Chapitre 6
L’hiver ne s’arrêta pas à la mort.
Dans les grandes résidences comme celle des Vaelor, la disparition d’un garçon d’écurie de dix ans ne provoquait aucune enquête de la Garde Céleste. Un valet manquait à l’appel ? On supposait qu’il avait fui avec quelques sous dérobés aux stalles, ou qu’il s’était fait dévorer par les chiens sauvages de la forêt basse. Son nom fut rayé du livre de paie sans qu’un seul sourcil ne se lève sous les lustres de cristal.
Pour Noz, cette indifférence fut la première leçon politique de sa vie : ce monde ne surveillait pas ce qu’il considérait déjà comme de la cendre.
La remise était redevenue calme, mais son atmosphère avait changé. son pouvoir ne débordait plus la nuit. Noz ne pleurait plus. Ses cauchemars ne s’étaient pas dissipés, mais il avait appris à les observer avec la même distance clinique qu’un chirurgien posant les yeux sur une plaie purulente.
Chaque matin, avant que la cloche du domaine ne sonne la corvée d’eau, il s’asseyait sur sa caisse vermoulue et regardait ses mains d’enfant de huit ans.
La force brute ne suffit pas, songeait-il, les yeux fixés sur la lucarne crasseuse. Si je frappe maintenant, un commandant de rang Argent me brisera les os en trois secondes avant que mon Abysse n'ait fini de digérer sa présence. Pour détruire un arbre millénaire, on ne coupe pas le tronc à mains nues. On empoisonne la sève Jusqu'aux racines, pensa-t-il..
À côté de lui, Nyx s’étira sur la paillasse. La petite fille de deux ans commençait à prononcer ses premiers mots, babillant des syllabes informes tout en agrippant l’ourlet du pantalon rapiécé de Noz. Ses deux yeux bizarres — l’un d’une nuit absolue, l’autre d’un blanc de craie — le fixaient avec une confiance totale.
Nell, assise en tailleur contre le mur de planches, épluchait une rave amère avec un vieux couteau rouillé.
« Le stock de farine du bas-faubourg est à sec, » lâcha-t-elle sans lever les yeux, la voix râpeuse. « Silas m'a dit hier que la milice privée du baron Kael a brûlé deux boulangeries clandestines près du canal. Ils veulent affamer les orphelins pour forcer les gosses à signer les contrats de servitude dans les mines de mana. »
Noz tourna lentement la tête. « Combien d'enfants ? »
« Vingt-trois dans le hangar que Maman louait avec ses pourboires. Si on ne fait rien avant la fin de la semaine, Silas n'aura plus rien à leur donner. Les plus petits ne tiendront pas trois jours avec ce froid. »
Noz ne cilla pas. Il ramassa la petite Nyx d'un geste précis, l’enveloppa dans deux couches de toile grossière, et posa ses yeux sur Nell.
« On descend ensemble ce soir. »
Nell s’arrêta de tailler sa racine, le couteau suspendu en l'air. « Tu veux sortir ? Tu n'as pas mis un pied hors du parc depuis... depuis la tombe. »
« Maman nourrissait des bouches pour soulager sa peine, » répondit Noz, le ton plat, dénué de toute émotion superflue. « Moi, je ne cherche pas à soulager ma peine. Ces gosses sont les seuls témoins de son nom. Si la milice les prend, son testament disparaît. Et surtout... un homme qui contrôle des dizaines d’ombres dans les égouts voit tout ce que les nobles croient cacher. On ne va pas leur donner du pain par pitié, Nell. On va leur donner du pain pour acheter leur allégeance. »
Nell le fixa pendant quelques secondes. Un éclat sombre traversa ses iris, puis un sourire bref et coupant fendit son visage pâle.
« C'est bien ce que je pensais. Tu commences enfin à réfléchir comme un parasite. »
La basse-ville n'avait rien à voir avec l'ordre impeccable des jardins suspendus du manoir Vaelor.
C'était un enchevêtrement de ruelles boueuses, baignées dans une fumée âcre de charbon de mauvaise qualité et de graisse animale. Ici, les tuyaux d'évacuation de la haute-ville crachaient en continu des eaux usées chargées de résidus magiques toxiques, teintant la neige d'une couleur d'urine et de rouille.
Le hangar de Sélène se dressait au bout d'un cul-de-sac, adossé aux canaux gelés.
Quand la lourde porte en chêne bardée de ferraille s'ouvrit en grinçant, l'air chaud et rance de l'intérieur s'échappa dans la ruelle. À l'intérieur, deux douzaines de silhouettes minuscules, enveloppées dans des sacs de toile et des guenilles, s'étaient regroupées autour d'un unique brasero où brûlaient des tourbes humides.
Au centre, un gamin de sept ans se tenait debout, une barre de fer tordue serrée entre ses petites mains rougies par le froid. Des cheveux blonds crasseux tombaient sur un visage émacié, mais son regard avait la dureté précoce des chiens errants battus au bâton.
Silas.
À la seconde où il reconnut Nell, la tension dans ses épaules retomba d'un cran. Mais quand ses yeux tombèrent sur Noz, qui avançait d'un pas lent avec un paquet enveloppé dans sa veste, le garçon blond recula d'un demi-pas.
Silas ne savait rien de l'Abysse. Il ne savait rien de leur éveil . Mais il possédait cet instinct de survie aiguisé des bas-fonds : le garçon qui venait d'entrer ne dégageait aucune chaleur humaine. C'était l'odeur d'un gouffre froid.
« Nell... » souffla Silas, la voix éraillée. « Tu as amené... ton frère ? »
« C'est Noz, » coupa sèchement Nell en refermant le battant derrière elle. « Et c'est lui qui décide désormais. »
Les vingt autres gamins, âgés de quatre à douze ans, s'étaient tus, observant l'intrus avec une terreur silencieuse. Au milieu de ce silence de mort, un petit cri s'éleva de la veste de Noz.
Nyx sortit sa tête ébouriffée de la toile, clignant des yeux devant la lueur rougeoyante du brasero.
Noz posa délicatement la petite fille sur une caisse de bois propre près du feu. Ses gestes avec elle étaient d'une minutie absolue, presque dérangeante par rapport à la froideur de son regard. Il retira son manteau usé et s'avança jusqu'à Silas, s'arrêtant à moins d'un mètre du garçon blond.
Noz ne mesurait pas plus que lui, mais son ombre semblait avaler la lumière des braises.
« Tu as faim ? » demanda Noz.
Silas serra un peu plus sa barre de fer, refusant de baisser les yeux, bien que ses jambes tremblassent imperceptiblement. « Tout le monde a faim ici. Depuis que Madame Sélène n'est plus venue... la nourriture ne descend plus des cuisines. La milice dit qu'on va bientôt nous embarquer pour les carrières de pierre. »
« Votre maîtresse ne reviendra plus jamais, » lâcha Noz d'un ton sans appel. « Elle est morte sous la terre il y a quatre mois. »
Un frémissement parcourut les gosses dans le hangar. Deux petites filles au fond se mirent à sangloter tout bas, étouffant leurs larmes sous leurs lambeaux de laine. Silas pâlit, ses lèvres gercées s'entrouvrant sous le choc, mais aucune larme ne coula de ses yeux.
« Alors... on est morts nous aussi, » murmura Silas en baissant les bras, la barre de fer heurtant le sol avec un bruit mat. « Sans elle, personne ne nous protège. »
« Faux, » coupa Noz.
Il plongea la main dans sa poche et en sortit un sac de cuir lourd. Quand il le jeta aux pieds de Silas, le cuir éclata à moitié, libérant une cascade de pièces de cuivre et d'argent mêlées — la solde volée dans la chambre du palefrenier disparu et quelques économies que Nell avait déterrées sous les planches de la remise.
Les yeux de Silas s'écarquillèrent. C'était assez pour acheter de la farine, du bois sec et du lard pour tout le hangar pendant deux mois entiers.
« Ma mère voulait vous sauver par charité, » continua Noz, sa voix résonnant avec une autorité froide et surnaturelle dans la carcasse de tôle. « Elle pensait que le monde vous rendrait votre gentillesse. C'était une illusion. Dans ce monde, les faibles meurent, les forts dévorent, et ceux qui n'ont rien finissent dans les fosses de mana. Je ne suis pas ma mère. Je ne donne rien gratuitement. »
Silas releva lentement la tête, fixant le visage de marbre de Noz. « Qu'est-ce que tu veux ? »
Noz s'accroupit pour arriver à la hauteur des yeux du gamin blond. Au fond de ses pupilles, une spirale d'un noir infini tournoyait lentement, absorbant les reflets du feu.
« Cet argent achète votre hiver. Demain, j'en apporterai dix fois plus. Mais en échange, vous cessez d'être des mendiants. À partir de ce soir, chaque rue de ce quartier m'appartient. Vous écouterez aux portes des auberges où boivent les chevaliers. Vous surveillerez les livraisons des calèches de mon père. Vous m'apporterez chaque rumeur, chaque transaction, chaque dette que les riches essaient d'enterrer dans la fange. »
Il désigna Nell d'un coup de menton, puis la petite Nyx qui jouait calmement avec un morceau de charbon éteint près des flammes.
« Nous n'avons pas d'armée. Nous n'avons pas de titre légitime. Mais nous avons la nuit. Si vous travaillez pour moi, personne ne vous touchera. La première ordure de la milice qui s'approche de cette porte ne verra pas le lever du jour. »
Silas regarda le sac d'argent, puis jeta un œil en arrière vers les vingt gamins qui le regardaient comme leur seul grand frère. Enfin, il replanta ses yeux dans ceux de Noz.
Pour la première fois, la volonté de survie d'un enfant des rues rencontra la rationalité implacable d'un prédateur né.
« Si tu nous donnes à manger et que tu tues ceux qui veulent nous vendre... » dit Silas, la mâchoire serrée, « je ferai tout ce que tu demandes. Je serai tes yeux, Noz Vaelor. »
Noz tendit une main fine et froide. Silas l'attrapa de sa paume calleuse.
Il n'y eut pas de serment magique ni de pacte de sang gravé par un juge divin. C'était un contrat entre bâtards, conclu au fond d'un hangar puant, scellé par la faim et la haine d'un ordre social corrompu.
Dans l'ombre de la pièce, Nell adossée au mur croisa les bras, un rictus amusé aux lèvres.
Le premier pion venait d'être posé sur l'échiquier.
Ce soir-là, ZELL n'avait pas encore de nom officiel, de banque internationale ni de légions de chevaliers noirs. Mais dans la fange de la basse-ville, la première racine du poison venait de s'enfoncer sous les fondations de l'Empire.