de s'effondrer le premier réseau criminel de la basse-ville au profit de l'empire qu'ils étaient en train de bâtir.