Chapitre 5
Pour tout le monde, Nell était la fille sauvage. Celle qui mordait quand les contremaîtres approchaient de trop près, celle qui crachait par terre devant les calèches des nobles et qui riait trop fort pour ne pas laisser voir qu'elle avait faim.
Mais depuis que le corps froid de leur mère avait été jeté dans la fosse des bêtes mortes, une chape de plomb s'était abattue sur sa poitrine.
Nell ne s'était pas autorisée à s'effondrer. Pas une seule fois.
Dans cette remise glaciale qui sentait le bois pourri et la terre mouillée, elle avait vite compris l'équation : si elle lâchait prise, ils crevaient tous les trois. Noz était en train de sombrer dans une démence silencieuse, dévoré vivant par cette obscurité poisseuse qu'il n'arrivait pas à endiguer, et la petite Nyx n'était qu'un bout de chair fragile qui dépendait d'eux pour chaque gorgée d'eau tiède.
Alors Nell s'était transformée en forteresse.
Chaque nuit, quand les cauchemars tordaient le corps de son jumeau et que l'Abysse menaçait de fissurer les murs de la bicoque, elle ne posait pas de questions. Elle se glissait contre lui, calait le dos de Nyx contre son propre ventre pour lui faire un rempart de chaleur, et passait ses bras autour des épaules tremblantes de Noz.
Elle serrait fort. Assez fort pour que ses os à lui sentent qu'il y avait encore quelque chose de solide dans ce monde de pourriture.
« Je suis là, Noz. Je ne bouge pas. »
Elle le répétait comme une prière païenne jusqu'à ce que les spasmes de son frère se calment, jusqu'à ce que ses pupilles d'encre redeviennent humaines. Elle sentait le Néant gratter sous ses propres ongles — cette envie furieuse de tout effacer, de rayer le domaine Vaelor, les nobles, l'hiver et le ciel de la carte d'un simple claquement de doigts. Mais elle ravalait son propre venin. Quelqu'un devait garder les yeux ouverts. Quelqu'un devait descendre au faubourg chaque semaine, le dos courbé sous les insultes des marchands, pour ramener des croûtons moisis à Silas et aux autres gosses qui attendaient Sélène comme des chiens fidèles.
Puis était arrivé ce soir de gel.
Nell avait couru tout le long du sentier boueux depuis les écuries inférieures, le cœur battant la chamade, protégeant contre sa poitrine un pot de graisse rance qu'elle avait volé au sellier. Ses doigts étaient gourds, le vent lui coupait la peau des joues, mais elle ne pensait qu'aux petites mains boursouflées d'engelures de Nyx.
Quand elle atteignit l'annexe, son sang se figea.
La porte en bois grinçait, entrouverte sur le noir.
Non.
Nell lâcha presque le pot de graisse. Le Néant pulsa sauvagement sous sa peau, effaçant instantanément la fine couche de givre sur ses poignets. Elle se jeta à l'intérieur, prête à déchiqueter quiconque avait osé franchir le seuil.
Mais la scène qui l'attendait la cloua sur place.
L'odeur la frappa en premier : une puanteur métallique d'ozone et de néant brûlé, mêlée à l'acidité fade de la panique.
Au milieu de la pièce, il n'y avait aucun intrus. Seulement Noz.
Il était agenouillé sur la terre battue. Ses épaules, d'ordinaire courbées par le poids de ses sanglots nocturnes, étaient immobiles, droites comme des lames de guillotine. Dans ses bras, Nyx ne pleurait plus ; elle reniflait doucement, la tête calée contre la clavicule de son frère.
Et sur la paille, juste à côté d'eux... rien.
Mais Nell vit la forme écrasée sur le sol. Elle vit le creux laissé par un corps humain d'une quarantaine de kilos, et les volutes de fumée noire et grasse qui s'évaporaient doucement des dalles de pierre.
Noz venait de faire disparaître un être humain.
Une terreur sourde, instinctive, lui serra la gorge. Ce n'était pas la peur de son jumeau, mais la terreur de comprendre ce qu'il venait de sacrifier. L'enfant qui pleurait la nuit dans ses bras, le garçon qui cherchait désespérément le regard de leur mère à la lune... venait de mourir. Quelque chose d'autre avait pris sa place dans cette carcasse de huit ans. Une chose bâtie dans la pierre et le fer froid.
Noz releva la tête.
Quand leurs regards se croisèrent, Nell eut le souffle coupé. Les yeux de son frère étaient redevenus sombres, mais l'humanité en avait été méticuleusement purgée. C'était le regard d'un juge qui venait de prononcer une sentence sans appel, froid, calculé, sans l'ombre d'un remords ou d'une hésitation.
« Assure-toi que la porte reste verrouillée de l'intérieur, Nell. J'ai nettoyé la saletés, » dit-il d'une voix si posée qu'elle en devenait terrifiante.
Il ne tremblait pas. Il n'avait pas la nausée. Il borda simplement la couverture trouée autour du cou de Nyx d'un geste précis, presque chirurgical, avant de reprendre :
« Personne ne posera la main sur ce qui nous appartient. Plus jamais. Si le monde entier doit être jeté dans le trou pour que vous deux puissiez respirer... je creuserai la tombe de ce monde de mes propres mains. »
Dans le silence de la remise, Nell resta immobile.
Elle regarda la paille vide où un garçon avait respiré quelques minutes plus tôt. Elle regarda Nyx, endormie, protégée dans sa bulle d'innocence. Puis elle fixa son jumeau.
Le choc initial se dissipa, remplacé par une certitude féroce qui lui brûla les entrailles.
Elle s'avança lentement, referma la porte derrière elle et fit glisser le lourd verrou de bois d'un coup sec.
Elle vint s'asseoir dans la poussière, juste à côté de lui, leurs épaules se heurtant dans l'obscurité. Elle ne lui fit aucun reproche. Elle ne lui demanda pas qui c'était. Elle posa simplement le pot de graisse sur la caisse, puis glissa sa main calleuse sur la nuque de Noz, enfonçant ses doigts dans ses cheveux en bataille pour l'ancrer à elle.
« Alors commence à creuser, Noz, » murmura Nell, un sourire carnassier, presque dément, étirant enfin ses lèvres gercées. « Mais tu ne creuseras pas tout seul. Tout ce que ton Abysse ne voudra pas avaler... mon Néant s'en chargera. »
....
....
La nuit qui suivit ce premier meurtre ne ressembla à aucune autre.
Dans la remise en bois, l'odeur d'ozone persistait, incrustée dans la terre battue. Pour un enfant normal, le sang d'un premier cadavre aurait provoqué des haut-le-cœur, des cauchemars fiévreux ou le besoin viscéral d'avouer.
Noz n'eut rien de tout cela.
Assis en tailleur dans le coin le plus sombre, le dos appuyé contre la poutre rugueuse, il observait ses deux mains posées sur ses genoux. Ses doigts fins ne tremblaient plus. La culpabilité n'avait pas trouvé de prise dans son esprit ; elle avait été consumée en même temps que le corps du palefrenier dans les replis de l'Abysse.
Une ressource ennemie a été neutralisée. La menace pesant sur le nid est éliminée, calculait-il avec une lucidité glaciale, une rationalité digne d'un vieux démon pragmatique. Mais l'erreur résidait dans l'absence de surveillance. Le périmètre n'était pas sécurisé. Une telle faille ne doit plus jamais se reproduire.
Sur la paillasse, Nyx s'était endormie, le pouce calé contre sa lèvre inférieure, protégée par le manteau de laine. Ses petits poumons montaient et descendaient à un rythme régulier, fragile.
Nell s'assit en face de lui, ramenant ses genoux contre sa poitrine. Ses yeux noirs fixaient son frère avec une intensité sans fard.
« La disparition va finir par se remarquer aux écuries, » dit-elle à voix basse. « Le gamin était un sous-fifre, mais si le contremaître compte ses têtes demain matin pour le fourrage, il cherchera un coupable. »
« Il ne cherchera rien, » répondit Noz, le ton égal, sans une once d'hésitation. « Un garçon d'écurie sans famille ne vaut pas une heure de battue. Ils penseront qu'il a fui vers les bas-quartiers avec quelques sous ou qu'il a gelé dans un fossé. Les puissants ne gaspillent pas de ressources pour ce qu'ils jugent inutile. »
Il leva les yeux vers Nell.
« Mais nous, nous avons besoin de savoir. Nous ne pouvons plus rester aveugles dans cette cabane en attendant que le hasard envoie un autre idiot ici. »
« Qu'est-ce que tu veux faire ? » demanda Nell, un pli soucieux barrant son front pâle. « On a huit ans, Noz. On n'a pas de papiers, pas de statut, et si les gardes du manoir nous voient rôder près des quartiers des maîtres, ils nous briseront les jambes par pur passe-temps. »
« Ce ne sont pas les maîtres qu'il faut surveiller, » répliqua Noz. « Ce sont les tuyaux. Les caves. Les caniveaux. Là où la crasse s'accumule, personne ne fait attention aux rats. »
Il désigna d'un signe de tête la direction de la basse-ville, au-delà des grilles du domaine.
« Silas et les gosses de l'orphelinat de Maman. Depuis sa mort, ils meurent de faim. Silas est agile, il connaît chaque recoin du bas-domaine, chaque ruelle où les serviteurs revendent en douce l'argenterie volée. Demain, nous descendons. »
Nell pencha la tête, un rictus froid aux lèvres.
« Maman voulait qu'on les protège. Pas qu'on les utilise comme des chiens de garde. »
« Les nourrir sans leur donner de crocs, c'est les élever pour l'abattoir, » trancha Noz, ses iris noirs absorbant la faible lueur de la lucarne. « Si nous voulons que le quatrième bol reste plein, il faut que chaque gamin que Maman a sauvé devienne une extension de nos yeux. Silas n'a pas besoin de notre pitié. Il a besoin d'un ordre, d'un toit, et de la certitude que ceux qui le frappent finiront sous terre. »
Nell le fixa longuement dans le noir. Elle vit la détermination sourde, monstrueuse, qui avait remplacé l'enfant brisé par le deuil. Elle ne ressentit aucun dégoût. Au contraire, une certitude féroce s'ancra dans sa poitrine : ce monde avait brisé leur mère parce qu'elle était trop douce. Noz était autrefois fragilisé par sa tristesse et ses crises de la pertede leur mère, mais il a désormais trouvé une raison d'être qui le rend inébranlable. Il est déterminé à briser la machine avant qu’elle ne l’atteigne, car, indépendamment des espérances de cette dernière, il lui est impératif d’aller de l’avant.
« D'accord, » souffla-t-elle en se penchant pour réajuster la couverture sur les épaules de Nyx. « Demain, on apprend aux rats à mordre. »