Chapitre 2
[12 ans plus tôt]
« Les vainqueurs bâtissent leurs empires sur des pyramides d’or. Le nôtre a commencé dans la boue, le sang, et sous une pluie qui ne voulait pas s'arrêter. »
...
Sélène n'avait jamais eu l'occasion d'être une femme ; elle n'avait été qu'un ventre méprisé pour le maître du domaine, puis une paire de bras pour récurer les dalles. Mais auprès des rebuts, elle était un sanctuaire.
Dans cette remise sans isolation où le vent s'engouffrait par les fentes du bois, la vie s'organisait autour d'une vieille marmite en fonte cabossée. Chaque soir, c'était le même rituel. Sélène y jetait des épluchures de légumes récupérées aux cuisines du manoir, deux os à moelle déjà bouillis trois fois par les chefs des Vaelor, et une poignée d'herbes amères cueillies le long des fossés.
Elle touillait lentement avec une cuillère en bois ébréchée, le visage éclairé par les braises mourantes du foyer.
Noz et Nell, âgés de sept ans à l'époque, s'asseyaient toujours de part et d'autre d'elle, collés à ses cuisses pour ne pas geler. Mais sur la table basse faite d'une caisse de transport retournée, Sélène posait toujours quatre bols en terre cuite. Pas trois.
Le quatrième bol restait vide, au milieu. Un soir où le froid mordait plus fort que d'habitude, Nell, le ventre tordu par les crampes, avait pointé sa petite cuillère vers le bol central.
« Maman... pourquoi tu le sors tous les soirs ? Si on partage ce qu'il y a dedans pour nous trois, Noz aura une part plus grosse, et toi aussi. Tu manges jamais assez. »
Sélène s'était arrêtée de remuer la soupe. Ses mains, déformées par l'eau glacée des lessives et striées de crevasses rouges, s'étaient posées à plat sur la table. Elle n'avait pas souri d'un air béat. Son regard s'était durci d'une lucidité amère, le genre de regard qu'ont ceux qui savent qu'ils vont crever trop tôt.
« Parce qu'une table qui n'a de place que pour ceux qui sont déjà là est une table morte, Nell, » avait répondu Sélène d'une voix basse, éraillée par la poussière des linges. « Ton père, là-haut dans son palais, compte chaque grain de riz. Il mesure la valeur d'un être humain à ce qu'il rapporte. Si un enfant naît trop faible, il le jette. Si un serviteur boîte, il le crève. Moi, je refuse d'entrer dans sa logique comptable. »
Elle avait versé un fond de bouillon clair dans le quatrième bol. Juste un fond, symbolique.
« Chaque enfant qu'on a ramassé dans les ruelles du bas-domaine — Silas le mois dernier, les deux petits avant lui — ils ont tous mangé dans ce bol avant qu'on leur trouve une planque sûre en ville. Mais même sans eux... j'ai toujours su qu'il manquait quelqu'un ici. Quand je vous regarde tous les deux, si durs, obligés d'apprendre à tuer du regard pour ne pas qu'on vous marche dessus... je me dis qu'une maison a besoin d'innocence. Si j'avais eu la force, si ce monde n'était pas un abattoir, j'aurais voulu une petite dernière. Pas pour se battre. Juste pour voir ce que ça fait d'aimer un enfant sans devoir lui apprendre à serrer les poings. »
Sélène avait alors pris le visage de Noz entre ses paumes rêches, forçant le gamin à planter ses yeux sombres dans les siens.
« Noz. Si un jour je ne suis plus là pour remplir les bols, promets-moi une chose. Ne deviens pas comme Lucius. Ne deviens pas un monstre solitaire qui ne compte que ses victoires. Garde toujours une place vide à ta table. Prends soin de Nell, mais ne ferme jamais la porte. »
Noz avait hoché la tête, sans tout comprendre, mais gravant chaque intonation de sa voix sous son crâne comme un commandement absolu.
La pluie ne tombait pas pour laver le monde. Elle tombait pour l'enfoncer un peu plus dans la boue...
Huit mois plus tard.
La tombe était une insulte.
Pas de prêtre, pas de chants. Juste un trou de boue creusé à la hâte dans le sous-bois des charognes, où les intendants avaient balancé le corps de Sélène après que la maîtresse Séraphine l'eut laissée agoniser d'une pneumonie sans médecin.
La pluie battait les visages des jumeaux de huit ans.
Nell, assise dans la boue liquide, avait les yeux injectés de sang. La douleur ne sortait plus sous forme de larmes : elle irradiait de sa peau. Ses mains tremblaient, et soudain, l'air autour de ses doigts se mit à siffler. Une absence de matière. Le tissu de sa manche s'effaça purement et simplement, vaporisé non pas par le feu, mais rayé des lois de la physique. Le Néant venait d'éclater en elle, incontrôlable, né de l'horreur de voir sa mère pourrir sous la glaise.
À côté d'elle, Noz était à genoux, les paumes plaquées contre la motte de terre fraîche. Sa vision oscillait entre le noir absolu et le pourpre. Sa tête était prête à exploser : l'Abysse forçait le passage derrière ses orbites, dévorant la lumière ambiante, créant une attraction gravitationnelle qui faisait ployer les arbres morts autour de la clairière.
Ils étaient en train de mourir de leur propre Éveil. Deux singularités comprimées dans deux corps d'enfants affamés.
Dans un réflexe de terreur animale, cherchant l'unique point d'ancrage qui leur restait en ce monde, leurs mains se heurtèrent.
La peau de Nell toucha celle de Noz.
Le contact ne produisit pas une déflagration magique classique : il provoqua une rupture de causalité. L'Abysse, qui a pour nature d'absorber la Création entière, s'engouffra dans les Véritables Ténèbres de Nell, dont la nature est de soustraire la réalité. L'infiniment lourd rencontra l'infiniment vide.
Au centre de leur étreinte, une sphère d'obscurité dense, liquide et pulsante s'accumula, aspirant la pluie, la boue, et surtout la charge mentale insoutenable de leur deuil.
Pendant trois secondes, l'univers s'arrêta de tourner.
Puis, la sphère s'effondra au sol comme une bulle de savon noire qui éclate.
Le silence retomba, lourd, suffocant. Noz s'écroula en arrière contre une souche, crachant un filet de sang sombre, les tempes battant à tout rompre. Nell gisait sur le flanc, haletante, les yeux fixés sur le cratère minuscule creusé par la fusion de leurs auras.
Au fond du trou, dans une flaque de ténèbres résiduelles qui refusait de s'évaporer, quelque chose bougeait.
Un sanglot étouffé. Puis un braillement aigu, fragile, déchirant le calme sinistre des bois.
Noz cligna des paupières, l'esprit en lambeaux. Il rampa sur les coudes, raclant ses genoux contre les cailloux pointus.
Ce n'était ni une bête d'ombre, ni un sortilège persistant. Au milieu de la flaque reposait un corps de chair et d'os. Une petite fille, la peau diaphane d'un enfant d'environ deux ans, les cheveux d'un noir sans reflets collés sur des joues rondes par les larmes. Elle pleurait à pleins poumons, nue dans la boue glacée, battant l'air de ses petits poings potelés.
Noz s'arrêta net à cinquante centimètres d'elle, pétrifié.
Son premier réflexe fut la panique : C'est quoi ce monstre ? C'est notre Éveil qui a fait ça ?
Puis, il regarda la tombe de travers, à trois pas de là. La terre fraîchement retournée.
Le souvenir du quatrième bol en terre cuite lui frappa le crâne avec la violence d'une masse d'acier.
« Garde toujours une place vide à ta table... Une maison a besoin d'innocence... Pour voir ce que ça fait d'aimer un enfant sans devoir lui apprendre à serrer les poings. »
La fusion de leurs deux Éveil n'avait pas obéi. Elle avait matérialisé la seule pensée résiduelle commune qui hantait les jumeaux au moment où leur cœur s'était brisé : le vide laissé par leur mère, et la promesse de cette vie supplémentaire qu'elle n'avait jamais pu s'offrir. Le Néant avait créé le réceptacle vierge ; l'Abysse l'avait nourri de leur propre essence vitale.
C'était leur sang, leur chair, leur petite anomalie, leur petite sœur.
La gamine, sentant la présence de Noz, tourna son visage barbouillé vers lui. Ses yeux s'ouvrirent : l'un était un puits d'encre sans fond, identique à celui de Noz, l'autre était d'une blancheur aveuglante, semblable au vide absolu de Nell. Mais derrière cette anomalie terrifiante, son regard n'exprimait qu'une chose : la détresse d'un bébé qui a froid.
Elle tendit ses deux petits bras tremblants vers le garçon de huit ans.
À côté, Nell se releva péniblement, retenant son souffle, la bouche entrouverte sous le choc.
Noz baissa les yeux sur ses propres mains pleines de terre et de sang séché. Il sentait encore l'odeur du bouillon fade de Sélène dans sa mémoire.
Sans un mot, il ôta sa veste en laine trouée, son unique protection contre l'hiver qui commençait. Il s'accroupit, glissa le tissu rugueux autour du petit corps grelottant, et souleva l'enfant contre sa poitrine.
Le bébé enfouit immédiatement son nez froid contre la gorge de Noz, s'agrippant à son col déchiré. Ses pleurs se muèrent en de petits reniflements rythmés par les battements du cœur du garçon.
Noz ferma les yeux une seconde, sentant la chaleur fragile de cette vie minuscule contre sa peau glacée. Sur ses lèvres gercées, un rictus tremblant se dessina — mi-rage, mi-tendresse épuisée.
Il se tourna vers la tombe de sa mère, resserrant son étreinte sur la petite.
« Le quatrième bol ne restera pas vide, Maman, » souffla Noz dans un murmure si bas que le vent faillit l'emporter.
Il leva ensuite les yeux vers Nell, dont les larmes recommençaient à couler, mais sans la terreur de tout à l'heure.
« Viens, Nell. Elle a faim. C'est à nous de faire la soupe maintenant. »