« Tout le monde ! Vous le voyez ?! Le fondateur de notre fondation ! Le fondateur de notre école ! Le Jeune Maître Kim Changwoon, qui vous a tous gratifiés des bienfaits de l’Académie Pyeongwoon ! Il nous fait enfin l’honneur d’une visite en personne ! »
« Ouah ! »
La terreur.
Il n’y avait pas d’autre mot.
La cérémonie de remise des diplômes que j’avais redoutée jusque dans mes rêves fut, comme je l’avais imaginé, voire pire encore, un véritable enfer.
« W-waouh… »
Des applaudissements assourdissants, à vous faire éclater les tympans.
Les professeurs et les élèves pleuraient et poussaient des cris incompréhensibles.
Chacun portait sur la poitrine un écusson brodé où l’on pouvait lire « Gloire au Jeune Maître Changwoon », et m’offrait avec ferveur sa dévotion la plus sincère.
Derrière eux, des parents s’essuyaient les yeux avec des mouchoirs, submergés par l’émotion.
Et comme si cela ne suffisait pas, certains s’agenouillaient pour remercier le ciel, répétant que « si leur enfant avait pu fréquenter cette école, c’était entièrement grâce au Jeune Maître Changwoon ».
Bon. D’accord. En faisant preuve d’une indulgence extrême, je pouvais à peine tolérer ça.
C’était moi qui payais les frais de scolarité jusqu’à l’université, alors je comprenais qu’ils m’en soient reconnaissants.
Mais là-bas, ce n’était pas un peu excessif ?
S’évanouir à la simple vue d’un minable comme moi et se faire évacuer en ambulance… J’avais beau y réfléchir, ce n’était pas un peu excessif ?
« Là-bas, c’est pour les caméras, pas vrai ? Ils ne l’emmènent pas vraiment, si ? »
Je marmonnai sans réfléchir en regardant un élève recevoir les premiers soins, mais la directrice secoua lentement la tête.
Oui, je le savais.
À voir le personnel médical se hâter d’appeler les secours à la radio tout en posant un masque à oxygène sur quelqu’un, ce n’était pas une comédie : la personne s’était vraiment évanouie.
Et c’était précisément pour ça que je devenais fou.
« Que faites-vous, Jeune Maître ? Vous devriez sourire. »
Le murmure de la directrice, derrière moi, me glaça le sang.
Je jetai un coup d’œil en arrière et la vis sourire plus largement que d’habitude, tout en mimant de ses mains le geste de relever les commissures de mes lèvres.
Et si je m’enfuyais ?
J’y songeai sérieusement un instant.
Mais le projecteur était déjà braqué sur moi et ne me lâchait plus, tandis que les élèves hurlaient mon nom comme des fous.
Impossible.
Comment m’échapper au milieu de cette foule de fanatiques déchaînés ?
Finalement, le visage raide, avec un sourire forcé, je saluai lentement la foule en contrebas de la scène, et…
« Ouah ! »
À partir de là, ce fut, au sens le plus littéral du terme, un véritable chaos.
« Le Jeune Maître m’a regardé ! Il a vu le visage de mon enfant et lui a souri ! »
« Aaaah ?! Aaaah ! »
Bon.
En faisant preuve d’une indulgence encore plus grande que tout à l’heure, disons que même ça, c’était acceptable.
De toute façon, une fois ce discours terminé, le programme prévoyait des entretiens individuels avec les élèves et une visite des installations.
L’ambiance se calmerait un peu à ce moment-là.
Quelle que soit l’ampleur des réactions, ce serait toujours mieux que ce chaudron de folie.
Sur cette pensée, je maîtrisai de force la chaleur qui m’embrasait le visage et me hâtai vers l’intérieur de l’école. Mais…
Dès que je mis le pied dans la salle de classe, je ne pus que regretter sincèrement de ne pas m’être enfui quand j’en avais eu l’occasion.
« M-mais qu’est-ce que c’est que ça… ? »
Mon portrait était accroché partout dans le bâtiment.
Et sous chacun d’eux, la phrase « Notre Jeune Maître, notre Sauveur » brillait de mille feux.
Après avoir à grand-peine repris mes esprits pour poser la question, un homme qui se présenta comme professeur au département des beaux-arts me répondit, profondément ému.
« Pour commémorer la bonté et les exploits du Jeune Maître, nous avons installé ses portraits dans toutes les salles de classe, les dortoirs, les réfectoires et même les toilettes ! »
« Les… toilettes ? »
« Oui, c’est bien ça ! »
Qu’y avait-il de si glorieux dans cette réponse ?
Avais-je mal entendu ?
On disait que les étudiants des départements artistiques et sportifs avaient tous un grain. Cet homme en faisait-il partie ?
« Je demande juste au cas où, mais si ce portrait est légèrement incliné vers le bas, c’est parce que… ? »
« Chaque portrait a été placé avec le plus grand soin, selon une intention bien précise ! Cet angle, en particulier, symbolise le fait que le Jeune Maître veille toujours sur nous… ! »
À cet instant, une douleur pulsant dans ma tête, une autre image me traversa l’esprit.
Quelque part dans le Nord, un homme rassemblait ses camarades avec un grand sourire : « Allez, récitons aujourd’hui les paroles bénies du Général Changwoon. » Le visage de ce professeur d’art.
Et le glorieux portrait du « Grand Dirigeant, camarade Kim Changwoon », qui contemplait ce professeur d’art et des dizaines de millions de camarades…
« Décrochez tous ces portraits. Tout de suite. »
Je levai tranquillement la main et prononçai ces mots d’un ton sans appel.
Peu importait que cette école fût un centre de formation où l’on forgeait des soldats révolutionnaires : là, ils avaient dépassé les bornes.
Je leur avais dit de construire une école, pas une organisation fantoche sous une dictature à parti unique.
Le choc mental avait dû être violent, car les souvenirs d’une époque qui n’aurait jamais dû exister — où un porc manipulait les territoires du Nord — s’infiltraient dans mon esprit.
« Oh ! C’est Frère Changwoon ! »
Une voix familière m’interpella alors.
Je tournai la tête et vis les enfants de l’église du Père Jeong Suhan me faire signe.
Ils avaient l’air en meilleure santé que la dernière fois : ils avaient repris un peu de poids et leurs visages étaient bien plus vivants.
En les voyant ainsi, j’eus le nez qui me picota sans raison particulière.
« Ça fait longtemps ! J’ai entendu dire que tu étais entré à l’Administration, Frère. Alors, ça se passe comment ? »
« Hé, idiot ! Le père a dit de ne pas faire comme si on était proches en dehors de l’église ! »
« Qu’est-ce que tu en sais ! Frère Changwoon est l’autorité suprême de cette école ! Si je montre à tout le monde qu’on est proches, en tant que prochain président du conseil des élèves, ma cote de popularité… Argh ?! »
Rendez-moi cet instant d’émotion, bande de petits morveux pourris.
Sans réfléchir, je lui frappai la tête alors qu’il marmonnait d’un air rusé, déjà rongé par l’ambition.
« Je l’avais deviné quand tu volais les badges nominatifs, mais le sang derrière tes oreilles n’a même pas encore séché que tu fais déjà de la politique ? »
« Tu n’y connais rien ! Quand les étages supérieurs sont en plein chaos, il faut vite gagner en puissance et se frayer un chemin jusqu’au sommet ! Alors je dois commencer dès maintenant à recruter mes hommes… ! Aïe ?! Pourquoi tu me frappes encore ?! »
À ton avis ?
Parce que des gamins qui devraient étudier et jouer perdaient leur temps à raconter des bêtises.
Mais même en se frottant la tête endolorie, les enfants gardèrent leur grand sourire et me dirent :
« Les grands frères qui ont reçu leur diplôme aujourd’hui ont dit la même chose ! Qu’ils allaient réussir, se faire un nom rapidement et devenir comme Frère Changwoon ! On ne plaisante pas ! »
« Même pour plaisanter, ne dites pas ça. Qu’est-ce que vous y gagneriez, à devenir quelqu’un comme moi ? »
À peine eus-je lancé ces mots en riant que…
« …Hein ? »
Les enfants clignèrent des yeux, surpris, et penchèrent la tête.
Leur expression était candide, un peu déconcertée.
« Pourquoi on ne pourrait pas dire ça ? Qu’est-ce qu’il y a de mal à être comme toi, Frère ? »
« Qu’est-ce qu’il y a de mal ? Eh bien, c’est… »
À cet instant, ma phrase s’interrompit.
Je regardai lentement autour de moi.
Les enfants qui s’approchaient de moi avec précaution, en souriant.
Les élèves qui m’avaient accueilli par des applaudissements maladroits, mais pleins d’enthousiasme.
Leurs visages ne trahissaient aucune honte, même devant ces portraits ridiculement idéalisés.
On n’y lisait ni peur ni méfiance.
Comme si cela avait toujours été naturel.
Comme s’ils savaient déjà que j’étais ce genre d’homme.
Des regards emplis de confiance et de respect se tournaient vers moi.
« … »
Ce ne fut qu’alors que je compris.
Le « Kim Changwoon » qu’ils connaissaient était quelqu’un d’autre que le « Kim Changwoon » que je connaissais.
Pas celui qui vendait des gens pour servir son clan, exigeait des sacrifices au nom de la légitimité et vivait en dissimulant son hypocrisie derrière des manigances.
Un révolutionnaire qui se consacrait corps et âme à la création d’un nouvel ordre. Un bon aristocrate. Un homme bon. Un grand homme. En somme, tout ce qu’on pouvait désigner par des mots de ce genre.
Comme si une véritable essence, semée dans une coquille vide, avait réellement pris racine et grandi, mon existence devenait à leurs yeux quelque chose de noble.
Pourtant, je ne parvenais pas à soutenir leurs regards.
Pourquoi ?
Parce que tout ça n’est qu’une façade.
Un masque porté dans un but précis.
Le résultat d’une mise en scène déguisée en sincérité et en tromperie.
Un fantôme fragile, assemblé sur les ruines de ma culpabilité.
Le « Kim Changwoon » auquel ils croyaient et qu’ils suivaient n’était, tout au plus, rien de plus que ça.
Évidemment.
Le « véritable héros » qui sauverait ces gens était cette lumière dorée venue du Nord.
Une surhumaine sur un cheval blanc, qui abattait sans hésiter le mal se dressant devant elle.
Jamais un minable inachevé comme moi ne pourrait prendre la place de cette lumière.
« Frère Changwoon ? »
« À ton avis ? »
Je n’eus donc d’autre choix que de secouer la tête avec un sourire gêné.
« Je ne suis pas aussi bon que vous le pensez. »
Et ces mots, je les adressais surtout à moi-même.
« Vite, vite ! On n’a pas le temps ! »
« Je sais ! Bon sang… Même dans ces circonstances, un aristocrate doit préserver sa dignité, sa dignité… ! »
La nuit était noire. Les pans de leurs vêtements flottaient dans la brise marine tandis qu’un brouillard froid se répandait sur le quai.
La sueur froide leur coulant le long du nez, les derniers survivants du Pungyang Jo se pressaient pour monter à bord d’un yacht de luxe.
Ils étaient nés avec le nom d’aristocrates, mais à cet instant, ils avaient renoncé à toute fierté et à toute dignité. Ils n’étaient plus que des « réfugiés qui tentaient de survivre ».
Ils le savaient.
Leurs branches collatérales étaient si éloignées de la lignée qu’on pouvait à peine les considérer comme des héritiers de la famille principale.
Pour cette raison, ils n’avaient pas pensé que le couperet de la purge tomberait aussi sur eux.
Mais à présent, même ce sang lointain était devenu un crime, et la fuite était leur seule issue.
Alors que le yacht qui venait de partir faisait rugir son moteur pour s’éloigner de la côte…
Fchiiit !
Des dizaines de projecteurs déchirèrent les ténèbres épaisses et les prirent pour cible.
« M-mais… ? »
« Des drones aquatiques ! »
Ils les fixèrent, les yeux écarquillés, stupéfaits par ces drones aquatiques aux modifications étranges.
Des pièces électroniques recyclées, équipées de force de vieilles turbines ; des coques grossières, mais solides.
À cette allure familière, un vieil homme marmonna faiblement.
« …Comment les wako ont-ils pu arriver jusqu’ici ? »
Les wako.
Comme pour confirmer ses paroles, une rafale déchira l’air depuis la poupe du yacht.
Rat-tat-tat-tat-tat !
« Kyaaa ! »
« À l’intérieur ! Vite ! »
Des dizaines de balles s’enfoncèrent dans la coque extérieure du yacht, et les membres du Pungyang Jo hurlèrent avant de se précipiter dans la cabine pour s’y cacher.
Cinq jet-skis vinrent rejoindre les drones, au centre de leur formation.
Au milieu d’eux se tenait un homme dont les capteurs visuels s’étaient rétrécis en fentes, tandis qu’une lueur rouge clignotait dans ses optiques.
Mizutani Ryuu.
Un wako connu pour ses activités à Busan et dans les environs.
« Un blindage spécial. Même un générateur de champ… Avec ça, les fusils ne leur feront pas la moindre égratignure. »
Il se redressa. Son corps tout entier, composé d’éléments artificiels, se mouvait dans un cliquetis métallique froid.
« Et vu la tournure des événements… cette mission va nous faire perdre de l’argent. »
À ces mots, un subordonné sur le jet-ski voisin lui tendit prudemment un lance-roquettes.
« Le système de ciblage automatique est fichu ! On dirait qu’il a été endommagé en route ! »
« Ça ne fait rien. Surveillez juste la direction du vent. Les calculs sont déjà faits. »
Il passa à l’action avant même d’avoir fini de parler.
Mizutani se redressa sur le jet-ski et épaula le lance-roquettes sans vaciller.
Comme un acrobate de cirque.
Même sur l’eau agitée qui roulait violemment, la ligne de visée du lance-roquettes se déplaçait comme si elle était réglée au millimètre, sans trembler.
Il pressa la détente. Une détonation brève et sourde retentit, puis…
Boum !
Une charge tandem traversa le ciel nocturne d’un noir d’encre et transperça le yacht en plein centre.
Le yacht fut éventré par la déflagration assourdissante.
Pour le reste, ses subordonnés pouvaient s’en charger.
« À l’abordage ! »
« On y va ! »
Au cri de guerre, les wako bondirent sur le yacht.
Les corps artificiels de défense personnelle semblèrent s’activer, et de brefs cris retentirent. Mais cela ne dura qu’un instant.
Après plusieurs coups de feu, un silence de mort recouvrit le yacht.
« Mission accomplie. Encore une journée bien remplie. »
« On a quelque chose à faire, après ? On se fait un film ? »
« Pas envie. Mais, patron… »
Alors qu’ils vérifiaient chaque corps en tirant une dernière balle, l’un des wako se tourna vers Mizutani, qui venait de monter tranquillement à bord du yacht.
« Tout à l’heure, quand vous avez tiré le missile, vous avez dit que ça nous ferait perdre de l’argent. Qu’est-ce que vous vouliez dire ? Rien qu’avec l’avance, cette mission était déjà très bien payée. »
« Exact. Le prix d’un seul lance-roquettes ne représente presque rien à côté. Où est la perte ? »
« Patron, ne me dites pas que vous comptez garder l’argent pour vous. »
Les wako, qui rangeaient leurs armes d’un geste rodé, lui posèrent la question. Mais Mizutani ne détachait pas son regard du corps broyé de leur cible.
« …Alors, partagez-vous tout le paiement de la mission. »
« Quoi ? »
Un corps réduit à un amas de chair.
Mizutani fouilla les restes et en tira une plaque nominative en jade.
À sa vue, les visages de ses subordonnés pâlirent.
« Quoi ? Hé, c’est un aristocrate ?! On vient de tirer sur un aristocrate de Joseon ?! »
« Merde… ! Patron, personne ne nous avait parlé de ça ! Tuer un fonctionnaire de l’Administration, ça veut dire deux mois à se cacher, et maintenant on a tué un aristocrate ! C’est… ! »
« À votre avis ? »
Le capteur vocal de Mizutani se tordit de façon grotesque.
« Nous sommes tombés droit dans un piège. »
Au moment où Mizutani prononça ces mots et se pencha par-dessus le bastingage du yacht…
Rrrrrrr !
Des dizaines de projecteurs s’allumèrent de nouveau, déchirant le ciel nocturne.
[Système activé. Déploiement des modules De-1 à Ra-3 terminé]
[Cible identifiée. Passage en mode combat]
Les drones d’observation qu’ils avaient déployés dans les airs avaient été abattus depuis longtemps.
Cinq énormes modules tactiques étaient disposés dans le ciel autour du yacht. À leur sommet se tenaient les guerriers d’escorte d’Andong Kim, parfaitement alignés.
Ils dégainèrent simultanément leur hwando et baissèrent sur eux des regards impassibles.
« Ha… »
Mizutani laissa échapper un bref soupir.
Quel scénario fatigant.
Nous faire passer pour des assassins d’aristocrates, puis nous éliminer en nous attribuant tous les crimes de meurtre d’aristocrates… En gros, c’était ça, supposa-t-il.
L’adversaire disposait de cinq modules tactiques et de cinq utilisateurs de capacités de phase.
Aucune chance de gagner dans un combat direct.
Il ne lui restait donc qu’une chose à faire.
Fuir pour sauver sa peau.
« …Voilà pourquoi il ne faut jamais accepter de boulot avec des aristocrates. »
Il n’avait même pas fini de parler.
Une détonation jaillit de son corps.
Fchou !
Les propulseurs de son corps entièrement artificiel s’allumèrent simultanément, et il s’élança dans les airs en fendant le ciel.
Une silhouette qui crachait des flammes.
Elle fonça vers le module tactique comme une grenade.
Son ultime coup de désespéré.