Chapitre 2
Le silence fut presque immédiat.
Vingt-trois paires d'yeux se tournèrent vers la porte.
Au milieu de la salle, un homme d'une quarantaine d'années, une craie blanche entre les doigts, interrompit sa phrase. Il portait une chemise bleu pâle sous un cardigan gris et des lunettes rectangulaires qui glissaient régulièrement sur son nez. Une partie du tableau était couverte d'équations.
Il regarda Nao.
Puis l'horloge.
Puis de nouveau Nao.
Il posa lentement sa craie.
« Fujimori. »
« Oui, monsieur. »
« Quelle heure est-il ? »
Nao leva les yeux vers l'horloge fixée au-dessus du tableau.
« Huit heures cinquante-sept. »
« Très bien. Et à quelle heure commence mon cours ? »
« Huit heures trente-cinq. »
« Donc ? »
« Je suis en retard. »
Un bruit étouffé se fit entendre au fond de la classe.
Le professeur tourna la tête.
« Minami. »
Sora se redressa immédiatement.
« Oui, monsieur ? »
« Quelque chose vous amuse ? »
« Pas du tout. »
« Alors regardez le tableau. »
« Bien, monsieur. »
Nao avait conservé la main sur la porte.
Le professeur reporta son attention sur elle.
« Vous comptez rester là toute la matinée ? »
« Non, monsieur. »
« Fermez donc cette porte. »
Elle obéit.
Le battant se referma avec un petit claquement.
« Maintenant, expliquez-moi pourquoi vous arrivez avec vingt-deux minutes de retard. »
Nao ajusta la lanière de son sac.
« Je me suis réveillée trop tard. »
« Votre réveil ne fonctionne plus ? »
« Si. »
« Il n'a pas sonné ? »
« Si. »
Le professeur la fixa.
« Alors ? »
« Je me suis rendormie. »
« Et vous n'avez pas jugé nécessaire de vous dépêcher une fois réveillée ? »
Nao hésita.
Une réponse honnête lui vint immédiatement à l'esprit.
Elle comprit tout aussi immédiatement que ce n'était probablement pas celle qu'il souhaitait entendre.
« J'aurais dû, monsieur. »
« C'est le moins que l'on puisse dire. »
Il croisa les bras.
« Fujimori, nous sommes au mois de janvier. Vous êtes en dernière année de collège. Dans quelques semaines, vous allez quitter cet établissement pour poursuivre vos études au lycée. Pensez-vous réellement pouvoir conserver ce genre d'habitudes ? »
« Non, monsieur. »
« Pourtant, vous voilà. »
« Oui, monsieur. »
« Vingt-deux minutes de retard. »
« Oui. »
« Sans problème de transport. »
« Non. »
« Sans raison médicale. »
« Non. »
« Simplement parce que vous avez décidé de prendre votre temps. »
Nao baissa légèrement les yeux.
« … Oui. »
Une nouvelle vague de rires étouffés parcourut la salle.
Cette fois, le professeur n'eut même pas besoin de se retourner.
« Je vous rappelle que je peux parfaitement garder toute la classe après les cours si vous trouvez cette situation si divertissante. »
Les rires cessèrent.
Nao se mordit discrètement l'intérieur de la joue.
Elle avait très envie de sourire.
Ce qui, dans les circonstances présentes, aurait constitué une erreur stratégique assez remarquable.
Le professeur poussa un soupir.
« Vos résultats sont bons, Fujimori. Vous participez, vous rendez votre travail et je n'ai généralement pas à me plaindre de votre comportement. C'est précisément pour cette raison que je ne comprends pas pourquoi vous considérez les horaires comme une simple suggestion. »
« Je suis désolée, monsieur. »
« Je l'espère. »
Il récupéra sa craie.
Puis la reposa.
« Et ne me faites pas croire que vous avez couru jusqu'ici. Vous n'avez même pas l'air essoufflée. »
Un rire éclata franchement au fond de la classe.
« Asakura ! »
Jun se redressa si brusquement que sa chaise grinça.
« Pardon, monsieur ! »
« Vous aussi, vous souhaitez nous expliquer quelque chose ? »
« Non, monsieur ! »
« Alors laissez-moi terminer. »
Le professeur revint à Nao.
« Vous irez justifier votre retard auprès de la vie scolaire pendant la prochaine pause. Et vous rattraperez ce que vous avez manqué. Est-ce compris ? »
« Oui, monsieur. »
« Bien. Allez vous asseoir. »
Nao s'inclina légèrement.
« Merci, monsieur. »
Elle traversa la classe.
Quelques élèves suivirent son passage du regard.
Sora, assis près du fond, leva discrètement les deux pouces en signe de félicitations.
Nao lui adressa un regard assassin.
Il sourit.
Plus loin, Jun avait enfoui son visage dans ses mains pour éviter de rire.
Daichi Sakurai, installé derrière lui, semblait trouver la situation admirablement divertissante.
Tōma Hayashi, son voisin, continuait de regarder le tableau avec une tranquillité presque offensante.
Nao atteignit finalement sa place, dans la rangée centrale, près des fenêtres.
Mio, assise à sa droite, avait légèrement repoussé sa chaise pour lui laisser passer.
« Bonjour », murmura-t-elle.
« Salut. »
Nao posa son sac.
Aya Shimizu, installée juste devant elles, tourna discrètement la tête.
« Tu vas bien ? »
Nao hocha la tête.
« Parfaitement. »
Aya sourit.
« Ça s'est vu. »
Nao s'assit.
Mio lui glissa un petit morceau de papier.
Dessus, elle avait écrit :
Vingt-deux minutes. Nouveau record ?
Nao prit son stylo.
Pas du tout.
Elle réfléchit.
Puis ajouta :
Je crois.
Mio lut la réponse.
Ses épaules tremblèrent légèrement.
« Fujimori. »
Nao se redressa.
« Oui, monsieur ? »
« Puisque vous avez maintenant rejoint notre monde, peut-être pourriez-vous nous accorder votre attention ? »
« Bien sûr, monsieur. »
« Excellent. Nous allons pouvoir reprendre. »
Il se tourna vers le tableau.
Nao ouvrit son cahier de mathématiques.
Une page blanche l'attendait.
Elle regarda les équations.
Puis le cahier d'Emi, assise deux rangées plus loin.
Puis les équations.
« … »
Elle se pencha légèrement vers Mio.
« On fait quoi ? »
Mio lui montra discrètement le numéro de l'exercice.
Nao hocha la tête.
« Merci. »
Elle recopia le titre.
Puis elle prit enfin son stylo correctement.
La matinée pouvait commencer.
La classe 3-B comptait vingt-quatre élèves.
Ils avaient presque tous passé plusieurs années dans le même établissement, mais cela ne signifiait pas qu'ils se connaissaient tous de la même manière.
Certains étaient amis depuis l'enfance.
D'autres s'étaient rapprochés à l'occasion d'un travail de groupe, d'une activité sportive ou d'une dispute dont personne ne se souvenait plus très bien.
Quelques-uns échangeaient quotidiennement sans jamais se voir en dehors du collège.
D'autres, au contraire, se parlaient rarement en classe mais se retrouvaient régulièrement pendant les vacances.
La disposition des tables ne reflétait qu'imparfaitement ces relations.
Elle était modifiée de temps en temps, généralement à la demande des professeurs, et les élèves avaient développé une étonnante capacité à communiquer malgré les distances imposées.
Rika Kobayashi pouvait engager une conversation avec quelqu'un situé à l'autre bout de la salle en utilisant seulement trois regards et un morceau de papier.
Jun Asakura avait appris à faire passer des messages entre plusieurs rangées sans se retourner.
Reina Kisaragi possédait le talent particulier de provoquer un camarade situé à six mètres d'elle sans prononcer un mot.
Quant à Daichi Sakurai, il n'avait jamais compris l'intérêt de parler discrètement.
Le cours de mathématiques avait repris depuis quelques minutes.
Au tableau, monsieur Nakajima venait d'écrire un nouveau problème.
« Nous avons donc une fonction définie sur cet intervalle. Je voudrais que vous observiez son évolution avant de répondre. Ne vous précipitez pas sur les calculs. »
Il recula d'un pas.
« Qui souhaite proposer une méthode ? »
Plusieurs mains se levèrent.
Celle d'Emi fut la première.
Ce n'était pas particulièrement surprenant.
Emi occupait la première place du classement scolaire depuis suffisamment longtemps pour que certains élèves aient cessé de considérer la possibilité de la dépasser.
Elle n'avait pourtant rien d'une élève cherchant à attirer constamment l'attention.
Elle travaillait avec méthode, prenait des notes extrêmement claires et répondait lorsqu'elle estimait avoir quelque chose à apporter.
Son sérieux pouvait impressionner.
Il pouvait aussi devenir légèrement exaspérant.
Monsieur Nakajima lui donna la parole.
« Emi ? »
Elle se leva.
« On peut commencer par comparer les expressions aux bornes de l'intervalle, mais je pense que ce serait plus simple de transformer l'équation avant d'étudier les variations. Sinon, on risque de faire plusieurs calculs inutiles. »
Le professeur hocha la tête.
« Développez. »
Emi expliqua son raisonnement.
Elle parlait sans précipitation, en choisissant ses mots avec soin. Lorsqu'elle eut terminé, elle ajouta une précision sur une erreur possible dans le calcul.
Monsieur Nakajima sourit légèrement.
« Très bien. C'est exactement ce que j'attendais. »
Emi se rassit.
Nao, qui avait fini de recopier l'énoncé, observa son propre cahier.
Elle avait compris la première partie.
La seconde demandait un peu plus d'attention.
Elle se pencha sur ses calculs.
À deux tables de là, Ren Mizuno travaillait déjà.
Ren était le deuxième meilleur élève de la classe.
Il possédait une manière presque silencieuse d'être excellent.
Il ne levait pas systématiquement la main, ne corrigeait pas ses camarades sans qu'on le lui demande et semblait parfois oublier que les autres pouvaient trouver certains exercices difficiles.
Son cahier était couvert de lignes serrées, mais parfaitement lisibles.
Hina Okamoto, assise non loin de lui, écrivait avec une précision qui relevait presque de l'architecture.
Ses titres étaient soulignés.
Ses démonstrations séparées par des espaces réguliers.
Ses remarques importantes signalées par de petits symboles.
Elle utilisait trois couleurs différentes, chacune correspondant à une fonction précise.
Un jour, Jun lui avait demandé si elle préparait ses cahiers pour une exposition.
Elle lui avait répondu qu'il serait peut-être capable de retrouver ses devoirs s'il essayait d'en faire autant.
Depuis, Jun évitait de commenter son organisation.
Monsieur Nakajima écrivit une deuxième question.
« Mizuno, pouvez-vous nous expliquer pourquoi cette transformation est valide ? »
Ren leva les yeux.
« Oui, monsieur. »
Il se leva, observa brièvement le tableau et donna une réponse concise.
Le professeur l'écouta.
« Exact. Vous pouvez vous asseoir. »
Ren obéit.
Hina se pencha légèrement vers lui.
« Tu as utilisé la même méthode qu'Emi ? »
« Presque. »
« Pourquoi presque ? »
Ren lui montra une ligne de son cahier.
« J'ai commencé ici. »
Hina examina le calcul.
« Ah. »
Elle réfléchit.
« C'est plus court. »
« Un peu. »
« Pourquoi tu ne l'as pas dit ? »
Ren haussa légèrement les épaules.
« Ça revenait au même. »
Hina le regarda comme s'il venait d'avouer une faute particulièrement grave.
« Mais c'est plus efficace. »
« De deux lignes. »
« Deux lignes, c'est deux lignes. »
Ren sourit.
Puis il reprit son travail.
À l'autre bout de la salle, Reina avait terminé l'exercice.
Elle posa son stylo et regarda le tableau.
Reina Kisaragi était troisième au classement général.
Ce qui constituait, selon elle, une position particulièrement ingrate.
La première place attirait l'admiration.
La deuxième permettait au moins de prétendre qu'on avait failli gagner.
La troisième, en revanche, obligeait à supporter les félicitations de personnes qui n'avaient aucune intention de vous laisser les dépasser.
Elle leva la main.
Monsieur Nakajima la désigna.
« Kisaragi ? »
« Monsieur, j'ai une question. »
« Je vous écoute. »
« Si on utilise la méthode d'Emi, on obtient bien le résultat demandé ? »
« Oui. »
« Et celle de Ren ? »
« Également. »
« Donc les deux méthodes sont acceptées ? »
« Naturellement. »
Reina prit un air pensif.
« Et si je trouve une troisième méthode plus compliquée, mais qui donne le même résultat, est-ce que j'ai droit à des points supplémentaires pour l'originalité ? »
Quelques élèves sourirent.
Monsieur Nakajima la regarda.
« Vous avez trouvé une troisième méthode ? »
« Pas encore. »
« Alors je vous conseille de commencer par là. »
« Très bien, monsieur. »
Elle se rassit.
Kaede Mori, installée derrière elle, lui donna un petit coup sur l'épaule.
« Tu peux pas t'en empêcher. »
Reina se retourna légèrement.
« Quoi ? »
« De raconter n'importe quoi. »
« C'était une question légitime. »
« Non. »
« Tu manques d'ouverture d'esprit. »
« Et toi, tu manques de silence. »
Reina sourit.
Monsieur Nakajima se racla la gorge.
Les deux jeunes filles se retournèrent immédiatement.
Nao, de son côté, venait de terminer son calcul.
Elle compara son résultat à celui de Mio.
Ils étaient différents.
Nao fronça les sourcils.
Elle reprit la deuxième ligne.
Puis la troisième.
« Ah. »
Mio tourna légèrement la tête.
« Quoi ? »
« J'ai oublié un signe. »
« Lequel ? »
Nao lui montra.
Mio regarda.
« Ah oui. »
« C'est ridicule. »
« Un peu. »
Nao corrigea son erreur.
« J'avais tout bon à part ça. »
« C'est généralement comme ça qu'on se trompe. »
Nao leva les yeux vers elle.
Mio gardait un visage parfaitement sérieux.
Puis un petit sourire apparut au coin de ses lèvres.
Nao lui donna un léger coup de coude.
« Très drôle. »
Mio se remit à écrire.
Devant elles, Aya travaillait avec davantage de lenteur.
Elle n'était pas mauvaise en mathématiques, loin de là, mais elle préférait comprendre chaque étape plutôt que d'appliquer immédiatement une méthode.
Elle relisait parfois plusieurs fois un énoncé avant de commencer.
Ce matin-là, elle semblait hésiter.
Nao se pencha légèrement.
« Ça va ? »
Aya tourna la tête.
« Je crois que j'ai compris, mais je suis pas certaine. »
« Montre. »
Aya lui désigna son calcul.
Nao l'examina.
« Attends… »
Elle réfléchit quelques secondes.
« Là, tu peux simplifier avant. »
« Ici ? »
« Oui. Sinon tu te retrouves avec un truc énorme. »
Aya observa sa feuille.
« Ah, d'accord. »
Elle sourit.
« Merci. »
« De rien. »
Monsieur Nakajima frappa doucement le tableau avec sa craie.
« Je rappelle que les conversations privées sont autorisées uniquement lorsqu'elles concernent l'exercice. »
Nao leva les yeux.
« C'était le cas, monsieur. »
« Pour une fois, je veux bien vous croire. »
Quelques rires parcoururent la salle.
Nao baissa la tête vers son cahier.
Elle souriait.
Le professeur reprit ses explications.
Quelques minutes plus tard, il interrogea Fumiya Saitō.
Fumiya était assis près du mur, à une place qu'il occupait depuis plusieurs semaines.
Il parlait peu.
Ses cheveux sombres retombaient légèrement sur son front, et il avait l'habitude de garder les épaules assez droites lorsqu'il travaillait.
Il faisait partie des cinq meilleurs élèves de la classe.
Contrairement à Reina, il ne semblait éprouver aucun intérêt particulier pour le classement.
« Saitō, quel résultat obtenez-vous ? »
Fumiya releva la tête.
« Trois quarts, monsieur. »
« Pouvez-vous expliquer votre calcul ? »
« Oui. »
Il se leva.
Sa voix était calme, légèrement basse.
Il détailla son raisonnement sans hésiter, en indiquant les transformations successives.
Monsieur Nakajima l'écouta attentivement.
« Parfait. »
Fumiya se rassit.
Jun, installé deux rangées derrière lui, lui adressa discrètement un pouce levé.
Fumiya le remarqua.
Il eut un petit sourire.
Puis reprit son stylo.
La classe continua de travailler.
Nao termina son exercice, relut ses réponses et posa son stylo.
Elle regarda l'horloge.
Neuf heures vingt-trois.
Encore quelques minutes.
Elle contempla les équations au tableau.
Puis la fenêtre.
Dehors, le ciel s'était éclairci.
Une branche nue oscillait légèrement sous le vent.
Nao se demanda si les cerisiers du collège fleuriraient avant la cérémonie de remise des diplômes.
Probablement pas.
Ou peut-être quelques-uns.
Elle n'en savait rien.
« Fujimori. »
Elle tourna immédiatement la tête.
« Oui, monsieur ? »
« Puisque vous semblez avoir terminé, donnez-nous le résultat de la dernière question. »
Nao baissa les yeux vers son cahier.
Puis répondit.
Monsieur Nakajima hocha la tête.
« Correct. »
Il ajouta :
« Vous voyez que vous pouvez être attentive lorsque vous le souhaitez. »
Nao sourit poliment.
« Merci, monsieur. »
« Ce n'était pas exactement un compliment. »
« Je sais, monsieur. »
Cette fois, même Emi eut du mal à retenir son sourire.
Lorsque la sonnerie retentit, plusieurs élèves se redressèrent presque simultanément.
Monsieur Nakajima termina sa phrase.
« Vous ferez les questions quatre et cinq pour jeudi. Et n'oubliez pas de justifier vos réponses. »
Il referma son manuel.
« Vous pouvez ranger vos affaires. »
Le bruit des trousses et des cahiers remplaça immédiatement celui des stylos.
Nao rangea son manuel de mathématiques.
Puis elle se rappela qu'elle devait passer à la vie scolaire.
« Ah, mince. »
Mio tourna la tête.
« Quoi ? »
« Je dois justifier mon retard. »
« Tu l'avais oublié ? »
« Pas complètement. »
Aya se retourna.
« Tu veux que je garde ton sac ? »
« Oui, merci. »
Nao se leva.
Elle n'avait pas encore atteint l'allée que Sora apparut à côté d'elle.
« Magnifique entrée. »
Nao continua de marcher.
« Bonjour, Sora. »
« Vingt-deux minutes. »
« Je sais. »
« Tu sais ce que j'ai préféré ? »
« Non, et je veux pas savoir. »
« Quand il t'a demandé si t'avais couru. »
Nao s'arrêta.
Sora aussi.
Elle le regarda.
« Tu veux vraiment commencer ta journée comme ça ? »
« Je trouve que c'est un excellent début. »
« Tu vas finir par regretter. »
Sora sourit.
« Tu dis ça depuis qu'on a huit ans. »
« Et pourtant, t'es toujours aussi insupportable. »
« C'est une forme de constance. »
Nao reprit sa marche.
Sora la suivit.
« Tu vas où ? »
« À la vie scolaire. »
« Ah. »
Il réfléchit.
« Je t'accompagne. »
« Pourquoi ? »
« Soutien moral. »
« J'ai pas besoin de soutien moral. »
« Justement, je suis très généreux. »
Nao soupira.
Ils sortirent de la salle.
Dans le couloir, plusieurs élèves s'étaient déjà regroupés.
Certains discutaient près des fenêtres. D'autres se dirigeaient vers les escaliers. Une fille d'une autre classe courait après une amie qui lui avait pris son écharpe.
Sora marcha à côté de Nao.
« Au fait, t'as répondu à Emi ? »
« Oui. »
« Elle était furieuse ? »
« Non. »
« Déçue ? »
« Non plus. »
« Inquiète ? »
« Sora. »
« Quoi ? »
« Tu cherches quoi, exactement ? »
« Je m'intéresse à ta vie. »
« Trouve-toi un passe-temps. »
« J'en ai plusieurs. »
« Trouve-t'en un nouveau. »
Ils descendirent l'escalier.
Sora s'appuya brièvement contre la rampe.
« Tu sais qu'on a littérature après ? »
« Oui. »
« T'as lu le texte ? »
Nao le regarda.
« Évidemment. »
« Tu peux m'expliquer ? »
« Tu l'as pas lu ? »
« Si. »
« Alors pourquoi ? »
« Parce que j'ai pas compris un passage. »
Nao ralentit.
« Lequel ? »
« Celui où le personnage parle de son frère. »
Elle réfléchit.
« Ah. »
« Tu vois ? »
« Oui, mais ça dépend de ce que t'as compris avant. »
« J'ai compris qu'ils s'entendaient pas. »
« C'est plus compliqué que ça. »
Sora sourit.
« C'est exactement pour ça que je te demande. »
Nao le regarda quelques secondes.
Puis soupira.
« Bon. Je t'expliquerai après. »
« Merci. »
« Et arrête de te moquer de mon retard. »
« Je vais essayer. »
« Sora. »
« Je promets rien. »
Ils arrivèrent devant le bureau de la vie scolaire.
Nao s'arrêta.
Sora leva la main.
« Bonne chance. »
« Va-t'en. »
« Avec plaisir. »
Il repartit en riant.
Nao le regarda s'éloigner.
Puis elle frappa à la porte.
La justification de son retard prit moins de temps qu'elle ne l'avait imaginé.
L'assistante d'éducation lui demanda son nom, sa classe et la raison de son arrivée tardive.
Nao répondit honnêtement.
La femme leva les yeux.
« Vous vous êtes rendormie ? »
« Oui. »
« Et vous avez raté votre train ? »
« Oui. »
Ce n'était pas entièrement faux.
L'assistante d'éducation nota quelque chose.
« Essayez d'être plus ponctuelle, Fujimori. »
« Oui, madame. »
Elle lui remit un billet.
Nao la remercia et ressortit.
Lorsqu'elle revint au deuxième étage, la pause avait déjà commencé depuis plusieurs minutes.
La salle 3-B était devenue un endroit sensiblement différent.
Les tables n'avaient pas bougé.
Les chaises non plus.
Mais les élèves s'étaient regroupés selon une organisation qui ne devait rien au plan de classe.
Près des fenêtres, Reina, Kaede, Rika Kobayashi, Chiharu Endō et Nanami Ueda formaient un cercle relativement bruyant.
Reina était assise à l'envers sur sa chaise, les bras croisés sur le dossier.
Rika parlait avec enthousiasme.
Chiharu examinait quelque chose sur son téléphone.
Nanami, appuyée contre une table, semblait écouter tout le monde à la fois.
« Je te dis que c'est pas la même couleur ! » protesta Chiharu.
Rika se pencha vers l'écran.
« Mais si ! »
« Non ! Regarde, celle-là est plus foncée. »
« C'est l'éclairage ! »
Kaede croisa les bras.
« Elles sont presque identiques. »
Chiharu la regarda.
« Presque, c'est pas identique. »
Reina leva un doigt.
« Je propose qu'on règle ça scientifiquement. »
Nanami tourna la tête.
« Comment ? »
« On demande à quelqu'un qui n'a aucun goût. »
Kaede fronça les sourcils.
« Pourquoi tu me regardes ? »
Reina éclata de rire.
« J'ai rien dit ! »
« T'as pas besoin. »
Rika se mit à rire à son tour.
Chiharu secoua la tête.
« Vous êtes impossibles. »
Nanami observa les deux images.
« Moi, je préfère celle de gauche. »
« Merci ! » s'exclama Chiharu.
« Mais celle de droite irait mieux avec ce que tu voulais faire. »
Chiharu hésita.
« … C'est vrai. »
Rika sourit.
« Voilà ! »
Reina prit un air solennel.
« Le tribunal a rendu son verdict. »
Kaede lui donna une petite tape sur le front.
« Tais-toi. »
Un peu plus loin, Yui Morishita et Misaka discutaient avec Daichi.
Yui tenait une bouteille d'eau.
Daichi gesticulait.
« Je te dis que je peux le faire. »
« Non », répondit Yui.
« Tu m'as même pas laissé expliquer. »
« Parce que je sais déjà ce que tu vas dire. »
« Ah oui ? »
« Tu vas prétendre que tu peux battre quelqu'un du club de volley sans t'entraîner. »
Daichi s'immobilisa.
« … Comment tu sais ? »
Misaka éclata de rire.
Yui leva les yeux au ciel.
« Parce que tu dis ça toutes les semaines. »
« Cette fois, je suis sérieux. »
« La semaine dernière aussi. »
« C'était différent. »
« Pourquoi ? »
« J'étais fatigué. »
Misaka sourit.
« Tu as perdu contre Yui alors qu'elle jouait avec une seule main. »
Daichi se retourna.
« Elle a triché ! »
Yui le fixa.
« Comment j'aurais pu tricher avec une seule main ? »
« Je sais pas, mais t'as trouvé un moyen. »
À quelques pas, Tōma Hayashi mangeait tranquillement un petit gâteau.
Il observa Daichi.
« Tu pourrais commencer par apprendre les règles. »
Daichi se retourna brusquement.
« Toi, mêle-toi de tes affaires ! »
Tōma prit une nouvelle bouchée.
« C'est ce que je fais. »
« Alors pourquoi tu parles ? »
« Parce que tu cries assez fort pour que tout le monde participe. »
Misaka éclata de rire.
Daichi ouvrit la bouche.
La referma.
Puis désigna Tōma.
« Un jour, je vais te battre. »
« À quoi ? »
« À n'importe quoi. »
Tōma réfléchit.
« Essaie les échecs. »
« Pourquoi ? »
« Tu pourras au moins rester assis. »
Yui manqua de s'étouffer avec son eau.
Nao, qui venait d'entrer, observa la scène avec amusement.
Elle connaissait ce genre de conversation.
Daichi et Tōma pouvaient passer une journée entière à se provoquer sans jamais sembler véritablement fâchés.
Tōma était grand, calme et rarement impressionné.
Daichi, au contraire, possédait une énergie presque inépuisable et une capacité remarquable à s'indigner pour des raisons minuscules.
Ils étaient pourtant amis.
Peut-être même précisément pour cette raison.
Près du tableau, Hina discutait avec Ren et Emi.
Elle tenait un petit carnet.
« Si on fait ça mercredi, on aura suffisamment de temps pour préparer le reste. »
Emi regarda la page.
« Mercredi, j'ai déjà quelque chose. »
Hina fronça les sourcils.
« Ah. »
Elle barra une ligne.
« Jeudi ? »
Ren secoua la tête.
« Il y a la réunion d'orientation. »
Hina regarda son carnet.
« C'est vrai. »
Elle soupira.
« Pourquoi tout le monde a toujours quelque chose ? »
Emi sourit.
« Parce qu'on a une vie. »
Ren baissa légèrement la tête pour dissimuler son sourire.
Hina les regarda.
« Très drôle. »
Nao s'approcha.
« Bonjour ! »
Emi leva les yeux.
« Enfin. »
Nao posa une main sur son cœur.
« Quel accueil chaleureux. »
« Tu as justifié ton retard ? »
« Oui. »
« Et ? »
« Je suis officiellement une personne qui s'est réveillée trop tard. »
Ren sourit.
Hina secoua la tête.
« Tu aurais dû mettre deux réveils. »
Nao la regarda.
« J'en ai déjà deux. »
Hina resta immobile.
« … Alors trois. »
Emi éclata de rire.
Nao sourit.
« Je vais finir par avoir plus de réveils que de meubles. »
« Au moins, tu seras à l'heure. »
« C'est pas garanti. »
Emi referma son cahier.
« Tu as rattrapé le cours ? »
« Oui, Mio m'a aidée. »
« Bien. »
Nao se pencha légèrement.
« Alors ? »
Emi fronça les sourcils.
« Alors quoi ? »
« Ce que tu voulais me raconter. »
Emi regarda autour d'elle.
« Plus tard. »
« Pourquoi ? »
« Parce que j'ai pas envie de le raconter devant tout le monde. »
Nao ouvrit de grands yeux.
« C'est donc quelque chose de grave. »
« Non. »
« Quelque chose de secret. »
« Pas vraiment. »
« Quelque chose d'incroyable. »
« Nao. »
« Quoi ? »
Emi sourit.
« Patiente. »
Nao soupira.
« Tu es cruelle. »
« Je sais. »
Hina regarda alternativement les deux filles.
« Vous parlez de quoi ? »
« Je sais pas ! » répondit Nao.
Emi se mit à rire.
Ren, qui avait jusque-là observé la conversation en silence, referma son manuel.
« Je vais chercher quelque chose à boire. »
Hina leva la tête.
« Attends, je viens. »
Ils sortirent ensemble.
Nao les suivit du regard.
« Ils sont toujours aussi organisés, ces deux-là ? »
Emi haussa les épaules.
« Ren est plutôt tranquille. »
« Et Hina ? »
« Hina est Hina. »
Nao sourit.
« C'est vrai. »
Elle regarda autour d'elle.
« Au fait, t'as vu Mio ? »
Emi désigna le fond de la classe.
« Là-bas. »
Nao tourna la tête.
Mio était assise près d'Aya et de Mai Kitagawa.
Kanna Yoshida se tenait à côté d'elles, un livre ouvert entre les mains.
Akira Fujita examinait quelques photographies sur son appareil.
Kōta Kanzaki regardait par-dessus son épaule.
« Celle-là est bien », disait Aya.
Akira hocha la tête.
« J'aime bien la lumière. »
Kōta fronça les sourcils.
« Le bâtiment est un peu tordu. »
« C'est l'angle. »
« Je sais, mais ça donne l'impression qu'il va tomber. »
« C'est justement ce que j'aime. »
Mai se pencha.
« Moi, je trouve ça joli. »
Kanna regarda la photographie.
« On dirait une image de film. »
Akira sourit.
« C'est un peu l'idée. »
Mio, qui observait l'écran, désigna un détail.
« C'est où ? »
« Près de l'ancienne gare de marchandises. »
« Ah. »
Elle regarda de nouveau.
« Je crois que j'y suis déjà passée. »
« Probablement », répondit Akira. « C'est juste derrière la rue commerçante. »
Kōta sortit un petit carnet.
« J'ai dessiné le même endroit. »
Il l'ouvrit.
Une illustration occupait presque toute la page.
Le bâtiment y apparaissait sous un angle différent, entouré de fils électriques, de petites boutiques et de passants.
Aya se pencha.
« C'est magnifique. »
Kōta haussa les épaules.
« J'ai pas fini. »
« Même comme ça. »
Mai sourit.
« Tu devrais nous montrer plus souvent tes dessins. »
Kōta détourna légèrement les yeux.
« Je les montre déjà. »
« Pas ceux-là. »
Nao s'approcha du groupe.
« Vous regardez quoi ? »
Mio leva les yeux.
« Des photos d'Akira. »
« Ah ! »
Nao se pencha immédiatement.
« Montre ! »
Akira lui tendit l'appareil.
Elle examina l'image.
« C'est joli. »
« Merci. »
« On dirait un endroit abandonné. »
« Il est pas abandonné. »
« Ah bon ? »
« Il y a encore des commerces. »
Nao regarda de nouveau.
« C'est bizarre, j'y suis déjà passée plein de fois, mais je me souvenais pas que c'était comme ça. »
Akira sourit.
« C'est pour ça que je prends des photos. »
Kōta hocha la tête.
« Les endroits changent vite. »
Nao lui rendit l'appareil.
« Tu devrais photographier notre classe un jour. »
Akira réfléchit.
« Pourquoi pas. »
« Avant qu'on parte tous. »
Aya sourit doucement.
« Ce serait une bonne idée. »
Mai hocha la tête.
« On pourrait faire une photo avec tout le monde. »
Kanna referma son livre.
« Ça va être compliqué de réunir toute la classe. »
Nao regarda autour d'elle.
Daichi venait de se lancer dans une nouvelle discussion bruyante.
Reina riait avec Rika.
Jun essayait de faire tenir un crayon en équilibre sur son doigt.
Fumiya lisait tranquillement près de la fenêtre.
Itsuki Maeda, assis à sa place, avait un manga ouvert devant lui.
Nao sourit.
« Oui. »
Elle réfléchit.
« Très compliqué. »
La sonnerie annonça la fin de la pause.
Plusieurs conversations s'interrompirent.
D'autres continuèrent quelques secondes supplémentaires.
Les élèves regagnèrent progressivement leurs places.
Nao récupéra son sac auprès de Mio.
« Merci. »
« De rien. »
Aya se retourna.
« Tu as lu le texte pour aujourd'hui ? »
Nao sourit.
« Évidemment. »
« Tu as aimé ? »
« Oui, mais je suis pas d'accord avec la conclusion. »
Aya leva les sourcils.
« Vraiment ? »
« Oui. »
« Pourquoi ? »
Nao ouvrit la bouche.
Puis la porte de la salle s'ouvrit.
Le professeur de littérature entra.
Aya sourit.
« On en reparle. »
Nao se rassit.
« Avec plaisir. »
Madame Hasegawa enseignait le japonais depuis près de vingt ans.
C'était une femme d'une cinquantaine d'années, aux cheveux courts légèrement grisonnants, qui portait presque toujours des vêtements sobres et des lunettes fines suspendues à une chaîne.
Elle parlait calmement.
Mais lorsqu'un élève proposait une interprétation intéressante, son visage s'animait immédiatement.
Elle aimait les textes.
Elle aimait encore davantage les élèves capables de les discuter.
Et elle n'avait jamais considéré qu'une classe silencieuse était nécessairement une bonne classe.
Elle posa plusieurs feuilles sur son bureau.
« Bonjour à tous. »
« Bonjour, madame. »
« Vous pouvez vous asseoir. »
Elle regarda la salle.
Puis son registre.
« Tout le monde est présent ? »
« Oui, madame », répondit Hina.
Madame Hasegawa leva les yeux.
« Fujimori aussi ? »
Nao se redressa.
« Oui, madame. »
La professeure sourit légèrement.
« C'est rassurant. »
Quelques élèves rirent.
Nao baissa les yeux vers son cahier.
Décidément, son retard allait devenir le sujet principal de la matinée.
Madame Hasegawa écrivit un titre au tableau.
Le silence et la responsabilité.
« Aujourd'hui, nous allons revenir sur le texte que je vous ai demandé de lire. »
Elle se tourna vers la classe.
« Avant de commencer, quelqu'un peut-il nous rappeler la situation ? »
Plusieurs mains se levèrent.
Aya fut désignée.
Elle se leva.
« Le narrateur revient dans sa ville natale après plusieurs années d'absence. Il retrouve son frère, avec lequel il avait rompu tout contact. On comprend progressivement qu'ils se sont séparés à cause d'un événement familial, mais le texte ne nous explique jamais directement ce qui s'est passé. »
« Très bien. Et qu'est-ce qui rend leurs retrouvailles particulières ? »
Aya réfléchit.
« Ils parlent presque uniquement de choses ordinaires. Le temps, la maison, les voisins. Ils évitent le sujet qui les a séparés. »
Madame Hasegawa hocha la tête.
« Exactement. »
Elle écrivit quelques mots au tableau.
« Le silence peut-il être une forme de communication ? »
La question resta suspendue quelques secondes.
Puis plusieurs mains se levèrent.
Emi proposa une première réponse.
« Oui, parce que le refus de parler peut exprimer quelque chose. Même si le personnage ne dit rien, son comportement peut montrer qu'il ressent de la colère, de la honte ou de la peur. »
« Très bien. »
Ren ajouta :
« Mais il faut faire attention à ne pas attribuer automatiquement une signification précise au silence. On ne peut pas toujours savoir ce que quelqu'un pense simplement parce qu'il ne répond pas. »
Madame Hasegawa sourit.
« Une nuance importante. »
Elle se tourna vers la classe.
« Quelqu'un souhaite compléter ? »
Nao leva la main.
« Fujimori ? »
« Je pense que le narrateur utilise surtout le silence pour éviter de prendre une décision. »
Madame Hasegawa l'observa.
« Expliquez. »
Nao se leva.
« Il sait qu'il devrait parler à son frère. Il sait aussi que s'il commence, il devra probablement reconnaître certaines choses qu'il préfère ignorer. Alors il se contente de parler du quotidien. Mais c'est pas vraiment parce qu'il veut protéger son frère. C'est surtout parce qu'il veut se protéger lui-même. »
La professeure hocha lentement la tête.
« Vous considérez donc son silence comme une forme de lâcheté ? »
Nao réfléchit.
« Pas complètement. »
Elle chercha ses mots.
« Je pense qu'il a peur. Et c'est compréhensible. Mais le fait d'avoir peur n'empêche pas d'être responsable de ce qu'on fait. »
Madame Hasegawa sourit.
« Intéressant. »
Nao se rassit.
Aya leva immédiatement la main.
La professeure la désigna.
« Shimizu ? »
Aya se leva.
« Je ne suis pas entièrement d'accord. »
Nao tourna la tête.
Aya lui adressa un petit sourire.
« Je pense qu'on juge le narrateur trop sévèrement si on considère son silence comme une manière d'éviter ses responsabilités. »
« Pourquoi ? » demanda la professeure.
« Parce qu'on ne sait pas exactement ce que son frère attend de lui. Peut-être qu'il ne veut pas parler non plus. Peut-être que le simple fait de se retrouver dans la même pièce constitue déjà un premier effort. »
Nao leva de nouveau la main.
Madame Hasegawa sourit.
« Fujimori, je vous écoute. »
Nao se leva.
« Mais justement, ils se retrouvent après plusieurs années. Ils ont eu tout ce temps pour réfléchir. Et pourtant, ils se comportent comme si rien ne s'était passé. »
Aya tourna légèrement la tête vers elle.
« Ce n'est pas forcément mauvais. »
« Pourquoi ? »
« Parce qu'ils ne sont peut-être pas prêts. »
Nao réfléchit.
« D'accord, mais à quel moment est-ce qu'on considère qu'ils seront prêts ? »
Aya hésita.
« Je ne pense pas qu'il existe une réponse précise. »
« Alors ils pourraient passer toute leur vie à éviter le sujet. »
« Peut-être. »
« Et ça serait triste. »
Aya sourit doucement.
« Oui. Mais ça ne veut pas dire qu'ils doivent forcément en parler immédiatement. »
La classe écoutait maintenant avec davantage d'attention.
Même Jun avait cessé de dessiner dans la marge de son cahier.
Madame Hasegawa s'appuya contre son bureau.
« Continuez. »
Nao regarda Aya.
« Je comprends ce que tu veux dire. Mais j'ai l'impression que le texte nous montre surtout deux personnes qui ont tellement peur de se faire du mal qu'elles finissent par ne plus rien se dire. »
Aya hocha la tête.
« C'est possible. »
« Et je trouve ça encore plus cruel. »
« Pourquoi ? »
Nao réfléchit quelques secondes.
« Parce qu'ils sont là. »
Elle désigna vaguement l'espace devant elle.
« Ils sont dans la même maison. Ils peuvent se parler. Ils ont encore cette possibilité. Mais ils la laissent passer. »
Un silence suivit.
Aya baissa légèrement les yeux vers son texte.
Puis elle répondit :
« Moi, je trouve justement que c'est ce qui rend la scène belle. »
Nao fronça les sourcils.
« Belle ? »
« Oui. »
Aya releva la tête.
« Parce qu'ils n'ont pas besoin de tout résoudre immédiatement pour être ensemble. Ils peuvent commencer par quelque chose de simple. Parler du temps, de la maison, des voisins. Peut-être que c'est leur manière de retrouver un langage commun. »
Nao resta silencieuse.
Aya poursuivit :
« Si on considère que chaque conversation doit forcément aboutir à une confession ou à une réconciliation, on risque d'oublier que les relations humaines se construisent aussi avec des choses ordinaires. »
Madame Hasegawa sourit.
Nao regarda le texte.
Puis Aya.
« Je suis d'accord avec ça. »
Aya parut surprise.
« Vraiment ? »
« Oui. Mais je pense quand même que le narrateur devrait faire un effort supplémentaire. »
« Peut-être. »
« Pas forcément tout dire. Mais au moins reconnaître qu'il y a quelque chose dont ils devraient parler. »
Aya réfléchit.
« Ça, je peux l'admettre. »
Nao sourit.
« Donc j'ai gagné. »
Aya éclata de rire.
« Absolument pas. »
Plusieurs élèves rirent à leur tour.
Madame Hasegawa leva légèrement la main.
« Mesdemoiselles, je vous rappelle que nous ne sommes pas dans une compétition. »
Reina leva immédiatement la main.
« Madame ? »
La professeure soupira presque imperceptiblement.
« Kisaragi ? »
« Si c'était une compétition, qui aurait gagné ? »
La classe éclata de rire.
Nao se tourna vers elle.
« Reina ! »
Reina sourit innocemment.
« Je pose une question. »
Madame Hasegawa croisa les bras.
« Et selon vous, qui aurait gagné ? »
Reina prit un air très sérieux.
« Je pense que nous devrions demander à un jury indépendant. »
« Vous proposez votre candidature ? »
« Avec plaisir. »
« Refusée. »
Un nouveau rire parcourut la classe.
Reina posa une main sur son cœur.
« Quelle injustice. »
Kaede, derrière elle, murmura :
« Tu l'as cherché. »
Madame Hasegawa se tourna de nouveau vers le tableau.
« Plus sérieusement, les deux interprétations sont intéressantes. »
Elle écrivit deux expressions.
Éviter la vérité.
Préserver le lien.
« Le texte nous permet précisément d'hésiter entre ces deux lectures. Et ce qui est important, ce n'est pas nécessairement de déterminer laquelle est correcte. C'est de comprendre ce que chacune révèle des personnages. »
Elle regarda Nao.
« Fujimori insiste sur la responsabilité individuelle. »
Puis Aya.
« Shimizu souligne la fragilité des relations et la nécessité de respecter le rythme de chacun. »
Elle sourit.
« Les deux idées peuvent parfaitement coexister. »
Nao se rassit.
Aya fit de même.
Mio se pencha légèrement vers Nao.
« C'était intéressant. »
Nao sourit.
« Merci. »
« Mais je crois que je suis plutôt d'accord avec Aya. »
Nao tourna brusquement la tête.
« Quoi ? »
Mio sourit.
« Désolée. »
« Trahison. »
« Je sais. »
Aya, qui avait entendu, se retourna.
« Tu vois ? »
Nao croisa les bras.
« Vous êtes toutes contre moi. »
Mio retint un rire.
« Pas du tout. »
« Si. »
« On a juste un avis différent. »
Nao la regarda.
Puis sourit.
« C'est encore pire. »
Madame Hasegawa reprit son cours.
Elle demanda aux élèves de relire un passage et d'identifier les éléments qui soutenaient chacune des interprétations.
La salle retrouva progressivement son calme.
Nao se pencha sur son texte.
Elle souligna quelques phrases.
Écrivit une remarque dans la marge.
Puis relut le dernier paragraphe.
Elle n'avait pas changé d'avis.
Pas complètement.
Mais l'interprétation d'Aya lui semblait désormais plus convaincante qu'au début du cours.
Elle aimait ces moments.
Ceux où une discussion l'obligeait à regarder un texte autrement.
Elle aimait avoir raison, naturellement.
Mais elle aimait encore davantage découvrir quelque chose qu'elle n'avait pas remarqué.
À quelques tables de là, Emi rédigeait une réponse structurée.
Ren relisait silencieusement le passage.
Hina avait organisé sa page en deux colonnes.
Fumiya écrivait lentement, s'arrêtant parfois pour réfléchir.
Reina semblait travailler sérieusement, pour une fois.
Jun avait dessiné une petite balance dans la marge de son cahier, avec Nao d'un côté et Aya de l'autre.
Sora, qui avait enfin compris le passage sur lequel il hésitait, écrivait maintenant avec application.
Près de la fenêtre, Mio avait posé son stylo.
Elle regardait le texte.
Puis elle nota quelques mots.
Nao aperçut brièvement son cahier.
L'écriture de Mio était plus irrégulière que celle d'Emi, mais elle possédait une certaine élégance. Ses phrases étaient souvent courtes, précises, et ses marges contenaient parfois de petites annotations qui ressemblaient davantage à des idées de récit qu'à des remarques scolaires.
Nao savait qu'elle écrivait.
Des histoires.
Des scènes.
Parfois des textes beaucoup plus longs.
Mais Mio les montrait rarement.
Nao n'insistait pas.
Elle savait que son amie n'aimait pas particulièrement être observée lorsqu'elle travaillait sur quelque chose de personnel.
Madame Hasegawa passa entre les rangées.
Elle s'arrêta près de Nao.
Examina son cahier.
Puis hocha la tête.
« C'est bien. »
Nao leva les yeux.
« Merci, madame. »
La professeure désigna une phrase.
« Vous pourriez développer cette idée. »
Nao regarda son texte.
« Celle-là ? »
« Oui. Elle me semble intéressante. »
Nao sourit.
« D'accord. »
Madame Hasegawa poursuivit son chemin.
Nao reprit son stylo.
Elle écrivit une nouvelle phrase.
Puis une autre.
Le temps passa.
Dehors, le vent faisait doucement bouger les branches des arbres.
Dans la salle, les pages se tournaient.
Les stylos glissaient sur le papier.
Un élève toussa.
Une chaise grinça.
Madame Hasegawa consulta l'horloge.
« Il vous reste cinq minutes. »
Quelques élèves accélérèrent leur travail.
D'autres relurent leurs réponses.
Nao termina sa dernière phrase.
Puis elle posa son stylo.
Elle regarda Aya.
Son amie travaillait encore.
Mio, elle, avait déjà refermé son cahier.
Nao lui adressa un petit sourire.
Mio répondit de la même manière.
Au fond de la classe, Daichi murmura quelque chose à Tōma.
Tōma répondit sans lever les yeux.
Daichi ouvrit la bouche, visiblement indigné.
Puis il se ravisa en voyant la professeure tourner la tête.
Reina échangea un regard avec Kaede.
Jun bâilla discrètement.
Emi rangea soigneusement son stylo.
Et la sonnerie retentit.
Madame Hasegawa leva les yeux vers l'horloge.
« Très bien. Nous reprendrons jeudi. Pour la prochaine fois, je vous demande de rédiger un court paragraphe défendant l'une des deux interprétations. Vous pouvez choisir celle que vous préférez, à condition de justifier votre réponse. »
Elle referma son manuel.
« Bon appétit à tous. »
« Merci, madame ! »
Les chaises reculèrent.
Les cahiers se fermèrent.
Les conversations reprirent presque immédiatement.
Nao étira ses bras au-dessus de sa tête.
Mio rangea son texte.
Aya se retourna vers elles.
« Alors ? »
Nao sourit.
« Je maintiens que j'avais raison. »
Aya éclata de rire.
« Évidemment. »
Mio secoua doucement la tête.
Nao se leva.
Autour d'elles, la classe 3-B commençait déjà à se disperser.
C'était la pause méridienne.