Chapitre 8
Silas marchait dans la boue glacée de la ruelle, ses bottes usées s'enfonçant dans la fange noire du bas-faubourg. À ses côtés avançaient quelques autres orphelins silencieux, des gamins brisés par la rue qui serraient des barres de fer rouillées. Mais les yeux de Silas ne fixaient qu'une seule personne : juste devant eux, la silhouette fluette de Nell fendait l'obscurité avec l'assurance terrifiante d'un prédateur.
Leur cible se dressait au bout du canal : la taverne du Borgne.
Plus Silas avançait vers la bâtisse affaissée, plus l'odeur poisseuse d'eau croupie, de bière aigre et de sang séché envahissait ses narines. Chaque pas faisait remonter la bile dans sa gorge. Il connaissait ce chemin. Il connaissait cette odeur. C'était le parfum de son propre enfer. Son esprit, incapable de rester dans le présent, commença à glisser inexorablement vers les fantômes qu'il avait cru enterrer.
La fange du bas-faubourg ne laissait aucune place à l'innocence. L'air y avait un goût constant de suie, de rouille et de des matériaux brûlé, craché par les machineries des nantis qui vivaient au-dessus des nuages. Dans ce cloaque, Silas n'était pas encore l'orphelin taciturne du hangar. Il avait un foyer, ou du moins, il avait Elias.
Elias était son grand frère, son bouclier, son univers entier. Mais Silas grandissait avec l'image terrifiante d'un frère qui se consumait pour lui. Trop souvent, Silas ouvrait la porte de leur taudis de tôle pour trouver Elias effondré sur le seuil, le visage tuméfié, les phalanges en sang, crachant des caillots sombres après s'être fait tabasser dans les arènes clandestines ou lors de livraisons douteuses. Silas, du haut de ses six ans, ne pouvait rien faire d'autre que de traîner ce grand corps lourd à l'intérieur et de nettoyer ses plaies avec des chiffons sales, le ventre noué par une impuissance qui le rongeait un peu plus chaque nuit.
Pour apaiser l'angoisse de son petit frère, Elias parlait beaucoup. Il lui racontait les rumeurs des rues, notamment celle d'une dame d'une grande famille de la haute-ville, une femme étrangement généreuse qui descendait parfois en cachette pour nourrir les enfants perdus. Silas écoutait ces histoires avec détachement ; il n'avait pas besoin de cette dame. Il ne croyait pas a cette belle rumeur qui circule à son sujet, pour lui qui avait accordé toute sa confiance et son affection à Elias..Il n'avait que faire.
Un soir où l'air semblait plus lourd que d'habitude, alors qu'Elias recousait une entaille sur son propre bras, Silas avait posé la question qui hantait tous les enfants des bas-fonds : « Dis......on pourra vivre...comme des gens normaux, un jour ? »
Silas était mature, mais il gardait cette étincelle d'insouciance enfantine. Elias avait arrêté son geste. Il avait levé les yeux vers la lucarne crasseuse, observant le ciel nocturne étouffé par la pollution arcanique où perçaient à peine deux ou trois lueurs maladives. Un sourire immense, presque idiot, avait fendu son visage tuméfié.
« Un jour....Silas, tu verras une étoile tellement lumineuse déchirer ce ciel pourri, et notre vie deviendra extraordinaire, je te le jure ! »
La phrase était si cliché, si tirée par les cheveux dans cet enfer, qu'Elias lui-même n'avait pas pu garder son sérieux. Il avait éclaté d'un rire tonitruant, riant à gorge déployée jusqu'à en avoir des quintes de toux, remplissant leur taudis d'une chaleur éphémère.
Mais le monde ne tolère pas les rires trop bruyants.
Dans la ruelle, Silas crispa ses doigts sur son arme de fortune. La devanture délabrée de la taverne n'était plus qu'à une trentaine de mètres. Le rire d'Elias résonnait dans sa tête, aussitôt écrasé par le bruit des lames et les hurlements qui avaient suivi quelques jours plus tard.
La descente aux enfers avait commencé pour une simple livraison. Elias travaillait pour la Meute du Canal et escortait une cargaison de cristaux illégaux destinée à un baron de la famille Kael, dans les beaux quartiers de la ville moyenne. Silas s'en souvenait comme si c'était hier : Elias était parti confiant. Mais le noble n'avait aucune intention de payer des rats d'égout. Pour effacer toute trace de la transaction, le baron avait ordonné à sa Garde d'élite de massacrer les coursiers. Sous les yeux d'Elias, ses camarades avaient été abattus, découpés comme du bétail jetable sur les pavés froids. Elias n'avait dû sa survie qu'à une fuite désespérée dans les conduites d'eaux usées, traqué par des molosses, la peau rongée par les déchets d'acier alchimiques.
Mais la tragédie ne s'était pas arrêtée là. Le Borgne, chef de la Meute du Canal, refusait de perdre sa marchandise et ses hommes sans représailles. Incapable de toucher au noble, il s'en était pris au maillon faible. Il n'avait pas cherché Elias. Il avait envoyé ses brutes défoncer la porte du taudis pour capturer Silas.
Silas sentit sa respiration se bloquer alors que Nell s'arrêtait enfin devant le mur de briques de la taverne. Derrière ce mur, se trouvait la cave.....L'abattoir.
Les souvenirs le happèrent avec une violence totale, le replongeant dans cette arrière-salle lugubre empestant la bière et la mort.
Silas n'avait que six ans, plaqué au sol par un molosse qui pesait cent kilos de plus que lui, l'épaule écrasée sous une botte cloutée. La porte avait claqué. Elias était entré, le souffle court, le visage couvert de sang et de crasse, jetant le sac de cristaux volés aux pieds du Borgne pour payer sa dette. Mais le Borgne avait souri, d'un sourire que Silas voyait encore dans ses pires cauchemars. Le chef de gang avait jeté un lourd couteau de chasse sur les dalles poisseuses.
« Vous avez attiré la Garde sur mes affaires. Un seul de vous deux sort d'ici vivant. Choisis. »
Elias s'était figé. Il avait regardé le couteau, puis il avait regardé Silas.
Dans la tête Elias, les contradictions s'entrechoquaient avec une atrocité insoutenable. L'instinct de survie animal hurlait de frapper pour respirer un jour de plus. Il avait tant saigné pour vivre. Mais à cet instant, une boule de désespoir absolu lui broya les entrailles. Pourquoi suis-je né ? pensa Elias, le cœur en lambeaux. Pourquoi suis-je venu au monde si c'est pour être la cause de la mort de la seule chose que j'aime ? Je l'ai condamné avec mes mauvais choix...
Sa vue se brouilla. Des larmes brûlantes, épaisses, montèrent à ses yeux sans qu'il ne puisse les retenir. Il pleurait à chaudes larmes, le corps tremblant d'une nervosité terrifiante, écrasé par le poids de sa propre impuissance. Il ne pouvait pas tuer Silas. L'idée même lui donnait la nausée. Mais le laisser seul dans ce monde de charognards...
Elias se pencha et ramassa le couteau. Ses phalanges blanchirent sur le manche.
En voyant son grand frère armé, Silas entra dans une panique absolue. L'enfant se mit à hurler, se débattant désespérément, griffant les dalles pour ramper vers lui.
« Elias ! Non ! Fais pas ça ! Ne l'écoute pas, je t'en supplie ! Elias ! »
Le molosse derrière Silas ricana. Il attrapa violemment les cheveux de l'enfant, tirant sa tête en arrière avec une force brutale. Ses gros doigts crasseux s'enfoncèrent près des yeux de Silas, étirant ses paupières de force pour l'empêcher de les fermer.
« Regarde bien ce qui se passe quand on la fait à l'envers, le chiard. »
Silas était forcé de regarder. Il ne pouvait pas détourner la tête. Ses yeux écarquillés par l'horreur se remplirent d'une rivière de larmes qui détruisit définitivement le barrage de son innocence, coulant à flots continus sur ses joues, se mêlant à la morve alors que sa respiration se brisait en hoquets pitoyables.
Elias leva la tête vers lui. À travers sa propre vision floue, il regardait Silas. Son petit frère.
Lentement, Elias essuya les larmes de son propre visage avec le dos de la main qui tenait le couteau. Et là, au milieu des larmes, un sourire brisé s'étira sur ses lèvres. C'était l'expression misérable, infiniment tendre et vaincue d'un homme qui a décidé de se sacrifier par amour, acceptant la tragédie de leur condition.
« C'est de ma faute, Silas... » murmura Elias, sa voix étouffée par les sanglots qu'il essayait de ravaler. « Je n'ai fait que des mauvais choix... Pardonne-moi de te laisser seul. »
Silas tenta de hurler à s'en déboîter la mâchoire, voulant l'arrêter, mais seul un râle d'agonie étranglé sortit de sa gorge.
Le sourire d'Elias se figea en une promesse désespérée.
« Je serai ton étoile, Silas... Même si je ne suis plus à tes côtés. »
D'un mouvement d'une rapidité et d'une violence absolues, Elias retourna la lame et se trancha la gorge.
L'artère sectionnée siffla. Le sang chaud gicla en arc de cercle, éclaboussant le sol poisseux. Les yeux écarquillés de Silas imprimèrent chaque goutte écarlate. Elias s'effondra lourdement. Mais même dans la mort, alors que son corps se vidait sur la pierre, le regard vitreux du grand frère n'avait pas quitté Silas. Ses yeux étaient restés fixés sur lui, et ce sourire sanglant, cette promesse absurde, resta gravé sur son visage pour l'éternité.
Un grincement sec de métal rouillé ramena brutalement Silas au présent.
Nell venait de crocheter le gros cadenas de la trappe avec la pointe d'un vieux clou tordu, avant de tirer le battant de bois vers le haut dans un souffle de poussière. Les marches humides menant à la cave s'enfonçaient dans le noir. L'endroit exact où le sang d'Elias avait coulé deux ans auparavant s'ouvrait sous ses pieds.
Silas avait huit ans désormais. En deux ans de survie dans Les bas-fonds, il avait grandi, mais le vide au fond de sa poitrine était resté intact. Ses mains ne tremblaient plus. Ses yeux ne pleuraient plus.
Il regarda la trappe ouverte, puis leva brièvement la tête vers la fenêtre le ciel crasseux du faubourg, étouffé par la fumée des fonderies. Ne montrez aucune étoile à l'horizon. Mais cette nuit, en descendant ces marches, Silas ne cherchait plus de miracle. Il venait récupérer ce que la mort de son frère lui avait coûté, une pièce et une dette à la fois.
« Silas, » glissa Nell sans même se retourner, descendant déjà la première marche d'un pas souple. « Amène les sacs. On vide tout avant que le quartier ne se réveille. »
Silas serra les doigts sur sa barre de fer, ravala l'air froid, et descendit dans l'ombre.