Chapitre 1
Le marbre blanc de la Grande Salle du Dôme de Cristal ne retenait pas la poussière. Il était poli chaque matin par des automates arcaniques hors de prix pour que les bottes en cuir de chimère des Maîtres de Guilde n’aient jamais à fouler la moindre impureté.
Ce matin-là, l’air conditionné sentait l’ozone, le parfum de rose synthétique et la condescendance.
Au premier rang de l’hémicycle, les douze Hauts Diplomates de la coalition occidentale siégeaient sur des fauteuils sculptés dans du bois d’ébène enchanté. Derrière eux, auréolés par la lumière crue des projecteurs flottants, se tenaient les « Élus » — ces jeunes prodiges de rang S que la presse s’arrachait, drapés dans des capes de soie et des armures étincelantes frappées du sceau des Sept Grandes Guildes. Leurs sourires étaient parfaits, calibrés pour les trois milliards d’écrans qui retransmettaient la signature du traité de succession en direct à travers tout le continent.
L’Empire Vaelor, la plus ancienne dynastie financière et militaire de la capitale, n’avait plus de maître. Ses héritiers légitimes avaient mystérieusement péri dans un carambolage de navettes arcaniques deux semaines plus tôt.
Il ne restait que l’erreur. Le bâtard. Le fils de la servante.
À la tribune, le pas d'un homme résonna.
Noz s'avança sans hâte. Il portait un costume noir taillé au millimètre, sans la moindre médaille, sans aucun artefact protecteur visible au cou ou aux poignets. Ses mains étaient enfoncées dans ses poches. Juste derrière lui, appuyée contre une corniche sculptée avec une nonchalance insolente, Nell mâchait lentement un chewing-gum, le regard posé sur l’assemblée comme un boucher évaluant le prix de carcasses à l’abattoir.
Dans les premiers rangs, les ricanements ne s'embarrassèrent même pas du silence protocolaire. Un diplomate à la mâchoire carrée, bardé de rubans honorifiques, ricana à l'adresse du Grand Maître de la Guilde de l'Aube :
« Regarde-le. Les yeux baissés comme sa chienne de génitrice. Qu’on lui fasse poser son empreinte de sang sur la cession des forteresses et qu’on le renvoie dans les égouts avant midi. »
Noz s’arrêta devant le pupitre en verre renforcé. Il ne jeta pas un seul regard au document officiel incrusté de sceaux d’or.
Il leva simplement la tête.
Ses iris n’avaient pas de reflets. C’étaient deux gouffres d’encre pure, deux fragments de nuit sans lune qui se verrouillèrent exactement sur la lentille de la caméra centrale. Sur les façades des gratte-ciels, sur les tablettes des citoyens de la haute-ville comme dans les taudis du bas-faubourg, son visage apparut en format monumental.
« Ouais... Ouais, ça va le monde ? » lâcha Noz.
Sa voix, captée par les micros cristallins, résonna dans l'acoustique parfaite du Dôme, traînante, sans la moindre déférence.
« Et vous, les monstres au premier rang ? Vous avez l'air un peu pâles. Le client est malade, on dirait. »
Un frémissement parcourut l’assemblée. Le diplomate aux médailles fronça les sourcils, outré par l'absence totale de protocole :
« Coupez le son de ce parasite. Gardes, appliquez le protocole de— »
« Vous savez, j'ai beaucoup réfléchi en montant les marches, » coupa Noz, d'un ton faussement léger, tapotant le verre du pupitre d'un ongle court. Le choc produisit un claquement sec qui fit grésiller les enceintes. « Vos titres héréditaires. Votre pureté de sang. Vos lois de marde écrites par des voleurs pour protéger d'autres voleurs. Dans votre monde, on peut se faire égorger dans une ruelle sombre simplement parce qu'on est né du mauvais côté de la grille. On crève comme un chien parce que personne ne nous aime et que notre nom ne rapporte rien à vos banques. C'est si pitoyable... »
L'indolence disparut de son visage d'un coup net.
Ses yeux se plissèrent. Une gravité glaciale, presque physique, s'abattit d'un coup dans la salle, alourdissant l'air au point que les journalistes au balcon eurent l'impression de respirer du plomb fondu.
« Je refuse. J’en ai ma claque. »
« Arrêtez-le ! » rugit le Grand Maître de l'Aube en se levant, son aura dorée de rang S explosant autour de ses épaules pour forcer le gamin à plier le genou. « Régie, noircissez le flux ! »
Dans la cabine technique suspendue au plafond, aucun bouton ne fut enclenché. Derrière les vitres blindées, les opérateurs en uniforme officiel ne bougeaient pas. Leurs manches d'uniforme s'étaient relevées, dévoilant un tissu noir noué autour du bras gauche : le brassard de ZELL.
« Pendant vingt ans, vous nous avez appelés des perdants. Des sous-produits. De la vermine, » continua Noz, les bras le long du corps, la voix descendant d'une octave pour devenir un grondement sourd qui fit trembler les parois de quartz. « Alors écoutez-moi bien, vous tous, les vainqueurs. Chaque noble, chaque magistrat, chaque pantin en armure brillante qui s'engraisse sur le dos des faibles... préparez-vous. Vous allez tous vous manger mon poing de perdant en plein dans la mâchoire. »
Il fit un pas hors du pupitre, écartant légèrement les mains dans un geste d'invitation absolue.
« Votre société n'a aucun sens. Ses fondations sont pourries, alors je vais la raser jusqu'à la roche mère. Vous vouliez un méchant pour justifier vos budgets de guerre et vos médailles ? Cette fois, vous ne combattez pas un bandit des forêts. Je suis la Fin. Je suis le Chaos. Vos petits héros parfaits, vos champions du destin... envoyez-les tous. Qu'ils viennent essayer. »
Le diplomate au premier rang, hors de lui, dégaina un pistolet arcanique chargé au plasma lourd et braqua le canon droit sur le visage du jeune homme.
« Bâtard sans nom ! Tu vas crever ici ! »
Noz pencha la tête sur l'épaule. Un rictus sans joie étira le coin de ses lèvres.
« Mauvaise idée. Tu viens de me regarder»
La loi des Abysse ne souffrait aucune exception : l'obscurité ne force jamais la porte ; elle attend qu'on reconnaisse son existence. À l'instant même où le diplomate avait ancré son regard plein de haine dans les pupilles du garçon, le piège s'était refermé. Et avec lui, les millions d'êtres humains qui fixaient l'écran géant venaient d'ouvrir une brèche psychique monumentale dans laquelle la singularité pouvait puiser.
Clac.
Noz claqua simplement des doigts de la main droite.
Il n'y eut pas d'incantation. Pas d'arc de cercle tracé dans l'air.
Sur le sol immaculé, l'ombre portée du diplomate et celles des onze magistrats assis à ses côtés se tordirent d'un mouvement contre-nature. En un millième de seconde, le noir sous leurs fauteuils cessa d'être une absence de lumière pour devenir une gueule béante d'antimatière.
Les douze hommes n'eurent pas le temps de crier. Leurs barrières d'énergie se volatilisèrent sans même émettre d'étincelle. Leurs chairs, leurs os, leurs insignes d'or et les concepts arcaniques qui les protégeaient furent aspirés vers le bas avec la vitesse d'une guillotine gravitationnelle.
Les chaises d'ébène retombèrent sur le marbre. Vides. Nettoyées. Pas une goutte de sang n'entachait la pierre.
Une clameur d'effroi pur monta des tribunes. Les diplomates survivants rampèrent en arrière, hurlant comme des bêtes prises au piège.
« Une attaque ! C'est le syndicat noir ! Abattez-le ! »
Trois guerriers d'élite de rang S, les gardes du corps personnels du Conseil, jaillirent de l'estrade supérieure. Leurs lames vibraient d'une foudre bleue aveuglante, fendant l'air à une vitesse hypersonique pour décapiter Noz avant qu'il ne puisse lever un bras.
Nell fit un simple pas de côté pour se placer à la droite de son jumeau.
Elle recracha son chewing-gum au sol, ses yeux basculant instantanément dans un blanc laiteux, froid, absolu.
De son corps fluet n'émana aucune vague de destruction : les Véritables Ténèbres agirent comme une soustraction géométrique. Le dôme de cristal de soixante mètres au-dessus de leurs têtes, les trois guerriers divins et leurs éclairs azur entrèrent dans son périmètre d'action.
Il n'y eut pas d'impact. Pas de son.
Les trois combattants d'élite s'effacèrent simplement de la réalité. Leurs auras de foudre disparurent comme une bougie soufflée par une tornade. Le plafond de quartz fut instantanément gommé, ouvrant la salle directement sur le ciel gris d'automne. La matière avait tout bonnement cessé d'exister.
Le vent extérieur s'engouffra brutalement dans la brèche béante, faisant claquer le manteau de Noz.
Au milieu des décombres silencieux et des alarmes de la ville qui commençaient à hurler au loin, Noz ne bougea pas d'un millimètre. Il glissa la main dans sa poche intérieure, effleura la surface d'un vieux mouchoir d'argent usés sans valeur, et fixa à nouveau l'unique caméra encore intacte au milieu des ruines.
Partout dans la métropole, les banques de ZELL bloquaient les flux financiers des nobles, les terminaux de transmission s'éteignaient un à un, et des milliers de jeunes vêtus de hardes prenaient position aux carrefours stratégiques.
La voix de Noz s'éleva, calme, limpide au milieu de l'apocalypse :
« La fête est finie. Bienvenue dans cette nouvelle ère. »