Chapitre 365
Cette mort ne fut pas douloureuse. Enfin, peut-être.
Cha Eui-jae se trouvait dans un vide obscur. Un lieu de néant. Il tendit les deux mains. Bien, il pouvait les voir ; sa vue devait être revenue à la normale. Cha Eui-jae effleura les cicatrices sur ses paumes. Des chaînes dorées scintillaient par-dessus.
Le contrat est toujours valide. Cela signifie que Lee Sa-young et moi sommes en vie.
« ... »
Mais il ne pouvait rien faire. Il ne pouvait ni ouvrir son inventaire, ni invoquer une fenêtre système, ni même bouger librement. Tout ce qu’il pouvait faire, c’était dériver sans but dans le vide. Finalement, il fut contraint de penser à ce qu’il évitait depuis le début.
« On dirait que rester avec Lee Sa-young m’a empêché de mourir complètement, mais... »
Honnêtement, il avait pensé que mourir lui permettrait de retourner dans son monde d’origine. C’était un Donjon Mémorial ; les souvenirs d’une personne devraient s’y arrêter à sa mort. Pourtant, au lieu de revenir, Cha Eui-jae était piégé dans cet endroit étrange.
« Est-ce un bug ? »
Étais-je censé mourir ici à l’origine ? La dernière fois, j’ai rencontré Hong Ye-seong dans un endroit comme celui-ci.
« Il ne viendra pas... »
La pensée des derniers instants de Hong Ye-seong lui laissa un poids sur le cœur. Cha Eui-jae se recroquevilla et ferma les yeux. Que faisait Lee Sa-young en ce moment ? Il n’était pas apparu, même lorsque Cha Eui-jae avait été englouti par les monstres et avait rendu son dernier souffle. Il avait dû assister à toute la scène, et pourtant, il n’avait rien fait.
« Quel froid... »
...
Il voulait voir Lee Sa-young.
Cela faisait si longtemps qu’il n’avait pas vu son visage. Le toucher ne suffisait pas. Il voulait regarder Lee Sa-young correctement, avec ses propres yeux, sans voile...
À cet instant.
Tic. Tac.
Le bruit des aiguilles d’une horloge parvint à ses oreilles. Cha Eui-jae redressa brusquement la tête. Une horloge massive apparut dans le vide d’encre. Elle ressemblait trait pour trait à sa montre-bracelet brisée. Les aiguilles de l’horloge se mirent à tourner à toute vitesse.
Et, instinctivement, il comprit.
« Le temps... ! »
Il remontait. Une lumière dorée engloutit le vide. Cha Eui-jae ferma les yeux.
Il ouvre les yeux.
De la cendre blanche dérive dans l’air.
Cha Eui-jae cligna lentement des yeux. Devant lui s’étendait une vaste terre désolée et blanche. C’était une vision familière. Il écarta les mains.
Aucune cicatrice.
Dans un geste précipité, il toucha son visage. Un masque lisse le recouvrait.
À cet instant, une voix résonna, claire et distincte.
« Ce genre de faille... c’est la première fois que j’en vois une. »
Une voix familière. Non, une voix qu’il ne pourrait jamais oublier.
Cha Eui-jae se tourna vers la source. Une chasseuse aux cheveux courts, un arc à la main, faisait glisser ses doigts dans la cendre au sol.
« Il n’y a vraiment rien ici. Pas d’écosystème, rien ne s’est formé. »
Elle s’était toujours intéressée aux écosystèmes à l’intérieur des failles. Avant que le monde ne devienne ainsi, elle avait travaillé pour le Service forestier. Elle était toujours curieuse, cherchant à comprendre pourquoi chaque faille et chaque donjon possédait son propre environnement unique.
Un chasseur musclé s’approcha d’elle et demanda :
« Peut-être que l’équipe d’avant-garde a déjà tout nettoyé ? »
« Hah, tu ne comprends pas, n’est-ce pas ? Rien ne peut survivre dans un environnement pareil. Pas d’eau, aucune créature pouvant servir de nourriture, il n’y a même pas un seul brin d’herbe. »
« Alors l’équipe d’avant-garde... »
« Probablement morte. Et nous ne pouvons pas nous permettre de rester ici longtemps non plus. Nous allons mourir de faim. »
Elle parla sans détour. Un silence tomba sur le groupe. Cha Eui-jae serra ses mains tremblantes. Son esprit avait peut-être oublié, mais son corps se souvenait.
C’était juste après leur entrée dans la faille de la mer de l’Ouest.
« Je ne veux pas de ça. »
« La sortie a disparu aussi, alors... »
« Je ne veux pas de ça ! »
« Nous devrions bouger aussi vite que possible, J. »
« Je ne veux pas... »
Mais sa bouche bougea d’elle-même.
« Compris. »
Leur mission officielle était de chercher et de secourir les survivants, mais le véritable objectif était la récupération des corps. J le savait. Il n’avait simplement pas encore abandonné tout espoir.
Même si, au bout du compte, cet espoir avait été enseveli sous la cendre blanche.
Un bras ferme s’enroula autour de l’épaule de J.
« Mais au moins, on a J avec nous ! »
Le chasseur musclé possédait une capacité liée à la terre. Plus précisément, il pouvait creuser. Il était de rang B, mais comme son pouvoir n’était pas directement lié au combat, il travaillait principalement avec des entreprises de construction. Comment s’appelait-il déjà ? Une pelle humaine ? C’est lui-même qui l’avait dit.
J se retourna. L’entrée par laquelle ils étaient arrivés avait disparu sans laisser de trace.
Il n’y avait pas de retour en arrière possible. Aucun moyen de s’échapper.
« Alors... qu’est-ce qu’on fait ? »
Tous les regards étaient braqués sur lui. Il était temps de répondre. Temps de prendre la responsabilité de la vie de chacun. Sa voix modifiée sortit naturellement. Son corps se souvenait. Les mots, les actions, tout.
« D’abord, nous allons sécuriser la zone et établir un camp de base. Une fois que ce sera fait, nous commencerons les recherches. Nous nous diviserons en deux équipes. »
Il appela les noms de ceux sous sa responsabilité. Avant d’entrer dans la faille, il les avait tous mémorisés...
Des scènes défilèrent devant ses yeux comme un panorama. Des souvenirs qui avaient été fragmentés et confus, qui n’étaient restés que par morceaux...
Les souvenirs qu’il avait verrouillés commencèrent à refaire surface, un par un.
Leur premier repas ensemble, animé par les discussions. Faisons de notre mieux. Finissons-en et rentrons à la maison. Le tintement des verres d’eau, le sommeil agité. J était resté éveillé, incapable de sombrer dans le sommeil au milieu des bruissements, des remuements et des ronflements occasionnels.
Le lendemain, ils commencèrent les recherches sérieusement.
Un jour, ils ne trouvèrent rien. C’est bon. Il reste encore du temps.
Deux jours, rien. C’est bon. Il reste encore du temps.
Trois jours, rien. C’est bon. Il reste encore du temps.
Une semaine, rien. C’est bon. Il reste encore du temps.
Deux semaines, rien. C’est bon. Pour l’instant.
Vingt jours, rien. C’est bon.
Trente-cinq jours. Ils trouvèrent les restes d’une équipe de renfort. Aucun survivant. La nourriture commençait à manquer.
Il n’y avait aucune issue.
Il n’y avait pas de temps pour pleurer la perte de ceux qu’il chérissait. J ne pouvait pas se permettre de faire son deuil. Il avait des gens à protéger. Ou peut-être manquait-il simplement de courage pour affronter la mort de sa tante.
Ils avaient trouvé des restes, mais pas le maître de la faille. À ce rythme, ils ne sortiraient même pas avec les dépouilles ; ils mourraient, piégés à l’intérieur de la faille. Chaque jour qui passait, le groupe parlait de moins en moins. Le moindre détail les mettait à cran.
À un moment donné, leur objectif était passé de la recherche de survivants à la simple survie. Ils passaient la cendre blanche au crible, à la recherche de nourriture. Un brin d’herbe, une goutte d’eau, n’importe quoi. Même avec les provisions abondantes qu’ils avaient emportées, les stocks ne pouvaient durer qu’un temps.
Quelqu’un avait forcément dû y penser.
Il y avait trop de monde par rapport à la quantité de nourriture.
Un jour, quelqu’un rapporta avoir trouvé la mer. J et quatre autres personnes allèrent enquêter. Ce qu’ils trouvèrent fut une plage couverte de cendre blanche, et une mer avec des particules de cendre flottant à la surface. Ils écartèrent la cendre et prirent une gorgée. J tourna le dos et but une gorgée sous son masque. Cela n’avait aucune odeur, mais le goût était écœurant. Quelqu’un eut un haut-le-cœur. La chasseuse aux cheveux courts secoua la tête.
Ça ne peut pas servir d’eau potable.
Quelqu’un lança une plaisanterie.
Si tu donnais ça à un mort, je parie qu’il se réveillerait direct.
Quelques rires sans vie suivirent. Quelqu’un marmonna dans sa barbe.
Eh bien, au moins, on pourrait s’en servir pour la lessive.
J crut voir quelque chose nager sous la mer de cendres. Ça devait être son imagination. Il était impossible que quoi que ce soit puisse vivre dans une mer pareille.
Les réserves de nourriture s’épuisèrent. Les rations n’étaient plus distribuées équitablement. J réduisit sa propre part. Ce n’était toujours pas assez. Quelqu’un devait mourir de faim. Alors ils firent des tours.
Un cri brisa le silence. Comment pouvez-vous vous appeler des humains ?! Le chasseur musclé tenait quelqu’un par le col, le secouant violemment. Ce jour-là, un groupe de quatre était parti en mission de reconnaissance. Trois revinrent. Où était passé le dernier ?
Les sens accrus d’un Éveillé étaient une malédiction. J sentit quelque chose qu’il n’avait pas senti depuis longtemps. L’odeur de la viande rôtie. La puanteur du sang. Une odeur écœurante, révoltante... Quelqu’un craqua, en sanglots.
Qu’est-ce qu’on était censés faire d’autre ?! Je refuse de rester là à mourir de faim !
J. Avant qu’il y ait une autre victime...
Une voix lourde appela son nom. J hocha la tête. Des yeux injectés de sang le fixaient. Une bouche grasse lui hurla dessus. Espèce de bâtard inutile ! Et alors, si tu es un héros ?! Les héros ne mettent pas de nourriture sur la table !
Ce jour-là, J souilla sa lance de sang humain.
L’heure du repas était silencieuse. Seul le bruit des boîtes de conserve que l’on grattait remplissait l’air. J calcula combien de nourriture et d’eau il leur restait. Ils ne tiendraient pas beaucoup plus longtemps. Il en était sûr. Cela se reproduirait. Et quand ce serait le cas... Devrait-il souiller sa lance à nouveau ? L’odeur de la viande rôtie ne quitterait pas ses narines.
Sa tante lui manquait.
Le garçon lui manquait.
Cha Eui-jae baissa la tête.
Il voulait rentrer chez lui.
Un monstre blanc apparut.
Ils le tuèrent.
La nourriture s’épuisait.
Après une longue discussion, ils décidèrent de manger le monstre.
C’était mieux que de s’entre-dévorer.
La chasseuse aux cheveux courts, le visage émacié, dit :
« On a tous déjà mangé de la viande de monstre au moins une fois. Ce n’est peut-être pas aussi mauvais qu’on le pense. »
« Vous croyez qu’on peut boire son sang ? Il n’est pas rouge... plutôt translucide. »
« Qui sait ? On finira bien par le découvrir. »
Le sang n’avait aucun goût. C’était supportable.
Un monstre blanc apparut.
Ils le tuèrent.
La nourriture s’épuisait.
Ils décidèrent de manger le monstre. C’était mieux que de s’entre-dévorer.
...
Un jour, J alla jusqu’à la mer morte pour nettoyer sa lance tachée de sang. Il écarta la cendre blanche. Dans l’eau ondulante, son reflet le fixa en retour.
Des cheveux gris.