Chapitre 4
Après cette nuit-là, les larmes de Noz cessèrent net.
Ce ne fut pas une guérison, mais une amputation méthodique. Une fois que la douleur eut fini de ronger son cœur, il ne resta qu'un bloc de pierre froide. Quelque chose en lui s'était aligné avec une précision chirurgicale, une rationalité glaciale qui rappelait la doctrine d'un vieux démon des légendes : pour survivre dans un monde sans pitié, il fallait renoncer à toute morale imposée par les puissants. Les notions de bien, de mal, de culpabilité ou d'honneur devinrent à ses yeux de simples chaînes forgées pour maintenir les faibles à genoux.
Mais contrairement à un monstre purement nihiliste, Noz s'était trouvé une unique ancre. Une ligne rouge infranchissable, tracée dans le sang : les siens.
Cette loyauté vira immédiatement à l'obsession pathologique.
Chaque matin, dès qu'il ouvrait les yeux, sa première pensée allait à Nyx. Pour lui, ce nourrisson de deux ans, né de la collision contre-nature de leurs pouvoirs, était une étincelle de verre suspendue au-dessus d'un précipice. Un souffle de vent glacé qui s'engouffrait par les planches disjointes de la remise, une toux nocturne, une simple griffure sur son bras potelé provoquaient chez lui une anxiété silencieuse mais suffocante.
Il la voyait comme un miracle condamné à mourir à la moindre erreur. Il passait des heures, assis sur une caisse vermoulue, à observer le souffle minuscule qui soulevait sa poitrine, inspectant la paille pour s'assurer qu'aucun rat ou insecte venimeux n'approchait de sa paillasse.
Et puis, il y avait l'héritage de leur mère.
Chaque sou volé aux cuisines, chaque bout de pain noir, chaque lambeau de tissu récupéré ne lui appartenait plus. Noz calcula les rations avec la froideur d'un trésorier de guerre. Il se privait jusqu'à l'extrême, le ventre vide pendant trois jours s'il le fallait, afin que Nell, Nyx et les orphelins de la basse-ville ne manquent de rien. Il avait fini par redescendre au faubourg, non plus avec la tête baissée d'un gamin endeuillé, mais avec le regard méthodique d'un patriarche de l'ombre. Ces gamins des rues étaient le seul testament de sa mère ; les laisser crever aurait signifié effacer la mémoire de Sélène.
Le basculement définitif eut lieu au quatrième mois, un soir de gel où la brume étouffait le parc des Vaelor.
Nell était sortie chercher un pot de graisse pour soigner les engelures sur les mains de Nyx. Noz, resté dans l'annexe, s'était absenté moins de cinq minutes pour remplir un seau d'eau au puits gelé de la cour des écuries.
En revenant, un frisson d'alarme lui glaça la nuque : la porte de la remise était entrouverte.
Noz lâcha le seau d'eau sans faire le moindre bruit. Il s'approcha à pas feutrés, le corps rasé contre la palissade de bois, les yeux déjà dilatés par l'instinct de prédation.
À l'intérieur, un jeune garçon de dix ans, l'un des palefreniers subalternes du manoir, était penché sur le lit de fortune. Attiré par les sanglots de Nyx qu'il avait entendus depuis l'allée, il venait de découvrir le bébé caché sous les couvertures.
« Tiens, tiens... » ricanait le gamin en tirant grossièrement sur le bras de Nyx pour la sortir de sa cachette. « C'est quoi ce bâtard que la souillon a pondu avant de crever ? La maîtresse va me donner trois pièces d'argent si je lui ramène cette vermine... »
Nyx hurlait de panique, son petit poing serrant désespérément le lambeau du châle de Sélène.
Le palefrenier leva la main pour gifler l'enfant et la faire taire.
Sa main ne toucha jamais sa cible.
La température dans la pièce s'effondra instantanément, comme si l'air venait de se liquéfier. Le palefrenier se figea, les poils des bras dressés par une terreur reptilienne. Lentement, il tourna la tête vers l'encadrement de la porte.
Noz était là.
Ce n'était plus le garçon amaigri qui fuyait le regard des contremaîtres. Il se tenait parfaitement droit, le visage totalement vide. Pas un tressaillement de sourcil. Pas une goutte de sueur. Ses yeux étaient deux puits de nuit intégrale, sans lumière, sans éclat, sans la moindre trace d'humanité. Une obscurité liquide semblait couler doucement de ses tempes le long de sa mâchoire.
« Lâche-la, » dit Noz.
Sa voix n'était pas forte. C'était un murmure sec, lourd comme une porte de caveau qui se referme.
Le palefrenier, tétanisé mais habitué à mépriser les bâtards, tenta de jouer les durs : « T'es qui pour me donner des ordres, le pouilleux ? Je vais dire à tout le monde que vous cachez un monstre et— »
FSHHH.
Il n'y eut pas d'échange de coups. Noz n'avait pas l'âge d'un guerrier, il n'avait que faire de son âge.
D'un simple pas glissé, Noz franchit les trois mètres qui les séparaient. Sa main droite, fine et noircie par le mana abyssal, jaillit et agrippa la gorge du garçon avec la force d'un étau d'acier trempé.
La tête du palefrenier percuta la poutre en chêne derrière lui avec un craquement sourd.
Les yeux écarquillés du valet croisèrent le regard de Noz. L'Abysse s'engouffra instantanément dans ses pupilles terrifiées, avalant sa respiration, bloquant ses poumons, écrasant sa conscience sous le poids d'un océan sans fond. Le garçon battit des pieds dans le vide, tentant d'arracher les doigts d'enfant qui lui broyaient la trachée, le visage virant au violet sombre.
Noz ne cillait pas. Il le regardait s'étouffer comme on regarde une mouche se débattre dans une toile d'araignée : avec une indifférence clinique absolue. Aucun remords. Aucune hésitation. Dans ses calculs, ce gamin avait menacé Nyx et avait osé profaner le nom de sa mère ; son existence était donc devenue une équation à éliminer immédiatement pour assurer la survie du groupe.
CRAC.
Une pression sèche des doigts noircis. Le cartilage du larynx céda d'un coup net.
Les convulsions du palefrenier cessèrent. Son corps devint mou, pantin brisé suspendu à la main du gamin de huit ans.
Noz relâcha sa prise. Le cadavre s'effondra lourdement dans la paille.
D'un geste lent et parfaitement calme, Noz laissa l'Abysse s'étendre sur le corps au sol. Une ombre vorace, dense comme du goudron, rampa le long des vêtements du mort, absorbant la matière, les os, le sang et même l'odeur du cadavre en quelques secondes. Il n'y eut pas une seule goutte rouge sur la terre battue. Pas une trace.
Quand Nell franchit le pas de la porte quelques instants plus tard, essoufflée, le pot de graisse à la main, elle s'arrêta net.
L'air de la remise sentait l'ozone et l'ombre brûlée.
Au centre de la pièce, Noz était à genoux devant la paillasse. Ses yeux avaient repris leur couleur normale, mais son visage restait d'une impassibilité terrifiante. Il tenait Nyx serrée contre son torse, sa main caressant doucement le dos du bébé pour apaiser ses sanglots, murmurant des paroles rassurantes avec une douceur infinie, presque maternelle.
Nell regarda la paille écrasée au sol, puis croisa le regard de son jumeau.
Elle comprit sans qu'un seul mot ne soit prononcé. Quelqu'un était entré. Et cette personne n'existait plus nulle part.
Noz leva les yeux vers Nell, le ton calme, dénué de tout tremblement :
« Assure toi que la porte reste verrouillée de l'intérieur, Nell. J'ai nettoyé la saletés. »
Il ramena son attention sur Nyx, ajustant soigneusement la couverture trouée autour de ses petites épaules pour la protéger du courant d'air.
« Personne ne posera la main sur ce qui nous appartient, » continu a-t-il, les yeux fixés sur la respiration apaisée de sa petite sœur. « Plus jamais. Si le monde entier doit être jeté dans le trou pour que vous deux puissiez respirer... je creuserai la tombe de ce monde de mes propres mains. »