Chapitre 3
Dans la remise délabrée, le silence n'était plus le même sans la respiration rassurante de Sélène.
Pour ne pas mourir de froid sur la paillasse humide, ils dormaient désormais tous les trois collés les uns aux autres sous une superposition de toiles de jute et de vieilles couvertures élimées. Nyx, calée au centre, n'avait pas le statut d'une fille : elle était leur petite sœur de sang et d'ombre, le troisième membre de leur fratrie brisée. C’était Nell qui avait insisté pour ce prénom, pioché dans un vieux volume d'histoire que leur mère conservait précieusement — Nyx, la nuit primordiale, celle qui existait avant les faux dieux et la lumière arrogante des nobles.
Mais à l'intérieur de la bicoque, ce n'était pas la petite de deux ans qui demandait le plus d'attention. C'était Noz.
Le deuil d'un enfant ne ressemble pas à celui des adultes ; il frappe par vagues physiques, brutales et désordonnées. Le déni initial avait cédé la place à une phase d'effondrement psychologique violent. Chaque nuit, dès que la fatigue prenait le dessus, l'inconscient de Noz se fissurait.
Les cauchemars le réveillaient en sursaut, le corps en sueur malgré le gel ambiant, la gorge nouée par des spasmes d'angoisse. Il étouffait, ses yeux s'injectant d'un noir d'encre involontaire tandis que l'Abysse menaçait de déborder sous la panique. Il se recroquevillait, le visage enfoui dans ses genoux osseux, et pleurait en silence, secoué de tremblements incontrôlables pour ne pas alerter les gardes du domaine.
Dans cette tragédie, les rôles s'étaient inversés.
Nell, d'ordinaire si volcanique et impulsive, avait développé une maturité protectrice féroce. Quand Noz vrillait, elle ne lui disait pas d'être fort. Elle glissait ses bras maigres autour de ses épaules tremblantes, ramenait la tête de son jumeau contre son cou et le berçait doucement d'avant en arrière, posant une main froide sur sa tempe pour apaiser le bourdonnement de l'Abysse.
« Respire, Noz... Je suis là. On est là tous les trois, » chuchotait-elle inlassablement, le regard dur fixé sur la porte, montant la garde pendant que son frère s'effondrait.
Le pire survenait lors des nuits de pleine lune.
Ces soirs-là, la lumière argentée traversait la lucarne crasseuse et venait frapper la paillasse. Pour Noz, c'était une torture clinique : la clarté lunaire déclenchait des réminiscences sensorielles d'une précision insoutenable. Il revoyait sa mère assise sur le banc de pierre, son sourire fatigué mais radieux, observant Nell courir et rire aux éclats avec les gosses de l'orphelinat de la basse-ville.
Cela faisait maintenant trois mois que Noz refusait de quitter la remise. Trois mois qu'il n'avait pas posé les yeux sur Silas ou les autres orphelins. Il en était incapable. La culpabilité du survivant le rongeait : pourquoi eux vivaient ils encore alors qu'elle reposait sous la boue ? Seule Nell bravait les patrouilles chaque semaine pour descendre en cachette au faubourg, apporter quelques morceaux de pain dur et s'assurer que le refuge tenait encore debout sans sa fondatrice.
Le garçon était devenu méconnaissable. Creusé, les cernes violacés, les yeux éteints d'une colère sourde qui tournait au poison.
Un soir de pleine lune, alors que ses sanglots étouffés venaient de s'apaiser, Noz fixa la lucarne d'un œil mort. À ses côtés, la petite Nyx dormait profondément, un pouce calé entre les lèvres, agrippée au bas de sa chemise.
« Si un dieu a permis ça, Nell... » murmura Noz, la voix brisée, presque méconnaissable de noirceur. « Si un être céleste nous regarde depuis là-haut... je ne prierai jamais. Je lui arracherai la gorge. Je le ferai souffrir jusqu'à ce qu'il comprenne ce que ça fait d'avoir froid. »
Nell resserra son étreinte autour de lui. Elle posa son front contre le sien, forçant son frère à regarder ses yeux où dansait un éclat d'acier trempé.
« Oublie les dieux, Noz, » répondit-elle doucement, mais avec une fermeté implacable. « Ils n'ont jamais nourri personne ici. Mais regarde Nyx. Regarde la place qu'on garde pour elle. Maman ne voulait pas qu'on meure de chagrin dans cette remise. Si tu te laisses bouffer par le vide maintenant, Lucius gagne. Séraphine gagne. Tous ces porcs gagnent. »
Elle prit la main caleuse de Noz et la posa sur le torse minuscule du bébé qui respirait calmement entre eux.
« Tu as le droit d'avoir mal, Noz. Tu as le droit de pleurer toutes les nuits si tu veux. Mais demain matin, on se lève. Pas pour eux. Pour nous trois. »
Sous la paume de Noz, le petit cœur de Nyx battait à un rythme régulier, fragile mais bien vivant. Noz ferma lentement les yeux, ravalant le reste de ses larmes, et laissa la chaleur de sa sœur et du bébé faire rempart contre la lumière froide de la lune.