Chapitre 2 471
Le sentiment d’étouffement qui s’abattait sur l’univers touchait, ironiquement, davantage les êtres les plus puissants que les plus faibles. Plus on percevait les lois, plus on ressentait le danger absolu qu’elles semblaient receler en cet instant.
À présent, les six autres Archons avaient eux aussi compris qu’Eclipse s’apprêtait à faire quelque chose d’insensé et qu’ils devraient tenter de l’arrêter. Personne ne savait quelles conséquences aurait une manipulation du temps. Nul ne pouvait se permettre un accident qui affecterait l’univers tout entier.
Malheureusement, à cet instant, personne dans l’univers n’était en mesure d’arrêter Eclipse. En fait, elle espérait qu’ils essaieraient, car ils pourraient alors partager le poids qui pesait sur l’univers.
Après tout, quand La Mort avait libéré son pouvoir, l’univers l’avait puni en lui faisant porter une partie de sa propre pression. Le reste retombait sur le Destin. S’ils l’attaquaient, ils devraient eux aussi libérer toute leur puissance ; Eclipse n’aurait alors qu’à survivre jusqu’à ce que l’univers les punisse à leur tour.
À ce moment-là, la pression serait répartie entre eux tous, ce qui augmenterait encore les chances de réussite de sa tâche.
Avec le recul, tant de choses prenaient sens. Si Eclipse s’était cachée et avait empêché l’univers d’atteindre sa maturité, c’était simplement parce que la pression serait alors devenue trop forte, sans compter que les lois de l’univers se seraient considérablement complexifiées. Son entreprise de retour dans le temps en aurait été d’autant plus difficile.
Cela expliquait aussi pourquoi elle avait récemment détruit des Royaumes matures. Plus il y en avait de détruits, moins l’univers aurait à supporter de pression. Eclipse avait dû calculer précisément quelle quantité de pression elle devait éliminer pour que son plan fonctionne.
La mort de tant de Seigneurs Dao servait un dessein similaire. Elle pouvait les éliminer, alléger le fardeau de l’univers, tout en supprimant les chances que ses ennemis ripostent.
L’efficacité avec laquelle elle s’était infiltrée dans tant d’organisations et avait rassemblé une armée aussi vaste sans éveiller les soupçons de la plupart d’entre elles était sans précédent. Aucun des Archons n’avait deviné qu’Eclipse était derrière tout ce qui se passait, ni quels étaient ses objectifs.
À vrai dire, même à présent, ses objectifs n’étaient peut-être pas tous dévoilés et elle avait sans doute encore d’innombrables cartes à jouer. Aussi évident que fût le danger, aucun d’eux ne se dressa contre elle. Ni les races Sages, ni même la race Primordiale ne tentèrent de l’arrêter.
À ce stade, que pouvaient-ils bien faire ? Même Asux, le monarque Primordial, était impuissant face à Eclipse, sans parler de… Elizabeth semblait elle aussi l’aider en secret. Que pouvait-il donc faire ?
Ainsi, lorsqu’Eclipse fit un pas de plus, rien ne vint l’entraver.
La puissance s’accumulait dans l’Arène, et l’univers devint encore plus oppressant. Enfin, Eclipse sortit un cadran solaire entièrement fait d’or.
Lex le regarda et reconnut une infime trace de l’aura du Gardien du Temps. Il ne comprenait pas vraiment ce qui se passait : le flot temporel qui jaillissait de son corps et le cadran solaire imprégné de l’aura du Gardien du Temps laissaient penser qu’il collaborait avec Eclipse.
Pourtant, le fait que Nulli ait cru l’avoir tué laissait entendre le contraire. De plus, quelque chose clochait assurément chez cet individu que Lex avait aperçu autrefois à l’intérieur de son front, mais cela ne le préoccupait pas outre mesure.
Le torrent de temps qui jaillissait du corps de Lex faisait aussi croître à une vitesse pratiquement impossible à reproduire sa compréhension de la loi du temps. Et puis, Eclipse avait probablement tout prévu de son côté.
Eclipse relia le cadran solaire au rituel et, presque aussitôt, l’univers trembla. Le Destin leva les yeux et poussa un cri, mais aucun son ne sortit de sa gorge. Ce n’était pas parce qu’elle avait trop mal à la gorge : elle ne maîtrisait tout simplement plus son corps.
Son existence même était devenue le pivot autour duquel Eclipse mettait sa technique en œuvre, tandis que La Mort partageait une petite part de son fardeau.
De fins grains de sable s’élevèrent du corps du Destin. Chacun prit successivement les couleurs de l’arc-en-ciel, puis se dissipa dans l’air.
Pendant ce temps, Lex eut l’impression que l’univers s’était arrêté. Il flottait comme en apesanteur, sauf que ce n’était pas seulement la gravité qui semblait avoir cessé d’agir. Tout avait perdu son poids et, durant un bref instant, Lex fut incapable d’avoir la moindre pensée.
Un petit trou noir apparut au-dessus du cadran solaire, sans être encore relié à quoi que ce soit. Lentement, avec précaution, Eclipse tendit la main vers lui, le recouvrit de sa paume et y insuffla un épais flot d’Énergie primordiale, hautement concentrée.
L’esprit vide, Lex regarda l’Énergie primordiale agrandir le trou noir, encore et encore, jusqu’à ce que différentes couleurs y apparaissent enfin.
L’univers trembla de nouveau, cette fois avec encore plus de violence. Des fissures apparurent sur le corps du Destin, d’où s’échappaient toujours plus de grains de sable. Lex ne parvenait pas à réfléchir, mais il sentit instinctivement que ces grains guérissaient toutes les blessures de l’univers, au prix de la santé du Destin.
Eclipse continua d’agrandir le trou jusqu’à ce qu’il atteigne la taille d’une personne. À l’intérieur, un mélange abstrait de couleurs ne formait encore rien, mais laissait entrevoir une possibilité.
Eclipse s’arrêta un instant, comme si même elle devait se préparer avant d’accomplir ce qu’elle s’apprêtait à faire.
Nulli se retourna et lui jeta un coup d’œil. Elle ne rompit pas le rituel, mais il était hors de question qu’elle manque ce qu’Eclipse s’apprêtait à accomplir. Bien sûr, elle pourrait en regarder des enregistrements plus tard, mais rien ne remplacerait le fait d’y assister de ses propres yeux.
Eclipse allait accomplir un exploit dont elle-même, en tant que Nullith primordiale, était incapable.
Les deux amies croisèrent le regard un instant, comme si elles seules pouvaient comprendre tout ce qui les avait conduites jusque-là. Tous les êtres immortels et ceux d’un rang supérieur ressentaient le poids de l’instant, mais elles seules connaissaient le véritable prix à payer pour le rendre réel.
« Aujourd’hui, mon rêve… va devenir réalité », annonça Eclipse sans s’adresser à personne en particulier. Nulli hocha la tête, comme pour le confirmer.
Eclipse sortit un petit orbe violet. Il était minuscule — trop petit même pour orner une alliance — et pourtant, l’aura qu’il renfermait était plus puissante que celle de l’Arène des Rêves. Si le brouillard n’avait pas protégé les observateurs, la simple exposition à l’orbe aurait tué la plupart d’entre eux et mutilé le Dao des survivants.
Elle approcha l’orbe du trou, et l’univers sembla s’immobiliser. Le Destin se figea, la lumière se figea, les lois se figèrent. Seuls Eclipse, Nulli et le trou demeurèrent insensibles. Mais le trou n’était plus un simple trou : c’était une porte donnant sur un instant révolu.
*****
Malgré le sang doré qui lui coulait des blessures et l’épée d’argent qui lui transperçait la poitrine, plantée dans son dos, Lunareth ne vacilla pas. Les mains jointes, il les abattit comme un marteau pour détruire le totem corrompu !
Derrière lui, quelqu’un hurla, et d’autres lames s’enfoncèrent dans son corps. Après avoir affronté la guerre, la trahison et la mort de tout espoir, il aurait dû être brisé sans le moindre doute ; pourtant, même dans la réalité, son dos ne plia pas.
« Vous ne trouverez aucun salut dans le Calice. Souvenez-vous-en », déclara Lunareth en insufflant la pure lumière lunaire dans un unique javelot. « Le Puits mène lui aussi à la corruption. La seule chance qu’il vous reste, c’est d’emprisonner tous les corrompus au-delà des portes d’Adol et d’en faire une prison éternelle. »
Personne ne semblait écouter : tous l’attaquaient avec acharnement. Mais cela n’arrêta nullement Lunareth. Il leva son javelot, visa bien au-delà des frontières du Royaume Primordial, en direction de l’être connu sous le seul nom d’Entité.
C’était une ville gigantesque, plus vaste que nombre de Royaumes, entièrement conçue pour dévorer Vaelûn et tout ce qu’elle abritait, ne renforçant que le système hôte en son centre — qui n’était plus qu’une marionnette.
Malgré le déluge d’attaques qui s’abattait sur lui, il lança le javelot de toutes ses forces, déformant la réalité et faisant apparaître de nouvelles lois universelles pour en faciliter le vol, donnant ainsi naissance au concept d’absurdité.
Une hache trancha le cou de Lunareth avant qu’il ne voie le javelot atteindre sa cible. Ses genoux fléchirent enfin.
Tandis que sa vue s’assombrissait et que sa conscience s’effaçait, Lunareth se mit à halluciner. Comment aurait-il pu voir, à cet instant, la petite Eclipse lui sourire en tendant la main vers lui, sinon ?