Chapitre 1 850
Lorsque Giselle s'éveilla, elle s'attendait à se sentir terriblement affaiblie par l'usage de techniques dépassant largement ses capacités. En vérité, sans les Sables du Temps qu'elle avait obtenus au Temple de l'Aube Gelée, elle n'aurait jamais pu utiliser une telle technique. La simple tentative l'aurait tuée, sans même parler des répercussions liées à son exécution réussie.
Aussi, lorsqu'elle ouvrit les yeux et se découvrit parfaitement reposée, voire un peu plus vigoureuse qu'à son habitude, elle en resta stupéfaite. Un instant, elle se demanda si tout cela n'avait été qu'un rêve et si elle n'était jamais allée occire ce Souilleur. Cette pensée ne dura cependant que quelques secondes.
Giselle se redressa et reconnut l'agencement familier de la pièce. C'était celui des chalets en bois disséminés sur le Mont Minuit, la plus grande et la plus ancienne montagne de l'Auberge.
La montagne était couverte de neige tout au long de l'année et offrait une vue imprenable sur l'Auberge. Ce qui était étonnamment agréable, c'était que le froid régnant sur ces sommets l'atteignait, elle, malgré sa nature immortelle. Ce n'était pas un froid incommodant, et il ne lui causerait aucun tort si elle choisissait de l'ignorer. Il existait simplement pour que les clients puissent apprécier la chaleur de manteaux douillets et savourer une tasse de chocolat chaud, comme seul le temps hivernal le permettait.
Par la fenêtre du chalet, elle aperçut Lex assis à une table de pique-nique, en train de rédiger quelque chose sur une feuille de papier.
« Comment… comment ai-je pu récupérer aussi vite ? » ne put-elle s'empêcher de demander en sortant.
« J'ai demandé à l'infirmière de plonger ton corps dans du sang de cœur de Jorlam dilué, » répondit Lex sans lever les yeux. « Il s'avère que les êtres célestes géants qui dévorent des systèmes stellaires entiers sont assez résistants à l'érosion temporelle — et à bien d'autres choses encore. »
Giselle se figea, mais cela ne dura que quelques instants. Elle était à la fois surprise et, paradoxalement, nullement étonnée. C'était Lex, et c'était l'Auberge de Minuit. Si Lex lui annonçait l'instant d'après que l'Auberge employait une divinité comme jardinier, elle l'accepterait sans ciller, car c'était tout simplement le genre d'endroit où elle se trouvait.
« Dis, sans aucun rapport, mais tu n'aurais pas par hasard des divinités comme jardiniers ? » demanda-t-elle en s'asseyant en face de lui.
« Non, pas de divinités, » répliqua Lex en continuant d'écrire sa lettre. « Nous avons bien un Souverain, cependant. Oh, et quelques buissons de Roses Divines, la dernière fois que j'ai vérifié. Il y a aussi quelques Arbres Célestes, mais ils ne sont guère plus que des jeunes pousses pour l'instant. Pourquoi cette question ? »
Giselle fixa Lex pendant quelques secondes, son expression ne laissant rien filtrer de ses pensées intérieures.
« Ce n'est rien. Oublie ma question, » dit-elle, s'en voulant d'avoir posé la question. « Je te dois une explication sur ce qui s'est passé. »
Cette fois, Lex s'interrompit et leva les yeux vers elle.
« Seulement si tu en as vraiment envie, » dit-il en haussant les épaules. « Ce genre de choses ne me dérange pas outre mesure. »
Giselle secoua la tête.
« Non, tu as le droit de savoir. Sache juste que cette histoire de héraut du malheur, et le fait d'être marqué par ma proximité, tout cela est faux. Je ne dis pas ça en l'air — je me suis fait examiner, de manière approfondie, par des instances extrêmement fiables. S'il y avait ne serait-ce qu'une infime possibilité, je ne t'aurais jamais impliqué, toi ou quiconque, dans mes chasses. »
Lex haussa un sourcil en entendant ses affirmations, bien qu'il ne mît pas sa parole en doute. Après tout, il était hautement improbable qu'il soit marqué par quelqu'un ou quelque chose sans jamais le ressentir.
« On ne peut pas faire confiance aux Souilleurs. Tout ce qu'ils font, chaque mot qu'ils prononcent, tout est, enfin, presque tout est dit et fait dans un but de tromperie. Leur égoïsme insensé est l'un des défauts les plus majeurs de leur psyché, ce qui est une bonne chose, car plus les Souilleurs deviennent puissants, plus ils sont difficiles à vaincre.
« Toi et moi avons réglé le cas de ce Souilleur assez facilement, mais s'ils devaient affronter des Immortels ordinaires, alors… peut-être n'y a-t-il aucun nombre qu'ils ne pourraient vaincre. Après tout, contrer un Souilleur sans quelque chose capable de résister à l'énergie profane est essentiellement impossible. Tu comprends déjà beaucoup de choses à ce sujet, mais le but de tout cela est… tu n'as pas à t'inquiéter d'avoir été impliqué dans quoi que ce soit, ou que les Souilleurs viennent te chercher pour se venger ou quelque chose du genre. »
Lex soupira. La répétition constante de Giselle sur les Souilleurs lui indiquait qu'elle était très consciente du risque d'entraîner autrui dans ses ennuis, et qu'elle tenait à l'assurer que si une telle possibilité existait, elle ne l'aurait jamais entraîné avec elle dès le départ.
« Écoute, tu oublies que c'est moi qui suis venu te demander de l'aide pour trouver des Souilleurs, pas l'inverse. Même si des ennuis devaient en découler, j'y étais tout à fait préparé mentalement. Quant à ton histoire avec les Souilleurs… eh bien, nous avons tous des passés compliqués. Tu n'as pas besoin d'en parler si tu ne le souhaites pas — surtout que je m'apprête à te demander quelques faveurs de toute façon. »
Cette fois, ce fut Giselle qui haussa un sourcil, avant de baisser les yeux vers la lettre que Lex écrivait. Pour une raison inconnue, elle ne pouvait en lire le contenu, mais cela ne la surprit guère.
« Non, tu as été un bon partenaire, et tu devrais comprendre mon passé — surtout que j'ai le sentiment que nous pourrions finir par travailler à nouveau ensemble à l'avenir, » déclara Giselle, bien qu'elle ne commençât pas immédiatement son récit.
Elle prit quelques instants, inspirant profondément tout en réfléchissant à la manière exacte de partager son histoire. Elle ne l'avait jamais fait auparavant, elle ne savait donc pas par où commencer.
« Si tu ne l'avais pas deviné, les Souilleurs ne travaillent pas seuls. Il y a quelqu'un… ou quelque chose qui les aide à se cacher et à accomplir tout ce qu'ils désirent dans l'univers. Sinon, la majorité d'entre eux seraient découverts et anéantis avant de pouvoir causer le moindre dommage réel. »
« J'en ai entendu parler, » dit Lex. « Le Club des Souilleurs, ou CS. »
Giselle ouvrit la bouche, puis la referma. Elle l'ouvrit à nouveau, comme pour parler, mais se ravisa. Lex se sentit légèrement suffisant, bien qu'il ne s'expliquât pas sur la façon dont il était déjà au courant. Il valait mieux qu'elle supposât qu'il possédait des sources d'information mystérieuses et occultes.
« CS ? C'est… eh bien, je déteste te décevoir, mais quiconque t'a dit cela mentait probablement. Je veux dire… le Club des Souilleurs ? Enfin, je suppose que c'est techniquement un nom crédible pour une organisation maléfique… et non pour un salon de cigares ou autre chose. »
Giselle s'efforçait de ne pas rire, mais l'expression sérieuse que Lex avait prise en parlant du CS rendait la chose très difficile à contenir.
Lex, de son côté, jura intérieurement. C'était la dernière fois qu'il prêtait l'oreille à ce qu'un stupide Souilleur pouvait raconter.