« Je ne reviendrai jamais. Je le pense vraiment, je ne remettrai plus jamais les pieds ici ! »
« Pour quelqu’un qui dit ça, tu as l’air d’avoir pris bien plus de plaisir que prévu. »
« Et tu tiens ça d’où… ? »
Enfin, la cérémonie de remise des diplômes chaotique prit fin.
À moitié mort, je pénétrai dans la salle de conférence aménagée au centre de l’école.
Les acclamations de la foule, qui dépassaient le simple enthousiasme et frôlaient la folie, résonnaient encore à mes oreilles.
On avait failli frôler la catastrophe.
Sans le reste de conscience qui subsistait quelque part dans mon cœur, Kim Changwoon, le « Jeune Maître », aurait peut-être connu aujourd’hui une sombre évolution pour devenir le « Grand Chef ».
« Nous vous attendions, Jeune Maître Changwoon. »
Tandis que je pénétrais dans la salle en maugréant ainsi, une voix calme, bien différente de celles qui résonnaient dehors, m’accueillit.
Un groupe de personnes impeccablement vêtues.
Cette réunion avec eux était le véritable enjeu dissimulé derrière la somptueuse cérémonie de remise des diplômes du jour.
La première réunion des dirigeants de mon organisation, la Société des Huit Parias, qui venait tout juste de déployer ses ailes.
Ah, je devais bien l’admettre : c’était plus intéressant que prévu.
Qui aurait cru qu’une conspiration visant à renverser le pouvoir se tramait dans les coulisses d’une cérémonie scolaire ? On se serait cru dans une opération d’espionnage.
« On dirait que tout le monde est là. »
Je pris tranquillement la parole, et l’éclairage au centre de la salle de conférence clignota en rouge.
Sous cette lumière rouge, les représentants de chaque secteur apparurent l’un après l’autre.
La femme qui tenait les cordons de la bourse en tant que directrice générale du Casino Pyeongwoon : la propriétaire Park Bokja.
Le chef du Pacte des Tueurs, Min Jeonghwan, chargé des basses besognes : maintenir l’ordre dans les niveaux souterrains, éliminer les cibles importantes et ainsi de suite.
Le président de la Fédération des marchands, qui contrôlait les chaînes d’approvisionnement, véritable colonne vertébrale des niveaux souterrains, et le président de l’Association des professeurs, qui élevait des « soldats révolutionnaires » sous couvert de fondation éducative.
Voilà les talents essentiels qui formaient l’ossature de la Société des Huit Parias.
Les piliers centraux de la « rébellion » qui allait briser l’ordre des aristocrates et renverser Joseon.
« Commençons par les rapports. Où en sont les niveaux souterrains ? »
À ma question, les représentants de chaque secteur prirent la parole à tour de rôle, comme s’ils l’attendaient.
« La chaîne d’approvisionnement en corps artificiels s’est étendue au-delà des niveaux souterrains et a désormais noué des liens avec des entreprises des niveaux intermédiaires. »
Le président de la Fédération des marchands fut le premier à prendre la parole.
Il s’exprimait poliment, mais son regard était si acéré qu’il était clair qu’il ne se laissait pas marcher sur les pieds.
« Nous n’avons conclu de contrats officiels qu’avec quelques entreprises triées sur le volet… mais, en nous appuyant sur la liste que le Jeune Maître nous a envoyée, nous étendons progressivement notre réseau. Les premières réactions sont plutôt bonnes. »
Puisqu’il s’agissait d’entreprises recommandées en personne par nul autre que le Masque Yangban, les risques de fuite d’informations étaient moindres.
« Cela dit, l’idée que Hahoe puisse consulter librement nos informations me dérange un peu. Pour l’instant, nous coopérons, donc cela ne devrait pas poser de problème, mais… »
« Qu’ils regardent autant qu’ils veulent, pour le moment. »
À ces mots, le président de la Fédération des marchands ouvrit de grands yeux, surpris.
« Est-ce bien prudent ? Même si c’est rentable… »
« Parce que ce “profit” compte bien davantage que les informations qui pourraient fuiter chez Hahoe. »
La plus grande arme de mon organisation, la Société des Huit Parias, c’était l’argent.
Pour être précis, c’était la seule.
L’infrastructure et la population des niveaux souterrains, développées grâce aux recettes du casino comme capital de départ, et le pouvoir d’achat généré par cette population.
Si le marché ainsi créé perdait sa vitalité, la Société des Huit Parias ne serait plus qu’une organisation fantoche, qui n’aurait de société que le nom.
Nous devions donc sans cesse générer de l’argent et bâtir une sphère économique qui en consommerait tout aussi continuellement.
« Du point de vue d’une entreprise, le marché et les actifs physiques détenus par la Société des Huit Parias doivent être très attrayants. Dès que les vannes seront ouvertes, elle deviendra bientôt leur principal partenaire commercial. Plus les échanges se développeront, plus notre emprise se renforcera. »
À mes mots, le président de la Fédération des marchands parut comprendre ; son regard se fit plus profond.
« Si nous étendons peu à peu notre influence au sein de ces entreprises… »
« Elles finiront par prêter davantage l’oreille à la Société des Huit Parias qu’à Hahoe. »
J’avais exposé les choses de manière compliquée, mais, en un mot, il s’agissait d’acheter les entreprises des niveaux intermédiaires avec de l’argent.
Nouer des liens avec de l’argent, s’attirer leurs faveurs avec encore plus d’argent, gagner leur confiance en continuant à en dépenser.
Une méthode prudente, minutieuse et infaillible à la fois.
Détacher peu à peu les entreprises des niveaux intermédiaires de Hahoe pour les attirer dans notre sphère d’influence.
Voilà notre véritable objectif.
« Ensuite, le Pacte des Tueurs. »
À ces mots, l’interface de la salle de conférence changea automatiquement.
Mais dès que je vis le rapport affiché à l’écran, je ne pus m’empêcher de froncer les sourcils.
[PacteDesTueurs_RapportFinalVraimentFinal_Vrai_1.2.3_FinalRéviséVrai.]
Le titre seul était inquiétant ; quand j’ouvris le rapport, le spectacle fut encore pire.
Graphiques de travers, éléments mal alignés, contenu maladroit, comme une fleur plantée dans un tas de fumier.
Une qualité qui défiait tout commentaire.
« … Tu as fait ça et tu appelles ça un rapport ? »
« Ahem ! »
Quand je penchai légèrement la tête et pris la parole, Min Jeonghwan, assis près de l’écran, se racla d’abord la gorge.
« J-je n’y pouvais rien ! C’est la première fois de ma vie que je fais de la paperasse ! »
Son visage était rouge comme une tomate mûre.
« Et pourtant, je l’ai fait en y mettant toute mon âme ! J’ai changé les polices une par une et, quand je n’y comprenais rien, je suis même allé demander aux professeurs d’ici… »
Je jetai un coup d’œil au proviseur, qui assistait à la réunion. Il secoua lentement la tête, l’air sombre.
Ah, voilà donc le résultat de tout ce qu’on avait pu lui enseigner.
Compris.
*Bon… au moins, on voit qu’il s’est donné du mal.*
La grammaire était en miettes, mais les données, elles, n’avaient pas été traitées à la légère.
*Pour un rapport écrit par quelqu’un qui a dirigé une organisation les mains dans le cambouis, eh bien… je dois reconnaître qu’il s’y est appliqué.*
Pour quelqu’un qui n’y connaissait absolument rien, il méritait une étoile dorée ou quelque chose comme ça.
Sans m’en rendre compte, je laissai les coins de ma bouche se relever. Voilà précisément pourquoi je n’arrivais pas à détester Min Jeonghwan.
« … Bref ! Tous les vestiges du Pacte de l’Épée restés dans les niveaux souterrains ont été complètement éliminés. »
« Bien. Bon travail. »
À mon signe de tête, Min Jeonghwan poursuivit.
« Il ne reste que ceux qui arrivent de l’étranger… Je suis désolé, mais nous devrons peut-être nous retirer de ce côté-là. Quand nous avons flairé quelque chose de louche et enquêté, nous avons découvert qu’ils avaient des liens avec les forces de patrouille qui gardent ce quartier. »
On avait donc bien fait de s’arrêter là.
Nous nous étions chargés de maintenir l’ordre dans les rues, mais, au bout du compte, le Pacte des Tueurs n’était qu’une organisation du Pacte de l’Épée.
S’en prendre aux officiers militaires du Commandement d’Entraînement risquait de réveiller un nid de frelons pour rien. Je ferais mieux de m’en occuper moi-même.
*Je devrais peut-être offrir un verre un de ces jours au chef de la sécurité de ce quartier.*
Je parcourais le document suivant en me faisant cette réflexion quand je tombai sur quelque chose d’assez intéressant.
« Des opérations de mercenariat ? »
« Ah, oui. Nous avons commencé aussi. »
Comme si mes mots le lui avaient soudain rappelé, Min Jeonghwan ajouta :
« Ce serait dommage de laisser inactifs ceux qui ont acquis une vraie expérience du combat en affrontant le Pacte de l’Épée. Alors, j’ai rassemblé ces gens pour monter une petite société militaire privée. »
Escorter des navires marchands à destination du Japon, assurer discrètement la protection de personnalités du niveau intermédiaire à leur demande, réprimer les pirates japonais le long des côtes de la mer Jaune…
Les missions étaient variées et les résultats solides.
« Nous avons déjà déployé environ trois équipes et elles ont donné de bons résultats. De toute façon, les hommes rouilleraient s’ils ne se battaient pas. »
« C’est aussi l’occasion de tester les armes qui prennent la poussière dans les entrepôts. Et ça nous fait une couverture parfaite. »
C’est ce que je dis à voix haute, mais ce qui me satisfaisait le plus, au fond, était tout autre.
Le Pacte des Tueurs de Min Jeonghwan était, par nature, un groupe armé.
Autrement dit, il constituait un « gouffre financier » qui engloutissait régulièrement de l’argent et des fournitures, même quand il ne se passait rien.
Le fait qu’une telle organisation ait bâti sa propre source de revenus et commence à accepter des missions extérieures avait un impact considérable sur les finances générales de la Société des Huit Parias.
Une organisation qui ne faisait que brûler de l’argent était désormais devenue une force qui en rapportait.
C’était aussi la preuve que tout le soutien investi jusque-là n’avait pas été vain.
« Bien. Enfin, le dernier point, et le plus important : le casino… »
Quand l’éclairage de la salle de conférence s’atténua, je tournai lentement le regard vers la propriétaire.
Mais son expression s’était visiblement crispée.
La voir afficher un air aussi raide, elle qui souriait toujours avec tant d’aisance, était inhabituel.
« … Qu’est-ce qu’il y a ? Les affaires vont mal ? »
« Mon Dieu ! Tenir un casino à Joseon et être en difficulté ? Je ferais mieux de jeter mon titre de marchande. »
À ma question désinvolte, la propriétaire eut un rire sans joie et ouvrit une fenêtre de données.
Chiffre d’affaires : en hausse de 146 % sur un an.
Affluence : record absolu.
Trésorerie : stable.
Marge nette : au plus haut.
Les chiffres qui flottaient devant mes yeux étaient éloquents.
Les affaires marchaient à merveille.
Même alors que tout le pays était sens dessus dessous à cause de la purge des Andong Kim, les gens avaient encore besoin de jouer.
Ce pays était décidément pourri jusqu’à la moelle depuis bien longtemps.
« À en croire le rapport, les résultats sont bons. Alors, quel est le problème ? »
« Tenez, regardez ça. »
La propriétaire fit glisser un doigt et ouvrit une autre fenêtre.
Des noms que je reconnus y étaient alignés.
Des politiciens aristocrates, notamment ceux des quatre grands clans de Joseon, des lobbyistes d’entreprises des niveaux supérieurs, et même les noms obscurs de ceux qui souriaient dans leur ombre.
« Les niveaux supérieurs ont flairé l’affaire. Nous avons déjà reçu des menaces exigeant une part de l’entreprise. Ils nous envoient des ordres de vente forcée de terrains, prétendent qu’ils vont bâtir un second casino juste à côté… Tout ça. »
Les rapports qui suivaient étaient encore plus édifiants.
Enquêtes sur les antécédents du personnel, offres de recrutement, et même tentatives de piratage des failles de sécurité.
Ce n’était même plus une lente manœuvre en coulisses : à ce stade, ils nous tenaient un couteau sous la gorge et exigeaient qu’on leur cède l’entreprise.
« Comme nous ne pouvons pas nous en prendre à un clan aristocratique pour nous défendre… je ne sais pas combien de temps nous pourrons encore faire tourner l’affaire. »
« Hmm… »
Du bout des doigts, je fis défiler la fenêtre de données en silence, tout en calculant mentalement.
La purge touchait maintenant à sa fin et la guerre civile était en train d’être maîtrisée.
Les puissants s’étaient mis à chercher de nouvelles « sources de revenus ».
Et, à leurs yeux, le casino que nous avions bâti était la proie la plus alléchante qui soit.
*Je pensais que le prestige des Andong Kim nous protégerait, mais j’imagine que le nom d’un fils illégitime ne peut pas nous porter plus loin que ça.*
Voir les aristocrates des niveaux supérieurs jeter leur dévolu sur le casino était un problème d’une tout autre ampleur que Dokgo Seong et son Pacte de l’Épée.
S’ils prenaient directement contact avec la propriétaire, ce n’était qu’une question de temps avant qu’ils passent à l’action.
Dans ces conditions, élaborer des contre-mesures maintenant ne servirait à rien.
Les aristocrates de Joseon étaient du genre à agir au-dessus des lois ; à quoi bon se battre pour des droits de gestion ou quoi que ce soit de ce genre ?
Mon évaluation terminée, je croisai lentement les doigts et levai les yeux sans un mot.
« … Six mois. »
Après un instant de silence, je pris la parole. Tous les regards de la salle convergèrent vers moi.
« Faites tout ce qu’il faudra. Maintenez simplement la situation actuelle pendant cette période et récupérez autant de capital que possible. »
La propriétaire fronça légèrement les sourcils et demanda :
« Jeune Maître, vous songez à abandonner le casino ? »
« Oui. »
Je hochai la tête et poursuivis :
« Le casino était la “première source de revenus” de la Société des Huit Parias. Mais la fondation éducative est déjà rentable, et le commerce, les opérations de mercenariat, le réseau de la Fédération des marchands… Tout ça est désormais en place. »
Dès le départ, cette affaire de jeux d’argent avait été une niche taillée dans le chaos qui régnait au sommet de Joseon.
Nous ne pouvions pas en vivre éternellement.
Et surtout, la Société des Huit Parias disposait désormais d’une structure capable de subsister sans le casino.
Perdre le casino serait un coup dur, mais l’organisation entière ne vacillerait pas pour autant.
Il ne restait donc qu’une chose à faire.
« La fête est finie. Alors autant prendre tout ce qu’on peut avant qu’elle s’achève ? »
« Exactement. »
« Compris. Si tel est votre jugement, Jeune Maître, nous ferons comme vous dites. »
Elle venait de recevoir une condamnation à mort pour une entreprise qu’elle avait bâtie corps et âme, mais la propriétaire se contenta d’un sourire amer, sans manifester de réaction particulière.
Elle aussi semblait s’y être déjà préparée.
« Il y a tout de même une chose qui m’intrigue. »
Après avoir retourné mes paroles dans sa tête un instant, la propriétaire plissa les yeux et demanda :
« Pourquoi précisément six mois ? Ni trop peu ni trop longtemps. Ce chiffre a-t-il une signification ? »
« Oui. »
À ces mots, je la regardai en souriant.
Un sourire digne d’un méchant, rien de moins.
Un sourire cruel, comme si je n’attendais qu’une occasion pour mettre quelqu’un à genoux et lui arracher ses secrets un par un.
« Il nous faut du temps pour organiser les renseignements personnels de nos clients. »
À ces mots, la salle de conférence resta silencieuse un instant.
Mais la propriétaire, qui avait compris ce que je voulais dire, ne put se contenir bien longtemps et…
« Bwâhahahaha ! »
Elle se tint le ventre en riant et s’exclama :
« Évidemment ! Vous n’alliez tout de même pas céder l’affaire sans vous battre, Jeune Maître ! Bwâhahaha ! »
La propriétaire réprima son rire qui menaçait d’exploser et ouvrit une autre fenêtre de données.
Elle regorgeait de renseignements personnels sur tous ceux qui avaient un jour fréquenté le casino.
« Historique des transferts de fonds politiques illégaux, photos compromettantes, vie privée intime, conversations enregistrées, dépenses de divertissement, prises de position politiques, preuves d’adultère. Des enregistrements de toutes sortes de choses qu’on ne peut pas écrire noir sur blanc… »
Tout avait été consigné, classé et chiffré en lieu sûr.
Voilà pourquoi six mois.
Pendant ce temps, je mêlerais toutes ces informations et les relierais entre elles.
Et ensuite…
« Rassemblez tout. Quand nous fermerons les portes du Casino Pyeongwoon, divulguez tout. »
Notre première entreprise, qui avait rempli son rôle.
J’en ferais une bombe nucléaire capable de faire trembler toute la société aristocratique.